En recherchant Cavafy | Youssef Bazzi
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Youssef Bazzi   
 
En recherchant Cavafy | Youssef Bazzi
Le poète Constantin Cavafy (Alexandrie, 1863-1933) a écrit:
Quand tu partiras pour Ithaque, souhaite que le chemin soit long, riche en péripéties et en expériences.
Ne crains ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni la colère de Neptune. Tu ne verras rien de pareil sur ta route si tes pensées restent hautes, si ton corps et ton âme ne se laissent effleurer que par des émotions sans bassesse.
Tu ne rencontreras ni les Lestrygons, ni les Cyclopes, ni le farouche Neptune, si tu ne les portes pas en toi-même, si ton cœur ne les dresse pas devant toi.
Souhaite que le chemin soit long, que nombreux soient les matins d'été, où (avec quelles délices!) tu pénétreras dans des ports vus pour la première fois. Fais escale à des comptoirs phéniciens, et acquiers de belles marchandises: nacre et corail, ambre et ébène, et mille sortes d'entêtants parfums. Acquiers le plus possible de ces entêtants parfums. Visite de nombreuses cités égyptiennes, et instruis-toi avidement auprès de leurs sages.
Garde sans cesse Ithaque présente dans ton esprit. Ton but final est d'y parvenir, mais n'écourte pas ton voyage: mieux vaut qu'il dure de longues années et que tu abordes enfin dans ton île aux jours de ta vieillesse, riche de tout ce que tu as gagné en chemin, sans attendre qu'Ithaque t'enrichisse.
Ithaque t'a donné le beau voyage: sans elle, tu ne te serais pas mis en route. Elle n'a plus rien à te donner.
Si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t'a pas trompé. Sage comme tu l'es devenu à la suite de tant d'expériences, tu as enfin compris ce que signifient les Ithaques.


Constantin Cavafy (1863-1933)
poète grec d'Alexandrie
Traduction de Marguerite Yourcenar


Mais Cavafy n’a pas quitté l’Alexandrie, et il n’est pas parti en voyage vers cette île d’Ithaque. Il est resté là, dans les quartiers ombragés, confiné entre les murs de son appartement au fond d’un passage derrière la vieille église, le café, la corniche… et ces petits restaurants familiers qui s’éparpillent tout au long du rivage à l’Est du port.
Cavafy a toujours vécu au même endroit, s’épuisant dans le désir de partir vers une Ithaque lointaine, dans le temps sinon géographiquement. Il a passé sa vie à écrire des poèmes qu’anime un attachement passionné à l’histoire ancienne, à un passé hellénistique vieux de deux mille ans. Il n'est jamais venu à l'esprit du poète grec que son époque et sa ville allaient devenir elles aussi une Ithaque contemporaine et hors de portée, un rêve utopique porteur d’une nostalgie profonde.
Cavafy n’aurait pas imaginé non plus que sa tendance à figer la ville dans son passé allait être à ce point contagieuse. Que l’Alexandrie ptolémaïque, l’Alexandrie du phare merveilleux, de César et Cléopâtre, de la bibliothèque légendaire, l’Alexandrie des païens, des chrétiens, des pythagoriciens à leur dernière rencontre… allait devenir désormais l’Alexandrie de Cavafy, celle des Italiens, des Grecs, des Hollandais, des Libanais, des Égyptiens, des Maltais, des Juifs, des Anglais et des Marocains… à nouveau source de rêverie, prétexte à se focaliser sur un passé récent, chemin menant vers une mélancolie sans fin.

L’Alexandrie de Cavafy, celle où il a vécu, ville mythique, source d’inspiration et de lamentation, est aujourd’hui pour nous un voyage dans le temps et dans l’espace.
C’est une longue course pour retrouver la sagesse. Une sagesse précieuse, une sagesse oubliée dans notre époque de “mondialisation”, une sagesse faite de vie en commun, de tolérance, d’échange et de rencontre avec l’autre… C’est la sagesse antique qui avait fabriqué les bateaux et fait de la Méditerranée une route plutôt qu’une frontière.

Nous partons donc vers cette ville-port par deux fois utopie, dans l’Antiquité et de nos jours. Là sont réunis mythe et vérité, symboles et réalités. L’endroit avait su réunir dans le même creuset les nationalités du monde entier … et les faire vivre ensemble. Naturellement il y avait plusieurs Alexandries: celles des Italiens, des Orientaux, des Grecs, des Égyptiens, etc.; Bien sur, il y avait aussi une hiérarchie et des classes sociales au sein de chaque nationalité… et cela même a été une occasion historique de mêler les classes entre ces diverses nationalités, une occasion unique de «réconciliation».
Cela n’est pas le fait du hasard. Peut-être que l’origine de cette coexistence dans la différence se trouve cachée dans les couches de l’histoire de la ville et dans sa mémoire ancienne grecque, hellénistique, byzantine, chrétienne, puis musulmane. Tout cela a fait d’elle une « conscience » et un référent pour la culture et la civilisation, surtout au début du XXe siècle, au temps des guerres mondiales et des fanatismes nationaux.
Modèle exemplaire de cohabitation entre les nationalités, les races et les religions à cette époque enchantée, Alexandrie est aujourd’hui la source d’une nostalgie toujours renouvelée: la nostalgie d’une ville «humaniste» où l’utopie jouait en permanence avec la réalité.
Pour suivre le conseil de Cavafy, nous nous mettons en route à la quête de l’ “Ithaque” alexandrine, afin de vivre une expérience sans illusion et sans déception: sept jours dans la ville telle qu’elle vit et qu’on y vit aujourd’hui, il faut bien cela, ne serait-ce que pour se débarrasser de toutes les idées reçues.
En recherchant Cavafy | Youssef Bazzi
Alexandrie d’est en ouest
Pour aller de l’aéroport au sud d’Alexandrie jusqu’à l’hôtel sur la Corniche, au nord, la voiture m’emporte dans la nuit à travers les profondeurs de la ville. Dans l’obscurité constellée de lumières électriques, j’aperçois pour la première fois divers aspects de la ville: un site égyptien, arabe, des bâtiments publics énormes, mornes, horribles; d’immenses casernes entourées de murailles avec de grandes portes, un nombre considérable de vieilles voitures, des boutiques partout, des vendeurs ambulants, des quartiers populaires aux ruelles étroites et encombrées, un brouhaha de sons familiers pour celui qui, comme moi, a l’habitude des espaces urbains arabes.
Au premier regard sur la Corniche, je suis surpris du changement dans le paysage général: une élégance désuète, de hautes tours, de style moderne, scintillantes de lumières, des promeneurs, des cafés illuminés, des enseignes d’hôtels qui se succèdent, des patrouilles de police débonnaires, l’odeur de la mer et de petites barques de pêcheurs, une fraîche brise de printemps et une citadelle mamelouke implantée à l’extrême pointe du continent; c’est alors que je me représente la défaite d’Antoine et celle de Napoléon.
Je n’arrive pas à dormir. Par où commencer? Par la nouvelle bibliothèque monumentale? Par la Corniche? La maison de Cavafy? Le centre historique, coeur palpitant du commerce de la ville? Les quartiers populaires anciens ou les nouveaux quartiers chauds de la vie nocturne? En voiture ou à pied? Où trouver la clef qui m'ouvrira comme par magie les portes de la ville? “Espèce d’idiot, me dis-je à moi-même, il faut commencer par les hommes”. Je me lève et descends au modeste bar de l’hôtel. Un alexandrin ivre, habillé avec élégance, mais selon les canons de la mode des années soixante-dix, tient conversation dans un français -qui lui aussi me semble démodé- avec un touriste algérien parfaitement francophone. Ce descendant de la bourgeoisie a sans doute trouvé avec cet interlocuteur l’occasion de parler une langue que les gens de la ville ont avec le temps oubliée. Il est triste, en proie à une nostalgie extraordinaire provoquée par l’évocation des souvenirs du passé. C’est probablement ce qui le pousse à élever la voix pour insulter Nasser et la révolution: «Il a détruit notre vie». Selon le serveur, il s'agit là du refrain que tiennent systématiquement tous les habitués du bar qui ont passé la soixantaine. Et à son tour, le serveur commence à évoquer «les beaux jours d’antan», bien qu’il n’ait pas atteint la quarantaine. En l’écoutant, j’ai l’impression que c’est l’attitude de tous les habitants de la ville. «Tout le monde ici pleure les jours heureux d’il y a cinquante ans».
Le lendemain matin je cherche les hommes de lettres d’Alexandrie: Édouard Kharrat vit au Caire. Ibrahim Abdelmajid aussi. Le poète Oussama Dinasouri a émigré. Mohamad Metouali vit depuis quelques années aux États-Unis. Parmi ceux que je connais, il y a seulement Ala’ Khaled, et il se terre dans une boutique ou l’on vend des antiquités, des produits de l’artisanat et quelques tableaux. Nous nous verrons dans deux jours, me dit-il. «Va d’abord te promener dans la ville. Va à Anfouchi, à la Douane, à Sayyala, dans le quartier de la mer et à Kom-el-Dikka. Remonte la rue Fouad, bats le quartier al-Raml, prends la rue Safya Zaghloul et arrête-toi place Mohammad Ali. Visite al-Minchya, al-Ibrahîmiyya, le quartier des parfumeurs, Samouha, Rouchdi… Ensuite nous verrons ensemble quel tableau tracé d'Alexandrie aujourd'hui» En me disant aurevoir, sur le seuil de sa boutique, il ajoute avec un brin d’ironie: «Tu ne vas pas trouver Cavafy ni son Alexandrie, ni même celle qu’a décrite Lawrence Durrell, ni celle qu’évoque Ibrahim Abdel-Majid, ni celle que construit Édouard Kharrat»…

Je reviens à la Corniche pour éviter la foule. Des calèches tirées par des chevaux sont là à la recherche de touristes, de promeneurs ou d’amoureux en quête d'un «romantisme» cinématographique.
La Corniche est devenue depuis quelques années un large boulevard, une voie rapide qui occupe tout le bord de mer! Qu’est devenue la célébre plage de sable ? Elle n’existe pour aisni dire plus, laissant place à d’énormes masses de béton posés là pour briser les vagues. Seuls, certains entêtés continuent de pêcher à la ligne, tandis que des clubs privées (appartenant pour la plupart aux différents syndicats) s'y sont installés. Il ne reste plus rien de la côte photographiée sur les vieilles carte postales et représentée dans les grands films romantiques de la cinématographie arabe.

Ils ont construit l’autoroute et supprimé la mer. Un coupure effrayante, deux fois quatre voies -où les voitures passent dans les deux sens à une allure folle-, sépare la mer et la ville. Il ne reste de l’ancienne corniche que cette partie qui s’étend de la station al-Raml au port Est et qui empiète étrangement sur la côte. Sur le quai, une petite poignet de piétons qui font du jogging ou se promènent. Puis le pont suspendu au dessus de la mer et qui a éloigné le front de la mer de la côte ignorée. Les voitures font leurs courses, et pas de bateaux dans l’horizon.
Je déambule au cœur des quartiers. Je suis à Rouchdi. Je prends la rue Garbot, puis la rue Saba Pacha pour arriver à la rue Aboukir. Il ne me faut pas beaucoup d’effort pour deviner son histoire urbaine : des dizaines d’hôtels particuliers construits probablement entre la fin du XIXº s. et le début des années cinquante du XXº siècle. Des styles de construction qui résument l’histoire et les formes de l’architecture du monde entier. Il aurait suffi de trouver un palais japonais et un autre indien pour croire que cette partie de la ville est un musée qui groupe tous les styles d’architecture du monde. Un musée énorme, mais négligé. Le palais le plus majestueux est devenu le siège de la présidence de la république, celui qui le côtoie est le palais Glimm avec son jardin énorme, mort. Mais il semble que quelqu’un a décidé de le restaurer. Les autres palais sont laissés à l’abandon, à la cruauté du temps et aux conditions naturelles d’érosion. Seul le palais de la reine Farida à échappé à cela en se transformant en un musée des bijoux royaux. Des villas aussi et des hôtels particuliers, abandonnés et détruits, comme si leurs habitants avaient subitement décidé de les abandonner en catastrophe, massivement.
En recherchant Cavafy | Youssef Bazzi
A côté de cette période architecturale, et du front de la mer jusqu’à l’intérieur, des immeubles et des bâtiments construits entre les années cinquante et soixante-dix. Une vague de constructions «socialistes», dépouillées, pauvres, démunies d’imagination et de goût sont faites avec un matériel bon marché, ce qui les avait exposées à la destruction. La rouille ne couvre pas seulement le métal mais aussi la pierre et le bois. Une rouille concrète et cruelle qui domine tout, transformant en ruines habitées les immeubles modestes, pas tout à fait laides, mais qui manquent d’attraction, comme viellis avant l’âge.
A côté des palais magnifiques et des immeubles modestes, s’érigent depuis les années quatre-vingt les immeubles des nouveaux riches. Une architecture qui raconte l’enrichissement rapide, et qui trahit les influences de la culture de l’arrogance et de l’exhibitionnisme héritée des pays du Golf, avec pourtant quelques traces vulgaires de la mémoire coloniale de la ville. Des tours modernes sans identité, imposantes et laides poussent partout comme les champignons. Elles sont habitées par ceux qui avaient su monter très vite profitant de la période « d’ouverture » de Sadat qui avait permis à l’opportunisme de devenir une orientation économique. C’est l’urbanisme qui dans son jeu architectural se transforme en une provocation répugnante. Tout à coup j’ai réalisé que, dans mon regret de ce qui risque de s’effondrer, et dans mon rejet de ce style nouveau, j’étais moi même sous le coup de la nostalgie et du désir fou de revenir cent, ou cinquante ans en arrière. Suis-je atteint, moi aussi, par la maladie des alexandrins pour m’attacher sentimentalement au passé? On dirait que la possibilité de vivre dans cet espace est conditionnée par l’établissement d’une relation intime avec ce qui a eu lieu, avec ce qui est révolu. Sous le poids de cette condition, j’ai commencé à aimer Alexandrie, tout à fait comme le font ses amoureux tel le professeur de psychologie Mustapha Safwan: «je ne peux pas regarder l’Alexandrie d’aujourd’hui sans penser à celle des années vingt, trente, et quarante. La ville est devenue la victime de l’explosion démographique et de la migration de la campagne. Elle manque de maintenance (…) Alexandrie est une ville que nous aimons au point de nous identifier complètement avec elle. Pour nous définir, nous nous contentons de dire que nous sommes alexandrins.. et je tiens à cette métaphore qui colle à la ville: «la belle mariée». C’était vraiment une ville si heureuse».

Je regarde la carte. La ville m’apparaît centrée sur trois lignes parallèles : une voie maritime qui s’étend de l’Est à l’Ouest, puis la voie du métro (le tramway) qui la perce en profondeur de l’Est à l’Ouest, puis la voie du chemin de fer qui la relie au reste de l’Egypte.
Le tramway ressemble à l’aiguille d’une machine à coudre qui brode chaque jour et d’une façon continuelle le tissu de la ville. Il semble coudre ainsi ses parties dispersées et ses espaces éloignés. Il est aussi sa colonne vertébrale et son système nerveux. On dirait que c’est la ville qui fut construite pour le tramway et non le contraire. C’est peut-être vrai en quelque sorte. En 1900, quand Alexandrie a commencé à se transformer d’un simple port en une capitale économique de l’Egypte et de l’Est de la Méditerranée, on a commencé la construction de cette ligne de métro transformant rapidement la station de Raml en centre-ville. Tout autour, les activités commençaient à apparaître. Pour ce tramway sera construite la vaste esplanade qui sera entourée plus tard par les consulats étrangers. Puis viendront les immeubles imposants abritant les entreprises et les activités commerciales, ainsi que la majestueuse Chambre de Commerce. Seront construits aussi les grands et très beaux Hôtels comme Le Cécil et San Stephano célèbre par son casino royal.
Je me dirige vers une des stations secondaires du tramway récemment rénovée selon le style colonial qu’elle avait auparavant. Les wagons sales et désarticulées arrivent. Je tente d’entrer mais une femme voilée assez grosse entourée de beaucoup de sacs en plastique crie: «Ca ne se fait pas!». Je ne comprends son interjection que lorsqu’une autre femme voilée me fait signe de choisir un autre compartiment. Le mélange des sexes est permis dans tous les autres wagons sauf un consacré aux femmes qui répugnent à être avec les hommes. Les wagons ressemblent à ceux qui roulent toujours dans les pays de l’Europe de l’Est ex-socialistes. Ces wagons remontent donc à l’époque de la «révolution», mais les stations qui retrouvent leurs formes d’avant Nasser nous soulignent encore une fois le désir de «retourner» à une époque antérieure, ou de retrouver un certain éclat. Mais les passagers n’ont rien à voir avec ce qu’on imagine de l’élégance de leurs prédécesseurs. La pauvreté, le manque de savoir-faire et l’insalubrité dominent le tramway et atteint ses passagers.
La route nous ramène de San Stefano jusqu’à Roushdi, Sidi Jaber et la rue al Houryia pour arriver à Raml. Plus d’une heure et demi pour traverser lentement, avec plusieurs arrêts cette petite distance. La ligne traverse des quartiers très pauvres, très sales et bruyants, et des quartiers de la classe moyenne aussi négligés. Puis il y a les quartiers qui trahissent une ancienne influence « étrangère», mais qui sont actuellement habités par des égyptiens venus de l’intérieur et qui ont une autre conception de l’habitat et de ses fonctions. Ce décalage modifie l’image de ces immeubles de style «étranger» comme lorsqu’un palais victorien devient un garage pour réparer les voitures. Cette confusion et ce désordre qui fatigue l’œil, nous poussent à penser que la ville a été conquise -sans guerre-, librement manipulée par des « envahisseurs» qui l’avaient occupée.
Dans la station al Raml, dès que je descends du wagon, un jeune homme m’aborde en me sifflant dans l’oreille « Nous achetons des dollars». Un autre me propose de me cirer les souliers; un troisième m’invite à me peser sur sa balance, «étrange métier!», me dis-je. Autour de la station, il y a des kiosques organisés qui vendent des sandwichs, des livres, des revues et des vêtements. Sur le trottoir en face, les cafés populaires et les restaurants de fast food américains ou locaux sont fréquentés massivement par les jeunes, ou par les familles. Ce qui frappe l’attention c’est cette habitude de rester debout devant les échoppes des épiciers pour boire des boissons gazeux ou manger des chips. Mais ce qui était complètement nouveau pour moi, c’était de voir un jeune homme brandissant son portable avec une pancarte annonçant: «Téléphonez autant que vous voulez. Une minute de communication pour 3 guinehs»
Je cherche à boire un espresso, et je découvre les plus beaux cafés du monde: cafés de styles parisien, italien et grec qui remontent à cent ou à soixante ans. De vastes lieux décorés selon le classicisme grec, le rococco ou le néo-classicisme. Certains ont un style de décoration qui mélange le modernisme avec le style romain, ou qui s’inspire des cafés français du XIXº s. Ce sont des cafés vastes et formidables qui évoquent l’ambiance de l’Europe de la Bohême à Londres, d’Athènes ou Madrid, mais semblent aujourd’hui rongés par le temps, insalubres, désuets malgré l’attention qui leur est porté. Ils sont tous presque vides des clients qui préfèrent le Pizza Hut d’à côté ou l’Expresso. Un sentiment de tristesse m’envahit de nouveau à cause de ce sentiment de vide, d’absence et de mort malgré le brouhaha de la ville, les embouteillages des voitures et la foule qui remplit les trottoirs, les boutiques et les rues. Inévitable nostalgie! «Délices», «Athénos», «Trianon», «Phenicios», «Bestrodos»…. Les noms de ces cafés –restaurants ne cessent pas de nous renvoyer à une image fictive et pourtant réelle d’une époque glorieuse complètement révolue. La ville d’Alexandrie n’avait donc pas eu besoin d’une guerre pour que les «expatriés» l’envahissent, détruisent son image, transforment sa vie et sa société, remplacent son aspect urbain par un autre rural et équivoque, comme ce fut le cas à Beyrouth. Alexandrie n’avait pas eu besoin de beaucoup d’effort pour passer d’un état à un autre. Il avait suffi à l’Egypte de perdre ses étrangers et ses visiteurs pour qu’Alexandrie devienne ainsi un grand musée de la nostalgie du passé qui prend les dimensions de toute une ville. Là, à côté de la Méditerranée, devant la longue côte, siègent les ruines vivantes d’une autre «Andalousie» perdue: une ville réelle, mais qui ne peut être décrite que comme une ville fictive et légendaire. C’était une légende, cette Alexandrie; et elle fut détruite en très peu de temps. A l’époque des indépendances, des nationalismes, elle devait payer le prix de l’ambiguïté de son identité et de son hétérogénéité. Elle devait abandonner son cosmopolitisme, sa méditerranéité, son exception culturelle et sa vitalité pour devenir purement égyptienne, et ainsi perdre ce qui faisait sa spécificité.
Ainsi donc, le phare d’Alexandrie s’est effondré une seconde fois car les merveilles ne peuvent pas durer longtemps!

Je retrouve la rue de nouveau. Je traverse en longeant le blanc «Cécil Hotel» l’esplanade de Sa’ad Zaghloul en passant devant les bouquinistes stationnés sur les trottoirs. Je lis les titres: « Comment se débarrasser des Jinns et des démons», «La princesse qui a ébranlé les trônes des pays du Golf»… Beaucoup de livres bon marché qui parlent de religion, des démons, des scandales du show bizz, de la guérison par la magie… Je lève la tête pour retrouver une pancarte «Café du Brésil»… Enfin un vrai espresso! Ce lieu avec son haut plafond est orné d’un grand miroir où était peint le drapeau du Brésil. Une inscription raconte que le consul brésilien a inauguré le café en 1929. Des étagères qui remontent jusqu’au plafond sont vides..Une boîte en carton qui semble oubliée là depuis 70 ou 50 ans au moins. Les machines à moudre et à torréfier le café ressemblent aux blindés de la deuxième guerre mondiale. Un délabrement presque kafkaïen. Quant à l’homme assis devant la caisse, avec ses lunettes épaisses, il semble dépasser les quatre-vingt dix ans. Sa peau ressemble au marbre qui orne le bar: un blanc semé de marron. Rien ne s’est passé depuis 1929 dans ce lieu. Seule mon entrée est un fait qui marque le passage du temps.
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