Alexandrie dans la littérature et dans la vie | Ibrahim Abdelmajid
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Ibrahim Abdelmajid   
 
Alexandrie dans la littérature et dans la vie | Ibrahim Abdelmajid
1-Mémoire méditérranéenne
Je me rappelle une question que m’a posée le réalisateur d’un documentaire de la télévision française alors que je me tenais debout au bord de l’Atlantique, à la Rochelle il y a deux ans: «Qu’éprouvez-vous devant l’Atlantique? Est-ce que la Méditerranée vous procure un sentiment différent?» J’avais répondu alors sans hésitation: «Devant la Méditerranée, je sens l’Histoire qui bouge en moi. Je sens le passé qui renaît et les civilisations anciennes qui m’enveloppent. Je sens de la force, de la confiance et le désir de bouger. Cela m’arrive chaque fois je suis face à la mer dans le port d’Alexandrie. Ici, devant l’océan, je suis envahi par un sentiment de crainte énorme et de mystère. J’ai envie de me replier sur moi-même. Ce n’est pas la première fois que je vois l’Océan. En Amérique, sur l’autre rive, j’ai eu la même sensation. Je ne peux pas prévoir ce qui se cache derrière les flots de l’Océan, mais je sais et je prévois ce que les vagues de la Méditerranéenne peuvent apporter. Cette mer a une mémoire, et cette mémoire forme une partie importante d’Alexandrie».

2-L’écriture comme libération
Dans une rencontre culturelle sur la création romanesque au Caire, j’ai du parler d’Alexandrie. J’avais dit alors que cette ville est deux fois plus ancienne que le Caire. Pourtant, pour parler de sa ville natale le Caire, Naghib Mahfouz, avait adopté une construction plus classique. Par contre, quand il est venu à Alexandrie pour rédiger son magnifique roman « Le voleur et les chiens », son écriture a changé. Elle s’est faite plus moderne, plus contemporaine. On dirait que sa langue est devenue plus libre, plus poétique, et les dialogues plus dynamiques. Toute son écriture s’est libérée. Il est certain que Mahfouz connaissait l’évolution que subissait la forme romanesque à travers le monde. Il le savait certes, mais c’est seulement avec ses romans alexandrins comme «Le voleur et les chiens», «La Route», «Le Mendiant», «Miramar» qu’il a pu réaliser le saut formel qui a fait accéder le roman arabe aux horizons du modernisme. Alexandrie est donc pour quelque chose dans cette métamorphose, qui s’est poursuivie plus tard, lorsque Mahfouz s’est remis à écrire sur le Caire ou sur l’Histoire. Alexandrie a aidé l’écrivain à se dégager du style classique et à se sentir libre à l’instant de l’écriture.
Mais laissons Mahfouz.Un poète aussi grand que Cavafy n’apparaît pas si important par le contenu de ses poèmes que par la renouveau qu’il a apportée dans la langue grecque elle-même ainsi que dans la structure du poème. Cela vaudrait tout aussi bien pour Durrell et son Quatuor d’Alexandrie. De telles œuvres ne sont pas moins le produit de cette ville que de leurs auteurs. On pourrait en dire autant pour tous les écrivains de talent qui ont écrit sur Alexandrie. Etre libre et reconstruire le monde, voilà un autre aspect caractéristique d’Alexandrie.
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3-La tolérance et l’acceptation de l’autre.
Il ne s’agit pas ici pour moi de rechercher l’expression de la tolérance et l’ouverture à l’autre dans les œuvres écrites sur Alexandrie ou par des Alexandrins. Cela demanderait beaucoup trop de temps et d’effort. De plus, je trouve personnellement abusif de vouloir analyser en quelques jours une œuvre qui a demandé des années pour être écrite. Je laisse ce soin à Messieurs les critiques, c’est leur travail et leur raison d’être. Ici je voudrais plutôt parler de la tolérance en tant que coexistence entre des cultures, des races, des religions différentes. Sous cet aspect, la tolérance a toujours été présente dans la ville depuis sa construction par Alexandre le Grand. Je ne vais pas reprendre toute l’Histoire, mais je rappellerai seulement que l’époque hellénistique a aussi porté le nom d’époque alexandrine, que le citoyen romain ne pouvait accomplir sa citoyenneté qu’après avoir obtenu droit de cité à Alexandrie. Les Alexandriotes ont souffert de la persécution romaine plus que personne parce qu’ils ont été les premiers à entrer dans la religion chrétienne. La légende de Sainte Catherine a commencé à Alexandrie. Le gouverneur romain sanguinaire qu’a été Dioclétien a dû assiéger la ville pendant trois mois avant d’y entrer pour écraser la révolte de ses habitatns. Aussi ne puis-je croire que les Alexandriotes aient érigé en sa mémoire le monument de Pompéi. Lui-même, ou ses collaborateurs ont dû le faire et en attribuer l’idée aux Alexandrins. Est-ce qu’il suffit d’exempter une ville de taxes pour que ses habitants oublient les massacres que l’on a perpétrés contre eux? Et ce ne serait pas la première fois que l’on verrait un despote décimer une population pour ensuite se réclamer d’elle. En tout cas, à Alexandrie, au temps des Ptolémées, c’est-à-dire à l’époque pré-romaine, il y avait 300 000 hommes libres, et sans doute autant d’esclaves. Mais à l’arrivée de Bonaparte, on évaluait la population de la ville à 8 000 âmes. Les catastrophes naturelles ont certes une grande part dans cette diminution brutale, mais aussi la négligence du gouvernement central au Caire, qu’il soit arabe, ottoman ou mamelouk. Tout cela a participé à la dégradation de la ville et à la ruine de ses habitants. Toutefois il faut reconnaître que les Alexandrins ne se sont jamais entendus avec leurs gouvernants. Mais lorsque Mohammad Ali eut aménagé le lac Mahmoudieh dans les années 1820 , et que le port eut retrouvé son dynamisme d’autrefois, la ville a reçu à nouveau les apports des différentes civilisations de la Méditerranée, et les communautés se sont remises à vivre ensemble, régnant sur l’économie, la presse et aussi la culture. Non seulement il y avait les Grecs qui considèrent plus ou moins Alexandrie comme leur propre ville, mais aussi les Italiens, les Chypriotes, et les gens du pays de Cham. Ceci est valable également pour des populations lointaines, comme les Arméniens, les Marocains, les Yougoslaves, les Russes, etc... La ville avait de la place pour tout le monde: même les marins insurgés du Cuirassé Potemkine qui avaient participé à la révolution de 1905 contre le tsarisme pensèrent à Alexandrie pour y trouver refuge, s’y établir et créer leur journal: «Askra» , “la flamme”, nom qui a été ensuite celui du premier parti communiste, à Alexandrie, dans les années 1920.
Ce mouvement qui s’accomplissait dans le calme entre les communautés d’étrangers et les religions, c’est ce que j’appelle la tolérance et l’acceptation de l’autre. Et si l’Angleterre n’avait pas occupé l’Égypte, même les Anglais, auraient pu trouver leur place parmi ces communautés. Plus encore, de nombreux ressortissants étrangers ont participé au mouvement patriotique égyptien, et cela prouve combien était grand leur sentiment d’être des citoyens d’Alexandrie, identique à celui des alexandrins eux-mêmes. À mon avis, c’est l’aspect le plus profond du cosmopolitisme.
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4-Le particularisme
Je préfère ce terme à celui d’individualisme dont le sens a bien des rapports avec l’égoïsme. Le particularisme comporte une idée d’indépendance et de force, qualités que les Alexandrins ont reçu de l’histoire de la Méditerranée, et d’avoir vécu avec les autres sans aucun sentiment d’infériorité. Un écrivain de mes amis m’a demandé un jour pourquoi il n’existait pas au Caire le groupe des alexandrins, comme il en existe pour les autres villes de province. Je lui ai répondu en riant : “Parce que l’alexandrin a le sentiment qu’à lui seul, il forme un groupe. Ce particularisme a permis à Abdalla Abdelnadim, Sayed Darwich, Bayram Tounsi et Édouard Kharrat de briller dans la capitale. Ce particularisme est souvent imprégné de romantisme, au sens révolutionnaire du terme. Puis vient le renouvellement dans l’art et dans la vie, c’est-à-dire le romantisme au sens lyrique du terme, qui peut mener jusqu’à l’isolement, comme ce fut le cas pour le grand écrivain Mohammad Hafez Ragab qui a suscité une révolution précoce dans la nouvelle avant de se retirer dans une solitude prématurée. Le particularisme peut aussi mener au suicide : ainsi firent trois écrivains pendant la deuxième guerre mondiale.
Le premier, ce fut Ismaïl Adham, l’auteur du livre « Pourquoi je suis athée » ; ensuite, quelques mois après, ce fut Fakhri Aboul Souou’d, le traducteur de Thomas Harden; enfin, environ deux ans après, ce fut Mounir Ramzi, un des premiers auteurs de poésie en prose. Pour le premier, c’était une crise existentielle, pour le second, ce fut la misère après la noyade de son fils dans le Tamise et la rupture avec son épouse anglaise. Pour le troisième, il s’agissait d’une crise sentimentale. Mais il est certain que pour tous les trois, le particularisme, malgré sa puissance littéraire, n’a pas supporté l’effondrement de la civilisation qui s’est produit de façon si atroce lors de la seconde guerre mondiale. Le particularisme alexandrin est parfois si fort qu’il donne l’impression que le monde ne peut pas le contenir. C’est un particularisme porteur d’une illusion existentielle qui peut conduire à l’acte suprême de la liberté : le suicide, de même qu’il peut conduire à l’acte libre le plus positif: le renouvellement et le dépassement de soi.

5-Et maintenant, … la résurrection que nous voulons:
Dans un documentaire d’avant-garde réalisé par un jeune français, Nicolas Barri, j’ai commenté les images avec un autre jeune auteur français, Emanuel Adli. Ce documentaire sur Alexandrie a pour titre « Il n’y a pas de Durrell ici ». Il part de l’idée que l’Alexandrie décrite par Durrell n’existe plus. Le commentaire de l’auteur français était fondé sur l’idée qu’Alexandrie, comme les autres villes mythiques, Samarcande et Tanger, n’existe que dans la mémoire ou dans les livres. Celle qui existe concrètement est tout à fait différente. Alexandrie, telle que le monde la connaît est donc maintenant un mensonge. Cette idée est plausible, car l’étranger qui visite l’Alexandrie aujourd’hui est confronté à quelque chose qui n’a rien à voir avec ce qu’il attendait. Il n’y a plus de résidents étrangers. Leurs journaux et leur clubs n’existent plus. La vie cosmopolite que nous avons évoquée a disparu. En réalité, tout ce que l’on connaît d’Alexandrie appartient à un passé révolu. Même les salles de cinéma, même le lac Mahmoudiah qui était le lieu de promenade des couches populaires.
Alexandrie a toujours connu des migrations intérieures du fleuve vers la mer, c’est-à dire de la campagne, du Delta et du Sa‘îd vers la ville. Mais les émigrés s’y fondaient peu à peu. Depuis un demi-siècle, le rythme de ces migrations s’est accéléré, et depuis trente ans, cela a encore augmenté, en même temps que la dégradation du niveau de vie à la campagne et l’incapacité de la ville à assimiler ces émigrants: ils continuent à vivre en ville en conservant leur culture rurale et leur propre dialecte. N’importe quelle statistique indique qu’il y a certainement 5 millions d’habitants d’origines rurales et à peine un million de purs Alexandrins. Il suffit de prendre le train d’Aboukir pour constater la concentration de ces ruraux au sud de la ville. Pire encore, depuis trente ans, on assiste à une invasion générale de la culture réactionnaire des pays du Golfe, et plus particulièrement de l’Arabie Saoudite. Alexandrie n’y a pas échappé et la ville s’est transformée en une tour de Babel. Quand on est Alexandrin, ou égyptien, on peut comprendre les dialectes, mais il est difficile d’accepter ces mœurs provinciales ou tribales, c’est-à-dire qui nous viennent de la péninsule arabique. Ainsi pouvons-nous reconnaître le titre du film; «Il n’y a pas de Durrell ici». On pourrait avoir aussi «Il n’y a pas ici de Robert Solé, de Harry Tzallas, ou même d’Ibrahim Abdelmajid».
Mais Alexandrie, qui est devenue un mensonge actuellement, l’était également dans le passé pour les égyptiens, d’un point de vue politique et économique ; alexandrins et égyptiens occupaient alors le bas de l’échelle sociale. Quand les occupants et les étrangers partirent, les révolutionnaires égyptiens ont pris leur place, et le peuple alexandrin et égyptien sont toujours restés en bas. L’étonnant, c’est que ces Alexandrins qui sont toujours en bas de l’échelle sont ceux-là mêmes qui font de l’ancienne Alexandrie une vérité, écrivant sur elle tout comme le font ceux qui ont été obligés de la quitter malgré eux. De leurs écrits émane une nostalgie pleine d’amour pour un monde qui n’était pas le leur. Certainement parce qu’Alexandrie était plus belle, ou du moins plus ordonnée et plus soignée, certainement aussi parce que le mal produit par les proches est plus violent. Puis voilà que les Alexandrins qui n’avaient pas été satisfaits des deux époques chantent les louanges de la mutation culturelle et urbaine qui se produit dans la ville actuellement, que ce soit pour la mairie ou pour la Bibliothèque que certains intellectuels défendent avec ferveur.
Mais la vraie mission difficile que l’on doit affronter maintenant est de sauvegarder les caractères de la ville contre cette invasion culturelle des provinciaux et des bédouins, hostiles à la liberté, au particularisme, à la tolérance et à l’acceptation de l’autre, qui sont le fait des vrais alexandrins. Il est certain que ce patrimoine est conservé dans la conscience des Alexandrins plus que dans toute autre, et cela aidera à vaincre cette réaction au niveau du comportement. Le plus important, c’est que ces institutions et ces intellectuels restent fermes à leur poste pour que l’esprit d’Alexandrie ressuscite, et gagne ensuite toute l’Égypte qui souffre de ce fléau.
Celui qui visite Alexandrie aujourd’hui peut constater une renaissance artistique importante. J’ai vu tout récemment une série de statues étonnantes tout au long des rues qui s’étendent de l’Ouest d’Alexandrie jusqu’à la route du Caire par le désert. J’ai admiré ce défi audacieux lancé à l’ignorance et à la régression qui ont envahi notre pays depuis trente ans déjà; je crois que le monde est prêt à triompher. Ce sera le triomphe de l’âme d’Alexandrie sur les tendances réactionnaires et tribales que nous apporte le vent mêlé de sable qui provient du désert. Ibrahim Abdelmajid