Albert Cossery, entre Le Caire et Paris, une mémoire égyptienne | Marie-José Hoyet
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Marie-José Hoyet   
Albert Cossery, entre Le Caire et Paris, une mémoire égyptienne | Marie-José Hoyet
Albert Cossery (© Gerard Rondeau / Agence VU)
En 1940, un jeune homme élégant publie au Caire un recueil de nouvelles en langue française où il trouve d’emblée la voix qui le caractérise et qui est aussitôt reconnu comme une grande réussite: Les Hommes oubliés de Dieu . Auteur de six romans échelonnés sur près d’un demi-siècle dont plusieurs – réimprimés au fil des années chez différents éditeurs et traduits dans de nombreuses langues – sont à ranger parmi les chefs d’oeuvres contemporains de la Méditérannée, Albert Cossery a reçu en 1990 le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française et, en 1995, le Grand prix Audiberti pour l’ensemble de son oeuvre, entièrement rédigée en français.
Né au Caire en 1913, il a beaucoup voyagé avant de s’installer à Paris en 1945, où il occupait depuis plus de soixante ans la même chambre d’hôtel, rue de Seine. Il a été ami de Henry Miller, de Lawrence Durrel, d’Albert Camus et de bien d’autres. Il ne sortait plus que pour acheter des livres, regarder défiler le monde depuis la terrasse du Flore ou le jardin du Luxembourg et voir ses amis. C’est là, dans un café tout proche, au coeur du Quartier Latin, que je l’avais rencontré il y a quelques années.

Albert Cossery, vos deux premiers livres Les Hommes oubliés de Dieu (1940) et La maison de la mort certaine (1942) mettent en scène avec réalisme le petit peuple des quartiers pauvres du Caire...
Oui, il s’agit de la ville de ma jeunesse, des rues que j’ai connues, des hommes que j’ai observés, c’est un monde que j’ai aimé... Depuis, la ville s’est étendue sur le désert, mais les quartiers populaires sont restés les mêmes. La maison dont je parle a réellement existé, j’y avais un atelier, mes amis, des peintres, y habitaient... elle existe toujours d’ailleurs, elle est devenue un monument historique. Je pars toujours de la réalité, je la transpose ensuite bien entendu, ces personnes ont existé, leurs noms sont souvent les noms réels, les cauchemars aussi, ce sont des rêves qui m’ont été racontés.

Les lieux de prédilection dans vos romans sont les rues populaires, les cafés, les bordels. On y prend aussi de la drogue...
C’est dans la pratique quotidienne de la rue qu’on étudie la vie, pas dans les livres, dans les cafés on observe, on fume du haschich parce qu’on est en Egypte, c’est l’habitude, tout simplement...

La chronique populaire est un thème récurrent du roman égyptien contemporain arabophone, de Mafhouz aux écrivains plus jeunes, mais vous, vous avez choisi d’écrire en français, pourquoi?
Je n’ai pas vraiment choisi, cela s’est fait sans que je m’en rende compte. Très jeune, je suis allé à l’école française, j’ai lu les grands auteurs français, c’est tout naturellement que je me suis mis à écrire en français. Ensuite, je me suis installé à Paris car quand on écrit en français et qu’on se fait éditer en France, il vaut mieux habiter à Paris.

Ce détour par Paris et par la langue française, si je puis dire, est-il devenu par la suite une condition nécessaire de l’écriture pour vous? Quel lien y a-t-il entre la langue et l’écriture? Qual rapport entretenez-vous avec la culture arabe?
Ce qui compte, c’est le contexte des oeuvres, pas la langue dans laquelle on s’exprime, les livres sont traduits et tout le monde peut les lire, mon premier livre a été traduit immédiatement en anglais et en arabe. Une langue ne suffit pas à déterminer une identité littéraire. Je suis égyptien, je me sens égyptien bien que vivant à Paris et écrivant en français, je suis donc un écrivain égyptien. Même quand j’écrivais pour les journaux arabes, j’écrivais en français et on me traduisait, je n’ai jamais rien publié en arabe. J’aime ciseler la langue française, mais c’est l’atmosphère égyptienne, l’arabe égyptien que je transpose, ce sont les formules, les adages, les tournures de mon pays natal que j’utilise...
Au Caire, je fréquentais beaucoup d’artistes et d’intellectuels, certains écrivaient en arabe, mais ils sont presque tous morts maintenant. Bien sûr je lis les écrivains égyptiens, Mahfouz... mais je les lis en français. Vous savez, je suis resté trente-cinq ans sans retourner dans mon pays, maintenant j’y vais de temps en temps, mais il m’est de plus en plus difficile de parler égyptien.

Bien que situant l’action de vos romans en Egypte, ou dans les pays arabes, vous ne faites pas la moindre concession à l’exotisme, et pourtant il s’agit bien d’un imaginaire oriental?
Oui, mais pour cela je n’ai pas besoin de vivre en Egypte ou d’écrire en arabe, l’Egypte est en moi, c’est ma mémoire. Et puis, comme je vous l’ai dit, je pars toujours de la réalité, je n’invente rien. Les personnages des Fainéants dans la vallée fertile , par exemple, sont imaginés d’après ma famille, c’est mon père et mon grand-père que je décris, nous vivions réellement ainsi, moi-même je vis encore ainsi...je dors beaucoup, je n’ai besoin de presque rien pour vivre, une chambre d’hôtel... Que voulez-vous, je n’ai rien à acheter, je n’ai jamais su posséder, je n’ai pas de carnet de chèque, pas de carte de crédit, non, non, je n’ai qu’une carte, ma carte d’identité égyptienne, enfin, mon permis de séjour, c’est tout...
En Orient, vous savez, quand vous avez de quoi vivre – ma famille avait quelques terres à Damiette-, vous ne travaillez pas, il faut être fou pour travailler ! Sans contrainte, on a plus de temps pour réfléchir.

Certains de vos personnages sont des démunis, des exclus, d’autres, des oisifs, philosophes, dormeurs, parfois conspirateurs, toujours des êtres en marge qui refusent sciemment «de participer au destin du mode civilisé». A plusieurs reprises, notamment dans Un complot de saltimbanques , et surtout Une ambition dans le désert , ne trouve t-on pas un violent réquisitoire contre la société occidentale? contre le progrès en général?
L’Europe a voulu donner des leçons de civilisation... Le progrès, de quel progrès s’agit-il? Je n’en vois aucun pour l’humanité... Le seul progrès possible pour l’humanité, c’est le progrès spirituel, peut-être la lucidité, la prise de conscience. Car l’illusion, l’imposture... il faut les dénoncer, il faut dénoncer les faux-semblants où qu’on soit, d’où qu’ils viennent, des tyrans ambitieux, aussi bien que des révolutionnaires velléitaires.
Je suis contre la société répressive, la morale conformiste et ceux qui l’incarnent, l’aliénation causée par le progrès et le désir de la richesse à tout prix. Les pauvres sont des marginaux, pour eux la vie est simple, ils n’ont rien et se moquent de tout ; les autres refusent la mentalité d’esclave, le mode de vie moutonnier et choississent de vivre différement. Je le répète à tout moment que la vie est simple, surtout en Orient, le climat, le soleil aident beaucoup. Plus on va vers le Sud plus on a de temps pour observer, méditer, c’est cela l’Orient. Mais, en même temps, quand je décris la misère égyptienne, c’est la misère universelle, l’oppression universelle que je représente et n’importe quel lecteur dans le monde peut s’y reconnaître. Vous voyez, il faut prendre son temps, savoir se ménager du temps pour regarder, réfléchir, c’est ce que je fais depuis toujours, il suffit d’aimer la vie, quand on aime la vie, on la trouve n’importe où, il faut savoir être le roi de la vie...

Malgré vos considérations sur la « société de putréfaction », on trouve beaucoup d’humour, malgré l’absence de tout projet social chez vos personnages, il y a parfois une sorte de solidarité entre les hommes, une lueur d’espoir à la fin de vos romans. Quel est le sens ultime que l’on doit attribuer à vos livres, en particulier à des titres comme Violence et dérision ?
L’humour et la dérision sont également propre au peuple égyptien. La dérision est la seule arme en ce monde. L’oisiveté est une forme de résistance contre la vanité de l’action. La violence, le meurtre, les bombes c’est une autre chose, un prétexte pour construire une histoire. Dans Mendiants et orgueilleux , le crime ne sert qu’à la fiction; ce livre ne relève pas de la simple enquête, ce qui compte c’est l’angoisse du policier, ses doutes, sa conversion ; auparavant il était gardien des biens de la société et, petit à petit, il va enfin prendre conscience...

Et devenir mendiant. Son itinéraire tourne autour d’une quête, d’une sorte d’idéal? Pour ces personnages – le philosophe, puis le policier, devenus mendiants, le poète, le musicien complètement détachés des réalités matérielles – s’agit-il seulement d’une révolution intérieure et individuelle?
Certains atteignent la paix, la paix intérieure, la simplicité de la vie avant tout. Je réécris toujours le même livre, il n’y a que l’intrigue qui change, mais elle ne m’intéresse pas. Mon métier, c’est de regarder, je me sens responsable, alors j’écris pour dire ce que je pense de ce monde. Partout règne l’esclavage dont il faut s’affranchir. Je montre essentiellement une soif de liberté. Certes, c’est une conception orientale de la vie et de la liberté. Les Egyptiens sont un peuple très pacifique, vous savez... il y a une sorte de mépris, plutôt de non-coopération, d’indifférence pour ce qui se passe autour d’eux, une forme de sagesse.

Votre vision du monde n’est pas seulement réaliste. On y trouve aussi une dimension visionnaire à la fois dans l’outrance, la surcharge, et dans une sorte de prémonition. Votre dernier roman, Une Ambition dans le désert , publié en 1984, est le seul de vos livres situé à l’époque actuelle. N’a t-il pas préfiguré d’une certaine manière la guerre du Golfe?
Oui, sans aucun doute, mais personne ne s’en est aperçu alors. J’ai voulu montrer jusqu’où peut mener l’ambition démesurée. C’est parce que je regarde le monde avec lucidité, la vie seule m’intéresse, le reste est dérisoire.

Pour qui écrivez-vous?
J’écris pour les jeunes générations. Dès mes premiers livres, j’ai eu parmi mes lecteurs des jeunes qui ont été touchés par mes idées, qui sont même allés s’installer en Egypte après avoir lu mes livres, j’en connais plusieurs. Il faut dire que ce ne sont pas les histoires que je raconte qui retiennent les lecteurs, mais les personnages, leurs comportements, les relations humaines, les idées surtout. Un écrivain véritable se différencie d’un romancier qui attache de l’importance aux histoires. Il ne suffit pas d’écrire pour être écrivain, l’écrivain doit exercer son sens critique, à la manière de Stendhal, affronter les problèmes cruciaux, universels. Mais un livre n’a d’impact que si l’on est déjà en attente, et ce sont surtout les jeunes qui sont disponibles. Si je convaincs quelques lecteurs, si je peux atteindre cent personnes dans toute ma vie, ce sera déjà beaucoup... je n’aurai pas écrit en vain.

La façon de parler, le ton désinvolte, l’air engagé et serein d’Albert Cossery sortant du café et s’éloignant dans la rue, tout en lui suggère «l’allure libre et dansante d’un saltimbanque» qu’il a souvent évoquée à propos de certains de ces personnages. Et comme l’un d’eux, dans les dernières pages de Mendiants et orgueilleux , je ne peux que m’interroger à mon tour: «Cet homme avait parlé de paix comme d’une chose facile et qu’on pouvait choisir. La paix!... Son visage ascétique, son langage raffiné, la noblesse de son attitude, tout dénotait en lui une intelligence aiguë et pénétrante... Avait-il par hasard découvert la paix au fond de cet extrême dénuement ?»

Marie-José Hoyet
(24/06/2008)



Albert Cossery, entre Le Caire et Paris, une mémoire égyptienne | Marie-José Hoyet«Le soleil, là-haut dans le ciel, épouse la terre en des étreintes folles. L’air est chargé de plaintes semblables aux cris étouffés d’une vierge qu’on déchire. Une substance chaude pénètre, coule à travers la vie, brûlant les êtres, réveillant des monstres dans les corps des enfants sans défense, saccageant tout dans sa rage infernale, et donnant soif, soif à tout: aux lèvres, à l’âme, aux yeux, à la chair. Ah ! qui délivrera les hommes de cet enfer; des tourbillons de poussière qu’on respire, qu’on avale toujours et partout; de la sueur, qui vous noie avec son eau tiède, dégouline le long de votre peau et fait de vos vêtements les plus légers, insoutenables, poisseux, jusqu’à vous donner envie de mourir.»
Les Hommes oubliés de Dieu , éd. Joëlle Losfeld, 1993.


Albert Cossery, entre Le Caire et Paris, une mémoire égyptienne | Marie-José Hoyet«La maison s’écroulera sur nous, dit Abdel Al. Mais nous sommes nombreux. Elle ne tuera pas tout le monde. Le peuple vivra et saura venger tous les autres.
Si Khalil écoute cette voix qui monte dans la nuit, c’est la voix d’un peuple qui va bientôt l’étrangler. Chaque minute qui passe le sépare de son ancienne vie. L’avenir est plein de cris, l’avenir est plein de révoltes. Comment endiguer ce fleuve débordant qui va submerger les villes? Si Khalil imagine la maison effondrée sous la poussière des décombres, il voit les vivants apparaîtrent parmi les morts. Car il ne seront pas tous morts. Il faudra compter avec eux, lorsqu’ils se lèveront avec leurs visages sanglants et leurs yeux de vengeance.»
La Maison de la mort certaine , éd. Joëlle Losfeld, 1994.


Albert Cossery, entre Le Caire et Paris, une mémoire égyptienne | Marie-José Hoyet«En traversant le pont de fer, ils furent soudain saisis d’un rire inextinguible et se mirent à courir, à tourner sur eux-mêmes et à se poursuivre, émerveillés de leur liberté et comme enivrés par l’ampleur de leur terrible secret. Peu après, dans un coin de la place, ils rencontrèrent une bande d’écoliers jouant au ballon et ils les injurièrent grossièrement parce qu’ils se livraient à ce jeu stupide, érigé par la propagande officielle en suprême activité sociale et responsable pour une large part de la débilité mentale des peuples. Devant eux se dressait maintenant la statue de la paysanne à la robe stylisée et, dans la nuit tombante, son bras levé semblait non plus exiger le réveil d’une nation à l’esclavage, mais plutôt désigner à sa vindicte le pouvoir infâme qui s’étendait loin, très loin, à travers le monde.»
Un complot de saltimbanques , éd. Joëlle Losfeld, 1994.


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