Naguib Mahfouz. Libre-penseur et humaniste | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
 
Naguib Mahfouz. Libre-penseur et humaniste | Nadia Khouri-Dagher
"Ce qui me fait écrire des romans, c'est essentiellement la politique. Je me sers des problèmes de la famille, de la femme, de la religion, de l'amour, à des fins politiques, en vue du progrès social": cette confession de Naguib Mahfouz au magazine Témoignage Chrétien, en octobre 1988, quelques semaines après son attribution du Prix Nobel de littérature, résume l'essence de l'art romanesque de l'auteur le plus populaire en Egypte, et le plus célèbre dans tout le monde arabe: Naguib Mahfouz écrivait pour faire bouger le monde, ou du moins cette partie du monde, l'Egypte, à laquelle il était si attaché qu'il ne la quittait presque jamais.

Et c'est le Caire plus particulièrement, où il vivait depuis sa naissance, que Naguib Mahfouz décrit plus précisément dans la majorité de ses quelque 50 romans et recueils de nouvelles. Le Caire, symbole, comme d'autres capitales arabes, de la difficulté de concilier, en ce XX° siècle de toutes les évolutions, tradition et modernité, progrès économique et justice sociale, émancipation politique et participation de tous. "La littérature est le visage d'un pays", disait Aragon: comme Zola, Hugo, Balzac, Dickens, le firent pour décrire la société du XIX° siècle dans ses diverses couches sociales, Naguib Mahfouz nous donnait, depuis 60 ans, par le biais de la fiction, une description minutieuse du quotidien des Egyptiens, avec ses joies et ses plaisirs, mais aussi ses difficultés et ses travers.
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Et là réside la clé de son immense succès populaire: car aucun des tabous, politiques ou sociaux, ne résistait à sa plume qui ne dénonçait que pour faire cesser les injustices, ou faire taire l'hypocrisie sociale. Des exemples? Dans Passage des miracles, l'un de ses plus grands succès (Zoqaq al midaq, 1947), Naguib Mahfouz met en scène le douloureux parcours de Hamida, jeune fille qui sombre peu à peu dans la prostitution après avoir été séduite par un bel homme qui s'avérera proxénète, on y rencontre aussi Karcha le cafetier homosexuel, "le pieux Sayyid Ridwane" qui bat pourtant sa femme "avec une rare violence"; le docteur Bouchi qui "s'est frotté à une fillette" et a été pris en flagrant délit; la marchande de bois Karima Al Menardi qui "a pris la fuite avec son domestique", ou encore Tabbouna al Kouhani qui vend du pain au marché noir. Dans Impasse des deux palais (Bayn al Qasrayn, 1956), on suit la famille du riche commerçant des souks, Abou Gammal, qui interdit à sa femme de sortir pendant la journée, exige qu'elle le serve comme une servante et lui lave les pieds à son retour, et… passe ses nuits avec ses amis en compagnie d'almées, à boire du vin et à fumer du hashish. Dans Vienne la nuit (Bidaya wa nihaya, 1949), nous sommes confrontés à la dure condition d'une famille pauvre, autour de Hassan et de sa sœur Nafissa: par exemple la honte que celle-ci éprouve lorsque, poussée par le besoin, elle se résout à travailler, syndrôme que l'on rencontre encore, à de moindres degrés, dans l'Egypte des années 2000: "Un mot seulement marquait la limite entre la dignité et l'humiliation: avant elle était une jeune fille respectable, mais maintenant elle était devenue une couturière (…) Elle était submergée par la honte, l'humiliation, la dégradation… Qui acceptera d'épouser une couturière?". Quant à Hassan, dans un dialogue intérieur il se rassure sur son avenir en se disant que "l'on n'a jamais entendu parler de quelqu'un qui serait mort de faim. Tout ce dont on a besoin pour vivre c'est un peu de pain, des vêtements, quelques verres de cognac, un peu de hashish, et quelques femmes avec lesquelles coucher".

Pour qui connaît les pudeurs et hypocrisies des sociétés arabes, on comprend que les livres de Naguib Mahfouz aient été autant de brûlots – et que les lecteurs se les soient arrachés! On trouvait ainsi en Egypte – et l'on trouvera encore pour longtemps sans doute– ses livres, vendus sur les trottoirs dans des éditions bon marché –moins cher qu'un paquet de cigarettes! Et bon nombre furent adaptés en film, régulièrement rediffusés à la télévision comme tous les films égyptiens, ce qui fit connaître ses œuvres à un public immense, en des années où la majorité ne savait pas lire encore.

Mais lorsque notre libre-penseur voulut aborder la religion, il fut attaqué. Paru, comme d'autres de ses livres, d'abord en feuilleton dans le plus grand journal égyptien, Al Ahram (qui tire à un million d'exemplaires aujourd'hui), Les fils de la médina (Awlad haretna, 1959) fut interdit en Egypte, car il transposait, dans les rues du Caire, les vies d'Abel, de Moïse, de Jésus, et de Mahomet. L'ouvrage sera publié au Liban en 1967, mais interdit dans les autres pays arabes. Pourtant, l'auteur n'y fait preuve d'aucune apostasie ou athéisme: il est simplement pour "l'islam modéré, le véritable islam", comme il l'expliquait au fil de ses interviews: "le peuple égyptien est, par nature, modéré. L'intégrisme va à l'encontre de cette nature et donc il ne peut pas durer", expliquait-il au quotidien L'Humanité au lendemain des attentats du 11 septembre, poursuivant "la "rue arabe" (…) est contre ce que représentent les Talibans. La population n'est pas d'avis à considérerla musique comme devant être proscrite, pas d'accord pour renvoyer les femmes dans leurs foyers, ni pour fermer les écoles ou pour détruire les monuments anciens de l'humanité et des civilisations". Ses positions modérées en feront l'un des rares écrivains arabes à soutenir les accords de paix israélo-égyptiens, en 1971, et, dans les années 90, il sera encore l'un des rares écrivains musulmans à soutenir Salman Rushdie contre les intégristes iraniens.
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Naguib Mahfouz
Mais, près de 40 ans après la parution des Enfants de la médina livre dans la presse égyptienne, en 1994, Naguib Mahfouz sera victime d'une tentative d'assassinat, par deux jeunes islamistes qui avoueront los du procès n'avoir jamais lu une ligne d'aucun de ses ouvrages! Et sur un site internet islamiste, on pouvait lire récemment, à l'annonce de son décès: "Qu'il aille en enfer, et nous prions Dieu de lui donner la punition maximale"….

Avec Naguib Mahfouz, c'est, plus qu'un homme, toute une page de l'histoire de l'Egypte, et sans doute du monde arabe, qui se tourne. Il appartient désormais aux nouvelles générations d'écrivains arabes de nous dire si l'héritage de ce mélange unique de libre-pensée et d'humanisme, qui rendait Naguib Mahfouz si attachant, lui a survécu. Nadia Khouri-Dagher
(05/09/2006)