«Chicago» de Alaa El Aswani | Francesco Dendi, Nathalie Galesne
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Francesco Dendi, Nathalie Galesne   
«Chicago» de Alaa El Aswani | Francesco Dendi, Nathalie GalesneUn des écrivains les plus populaires du moment en ce début de millénaire est un dentiste égyptien. Son premier roman, «L’immeuble Yacoubian», a eu un tel succès qu’il est un des ouvrages les plus lus dans le monde arabe, après le Coran bien entendu. Qualité de l’écriture et de la construction romanesque, grande liberté de ton et audace des thèmes sont, sans aucun doute, les ingrédients qui ont permis à ce livre de se détacher nettement du paysage culturel égyptien, habituellement verrouillé par la censure. Après avoir essuyé de nombreux refus, c’est grâce au courage d’un petit éditeur du Caire, qui a eu la chance de passer à travers les mailles de la censure étatique, qu’Aswani a pu être publié.

Observateur minutieux et impertinent de l’humanité qui grouille autour de lui, Alaa El Aswani a admis à plusieurs reprises qu’il trouve sa source d’inspiration dans son travail de dentiste, activité qui lui permet d’être en contact avec des individus très différents les uns des autres et qui lui laisse suffisamment de temps pour se consacrer à l’écriture. Mais attention, tous ses personnages sont fictifs, Aswani se plait à souligner qu’il a gagné tous les procès que lui avaient attenté des individus s’étant reconnus dans tel ou tel personnage de «L’immeuble Yacoubain», édifice sur lequel l’écrivain a ajouté, toujours par amour de la fiction, quelques baraques.

Mais la chose la plus éclatante dans les histoire narrées par ce virtuose de l’acrobatie romanesque - qu’elles se déroulent au Caire ou dans une ville symbole de la modernité américaine comme Chicago - c’est que sont évoqués, sans concession aucune, aussi bien la corruption politique que l’hypocrisie religieuse, les extrémismes que les perversions de l’Egypte contemporaine, sans oublier celles du géant américain dont les relations avec la nation égyptienne, et plus généralement avec le monde tout court, sont empreintes d’ambiguës et de violence. «Il y a 22 pays arabes avec 22 typologies de régime : la monarchie, les révolutionnaires… mais  la démocratie n'existe nulle part dans le monde arabe», raconte Aswani. «Je crois, poursuit-il, que l’on en revient toujours au même concept, à savoir qu’aujourd’hui c’est le manque de démocratie qui est la pathologie à soigner impérativement, d’autant plus que depuis le 11 septembre, il y a aussi un manque de démocratie dans les pays occidentaux» .

C'est cette impitoyable lucidité qu' Alaa El Aswani met à notre disposition dans ses romans. Celle-ci est servie par une écriture simple, et néanmoins efficace, qui catapulte le lecteur dans l’univers multiple de ses personnages. Ceux qui peuplent «L’immeuble Yacoubian» composaient une impressionnante galerie de portraits avec Taha le jeune homme gagné à la cause islamiste, Hatem le journaliste homosexuel, Azzam l’homme d’affaire corrompu, bigot, mais néanmoins lubrique, Boussaïna  la jeune femme dont le mariage avec Zaki bey Dessouki -personnage attachant et pétri de nostalgie cosmopolite- est particulièrement porteur d’espoir. A travers ces épousailles culturelles et générationnelles, n’est-ce pas une leçon de réconciliation et de tolérance à laquelle se livre l’écrivain cairote?
«Disons que ces personnages sont le miroir d’une société complexe et divisée qui doit faire ses comptes avec deux énormes problèmes, l’absence de démocratie déjà évoquée, et la grande richesse concentrée dans les mains d’un petit noyau : en Egypte, 14 % de la population détient 90% des ressources».

Couvert d’éloges par la critique littéraire internationale qui n’hésite pas à le comparer tantôt à Honoré de Balzac, tantôt au cinéaste Robert Altman, Alaa El Aswany préfère s’inscrire dans la filiation romanesque de deux grands écrivains : le grand Naguib Mahfouz (son père spirituel) et le Bosniaque Ivo Andrić auteur du «Pont sur la Drina». Chacun a su, à sa manière forger la matière romanesque à partir de lieux et de microcosmes qui finissent par assumer la fonction d’une vaste scène symbolique. «Chaque lieu est un réceptacle d’histoires humaines, et c’est la tâche de tout écrivain de les mettre en lumière, pour ma part j’utilise le fil conducteur des destins croisés, une technique chère à Balzac et à Durell» , affirme Aswani.
Devenu un symbole de la lutte contre la dictature de Moubarak, cet écrivain engagé, co-fondateur du mouvement Kifaya («assez»), n’a jamais cessé de souligner son attachement à la démocratie tout en affirmant toutefois l’impérieuse nécessité de garder son indépendance : «La littérature est un art, dit-il, et doit être utilisée comme telle. La littérature est tolérance. La littérature ne juge pas. Son rôle est de nous faire comprendre que nous sommes tous des êtres humains et ce rôle doit être poursuivi à travers l’expression artistique. J’écris des articles politiques, je suis un activiste qui lutte pour la démocratie. Je suis un intellectuel égyptien et cela fait partie de mon devoir. Mais quand j’écris un roman je pense seulement à écrire un bon roman et non pas que ce roman servira à une quelconque cause».

Dans «Chicago», Alaa El Aswani quitte l’Egypte pour une ville qu’il connaît bien puisqu’il y a vécu, jeune étudiant, pendant trois ans. Il est aussi un fin connaisseur de littérature américaine. Aswani nous entraîne donc à Chicago et nous raconte les tribulations d’une communauté de chercheurs égyptiens en Amérique. Le récit commence par les mésaventures et le désarroi de Cheïma’ Muhammedi, jeune étudiante en médecine débarquée depuis peu de Tanta (bourgade égyptienne)  à l’université de Chicago. Une fois encore, l’unité de lieu est un élément essentiel du roman et n’a certes pas été choisi au hasard. Ainsi, Cheïma’ Muhammedi se retrouve brusquement propulsée dans le monde frénétique et individualiste d’une mégapole qui, avant Los Angeles, a représenté l’extrême limite occidentale, le limes emblématique du rêve américain. «Dans ce roman, commente Aswani, j’ai accordé un rôle de premier plan à une jeune femme égyptienne, elle vient de la campagne, elle est voilée, elle excelle dans ses études au point qu’elle réussit à pousuivre ses recherches pour un doctorat en histologie aux Etats-Unis. Après le choc culturel initial, elle finit par remettre en cause l’éducation conservatrice qu’elle a reçue » .

Pour Alaa El Aswani, «Chicago» est aussi l'occasion de se jouer des mythes et des réalités avec délice et ironie, en renversant et croisant les regards orientalistes et occidentalistes. Ainsi, il initie son roman en fouillant dans la mémoire de la ville et de son sombre passé. Celle-ci n’a-t-elle pas été construite sur le massacre de millions d’Indiens. La barbarie est-elle toujours là où on voudrait nous faire croire qu’elle se loge ? Qu’est-ce que la civilisation, les civilisations et leur prétendu clash ? interpelle l’écrivain égyptien derrière la mise en scène, en apparence banale, d’une petite communauté d’hommes et de femmes déplacés au cœur d’un empire qui les accueille et les rejette en même temps. «L’orientalisme est un sujet qui m’intéresse, s’explique Aswani, surtout parce qu’il permet de creuser les raisons des préjudices et des malentendus qui existent chez nous, Arabes, mais aussi chez vous en Occident. Seulement voilà, depuis le 11 septembre, ces problèmes ont pris des allures disproportionnée. Cela est surtout vrai à propos de l’Islam, une des trois grandes religions monothéistes qui ne correspond pas à cette déformation politique à laquelle l’opinion publique l’a réduite».

Comme dans «L’immeuble Yacoubian», les personnages de ce second roman ont une existence faite de contradictions, d’aspirations bafouées, de «Chicago» de Alaa El Aswani | Francesco Dendi, Nathalie Galesne rêves qui ont échoué. Il y a des moches et des naïfs, des salauds et des purs, des joies, des peines, une myriade d’identités glissant obstinément sur les rails d’une destinée dont chaque personnage porte en soi la responsabilité. Dans le déni de leurs origines et de leur culture, certains renoncent à eux-mêmes, c’est le cas des Docteurs Mohamed Saleh et Raafat Sabet dont la vie tournera en farce tragique. D’autres s’installent dans une logique communautariste, manipulant la religion par intérêt comme Ahmed Danana, étudiant médiocre, avide et corrompu, larbin des services secrets égyptiens. D’autres enfin comme Nagui Abd el-Samad ou le célèbre chirurgien Karam Doss défendent jusqu’aux bout les droits humains qu’ils retiennent universels.

«Chicago soulève le thème de la torture et raconte une affaire de corruption politique qui a comme épicentre une ambassade égyptienne aux Etats-Unis», précise Aswani. Et de fait, qu’ils soient hommes ou femmes, qu’ils se perdent dans l’empathie inconditionnée envers les Etats-Unis au détriment de leur propres origines, se réfugient au contraire dans le repli identitaire, ou choisissent encore une toute autre voie à travers leurs revendications démocratiques, il ne fait pas bon être musulman, après le 11 septembre, chez le grand frère américain.
Francesco Dendi et Nathalie Galesne
(04/01/2008)