D’Alexandrie à Beauvais, l’alexandrinisme selon Robert Solé | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
 
D’Alexandrie à Beauvais, l’alexandrinisme selon Robert Solé | Catherine Cornet
Journaliste et romancier, Robert Solé travaille au Monde depuis 1969, dont il est aujourd’hui le médiateur. Né au Caire, son enfance et son adolescence dans la société cairote cosmopolite lui ont inspiré plusieurs romans et essais - Le tarbouche, Mazag, La Mamelouka, Le Sémaphore d’Alexandrie - et de nombreux essais et récits historiques, La pierre de rosette, Le grand voyage de l’Obélisque, Dictionnaire amoureux de l’Egypte, Egypte passion française…

Nous l’avons rencontré à l’occasion d’un colloque international qui se tenait à Alexandrie sur l’ «Alexandrinisme». Son intervention, certainement la plus critique et la moins nostalgique de toutes sur le nouveau visage d’Alexandrie, méritait un approfondissement.

Catherine Cornet: Vous avez dit durant votre intervention qu’Alexandrie “n’était pas un paradis, pas non plus un passé reconductible” pourquoi avez vous ressenti le besoin de préciser cela?

Robert Solé: Nous avons tendance à trop embellir toutes ces années. Ce n’était pas seulement un paradis, et en tout cas ce n’était pas un paradis pour tout le monde. Il y avait au contraire des moments de grandes tensions intercommunautaires. Non, ce n’était pas seulement un paradis ! Je suis particulièrement à l’aise pour le dire, parce que, moi-même, dans mes romans je l’ai magnifiée, embellie….

Il faut être objectif, et tant que l’on ne dit pas cela, on ne pourra pas faire le deuil de cette Alexandrie-là. C’est en relativisant que l’on peut passer à autre chose.

A Vous avez insisté sur l'idée qu': ”on ne peut pas vivre toujours en marge d’un pays” Comment cela se rapporte-t-il à Alexandrie?
Alexandrie, s’est constituée dès le départ “à côté de l’Egypte” (ad aegytum), ce "près" de l’Egypte a été souvent en dehors, et parfois même contre l’Egypte. Entre les deux guerres, quand quelqu’un se rendait au Caire, il disait “je vais en Egypte”. Il y avait un certain mépris. On était Alexandrin et puis après, il y avait l’Egypte. Ce type de situation ne peut pas durer, et d’ailleurs, cela n’a pas duré. Aujourd’hui, si on veut batir quelque chose de vraiment différent, puisqu’il ne s’agit plus de reconstruire des communautés, des colonies, ou autre; si on veut faire quelque chose de solide, par exemple autour de cette bibliothèque, cela devra advenir avec les Egyptiens et l’Egypte.

Vous avez à ce propos publié un livre, avec un photographe qui s’intitule « Alexandrie l’Egyptienne»...
Oui, nous l’avons appelé exprès Alexandrie l’Egyptienne. Parce ce qu'il est évident, désormais, que cette ville est égyptienne. Il faut partir du concret, au lieu de se nourrir de regrets, de rêves, et d'amertumes. Même si on est tous nostalgiques. Moi le premier, je regrette ce temps-là….

Peut être regrettez-vous simplement une partie de votre vie?
Oui effectivement. On regrette sa vie, sa jeunesse.

Vous avez dit vouloir adopter le terme de l’Alexandrinisme. Le terme de Cosmopolitisme est-il aujourd'hui dépassé?
Cela fait vieillot, c’est trop connoté et ça rappelle trop de choses. Alors que l’Alexandrinisme c’est nouveau, c’est politique. Cela ne se limite d'ailleurs pas à Alexandrie.

C’est à dire?
Moi j’ai vécu par exemple dans une autre Alexandrie, à Héliopolis au Caire. C’était une petite Alexandrie. Les gens vivaient au Caire dans cet esprit là, de rencontre, d’ouverture. C’est un esprit, Alexandrie, plus qu’un lieu.
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Robert Solé
Aujourd’hui les Alexandries se sont déplacées au nord, à Bruxelles, à Beauvais.. Vous l’avez vous-même suggéré, il y a aujourd'hui en Europe des communautés qui vivent en marge des pays qui les abritent.
C’est un peu le même problème à l’envers. Des Turcs par exemple arrivent en Allemagne ou à Mulhouse et refusent de s’intégrer, de parler français, c'est une façon de vivre à côté de la France. C’est à lonf terme une folie. On assiste aujourd’hui à un repli identitaire énorme, parce que le monde va mal, parce que le Proche Orient est à feu et à sang. Parce que l’islam, le judaïsme se referment sur eux-mêmes. Non, on ne peut décidément pas vivre au dehors.

Que peut-on dire aujourd'hui d'Alexandrie et de son modèle?
Que chacun ait une identité. Aujourd’hui en Europe, lorsque l’on est face à des conflits de ce genre, c’est parce que les gens n’ont pas d’identité. Avoir une identité, c’est approfondir sa culture, savoir où on se situe, pour pouvoir alors rentrer en contact avec les autres sans avoir peur de se diluer. Le but est ni de se diluer ni de se couper. C’est pour cela que qu'Alexandrie est une leçon importante, puisqu'elle a été la preuve que cela était possible. Il y a des gens dans cette salle qui sont juifs, grecs, syro-libanais, égyptiens de souche, qui sont pourtant tous sur la même longueur d’onde.

La convivence des religions, ça marchait bien aussi?
Ca marchait, ça continue de marcher au Liban, c’est le modèle ottoman qui continue. Chacun sait qu’un tel est arménien, orthodoxe ou musulman ou …Et ici c’était comme ça, en disant bonjour on disait ah, il est catholique copte….Et c’est tout.

De jeunes artistes égyptiens m'ont confié que pour eux la nouvelle culture du cosmopolitisme alexandrin, aujourd’hui, c’est l’influence des Nubiens du sud qui se mêlent à la culture méditerranéenne. Vous y croyez à cette forme de cosmopolitisme?

On peut dire cela de n’importe qu’elle ville du monde. Vous savez, il y a deux tentations ici. Ou magnifier le passé à un point extrême. Ou dire que tout existe encore, que tout est formidable. Et ce n’est pas vrai. Le Cosmopolitisme, il faut le recréer. Ce nouvel Alexandrinisme doit associer les Alexandrins, les Egyptiens, par exemple, ces étudiants qui sont à quelques mètres d’ici. Autrement cela ne marchera jamais, et cela restera un concept qui a toujours un pied dans l’Occident. Un truc de rawaget («étranger» en égyptien), entre nous.

Vous prônez aussi la “polyglocie”, il nous faut tous être polyglottes?
Oui, et je ne parle pas seulement du problème de la langue. Polyglotte pour comprendre la culture de l’autre, pour ne pas être de simples intermédiaires, mais devenir des traits d’unions. Et pour cela on doit avoir sa propre culture. On ne peut pas entrer dans la culture de l’autre si on n’a pas sa propre culture. Connaître la sienne ce n’est pas s’enfermer, se voiler, c’est l’approfondir la dominer et la digérer.

Nouveau centre culturel d’Alexandrie, la Bibliothèque reçoit beaucoup de critiques, pas de livres, pourquoi construire encore en 2003, une bibliothèque.. et à vous, elle plait cette bibliothèque?
Oui, et de ces critiques on s’en moque. La Bibliothèque est un outil qui a une valeur pédagogique. Pour l’Egypte en premier lieu. Les étudiants qui rentrent ici, entrent dans un lieu propre, ordonné, et libre. Un lieu où il n’y a pas de censure.

C’est un donc un bon point de départ?
Certainement, aujourd’hui pour faire une conférence, on se serait réuni dans un Sheraton, un palais des congrès minable et là, nous sommes dans la Grande Bibliothèque d’Alexandrie. Une bibliothèque qui fait rêver le monde entier.

Cette fascination, d’où vient elle?
Elle vient de l’esprit. De cette bibliothèque de l’antiquité. Récolter tous les savoirs du monde et surtout accueillir tous les savants du monde, qui à l’époque venaient de toute la Méditerranée et se réunissaient ici. Un lieu de savoir mais surtout de rencontre et de production. C’est une belle image. Catherine Cornet
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