Une enfant de Vukovar | Emmanuel Vigier, Ivana Bodrožić, UNHCR, Christine Chalhoub, ex-Yougoslavie, conflits des Balkans
Une enfant de Vukovar Imprimer
Emmanuel Vigier   

«Vukovar était tombée et ça me tracassait parce je n’étais pas sûre de savoir ce que ça voulait dire.» C’est une fillette de neuf ans, qui écrit. Il pourrait s’agir de son journal intime. Ou de la petite voix de sa pensée, qui chemine au fil des années. Des années particulières: elle est une enfant de Vukovar et de la guerre. A l’Est de la Croatie, non loin de la frontière serbe, Vukovar est une des villes qui a marqué l’histoire de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie. En 1991, après la proclamation de l’indépendance de la Croatie, une partie de la population serbe fait sécession, soutenue par le régime serbe. Le siège de Vukovar dure trois mois. Devenu un des symboles de la résistance, son hôpital a marqué les mémoires. 1600 personnes, dont 1100 civils ont été tués pendant le siège et après la chute de la ville.


//Croatie - Vukovar  ©Alexa BrunetCroatie - Vukovar ©Alexa Brunet

 

Avec sa mère et son frère de seize ans, l’héroïne de « Hôtel Z » premier roman d’Ivana Bodrožić quitte Vukovar avant que la ville ne sombre dans le chaos. La famille reste sans nouvelle du père, fait prisonnier à l’hôpital de Vukovar puis porté disparu. Commence alors une vie de réfugiés à l’intérieur même de ce nouveau pays. Déplacée, c’est le mot qui la poursuit désormais, la stigmatise. « On a fait les formalités d’inscription, on a passé l’entretien avec la directrice, il n’y aurait aucun problème, d’autant que j’avais priorité pour m’inscrire à l’internat parce que je n’avais pas de papa. Parce que j’étais une personne déplacée. Parce que je n’avais pas de maison. Parce que j’étais de Vukovar. Qui pouvait faire mieux? » raconte-t-elle alors qu’elle change une nouvelle fois encore d’école.


Une enfant de Vukovar | Emmanuel Vigier, Ivana Bodrožić, UNHCR, Christine Chalhoub, ex-Yougoslavie, conflits des BalkansLa vie à l’hôtel Z
Il y a quelque chose de Mafalda (1) chez cette petite fille qui va grandir trop vite. Elle observe avec attention un monde bouleversé , comprend peu à peu ce qui se trame autour d’elle. Un été, comme d’autres enfants de familles déplacées, elle part quelques jours en vacances en Italie. « Bambina Jugoslavia, c’est comme ça qu’ils m’appelaient. Fini, le gentil sourire de la bambina. J’ai attendu que le père termine sa conversation et quand il est revenu à table, j’ai pris mon air le plus grave et mon ton le plus insolent pour lui dire: » Croatia, no Yugoslvia, bambina Croatia. »

 

C’est à Zagreb que la mère est ses deux enfants vont trouver refuge. D’abord chez leur oncle, puis dans un appartement vide, dans le quel ils ne pourront pas rester. Ils vont devoir s’installer dans une ancienne école des cadres du parti communiste. La petite fille le qualifie d’hôtel non sans ironie. Une seule chambre minuscule pour tout le monde. La vie en communauté avec d’autres familles chassées par la guerre. Les premières amitiés, les premières amours fragiles et maladroites. Les moqueries à l’école parce que la petite provinciale n’utilise pas tout à fait les mêmes mots. Les efforts de sa mère pour que la misère ne saute pas yeux. Les regards des autres sont loin d’être bienveillants. « Car tout nous est acquis, c’est ce qu’ils nous disent.(…) Parce qu’en temps que personnes déplacées, je suppose qu’on serait censés errer comme des gueux couverts de crasse jusqu’à la fin de nos jours. »

Les étrangers de l’intérieur

Au coeur de son journal, la petite fille, bientôt adolescente publie les multiples courriers échangés avec l’administration. Les mots de sa mère sont faits de colère et de chagrin. Une longue lettre de son frère s’adresse au président. « Tout ce temps, nous avons supporté nos épreuves, et attendu avec patience et amour, mais maintenant nous sommes dans une situation très, très difficile. Pratiquement dans toute la vie sociale, nous nous sentons marginalisés, rejetés, oubliés. »

Les lettres se suivent et se ressemblent. « Je me demande s’il écrit ça pour lui, pour maman ou s’il croit vraiment qu’ils vont lire sa prose. » Longues à venir, les réponses apportent un espoir vite envolé. Il faut continuer à vivre dans la petite chambre de l’hôtel. Dix années vont passer. L’écriture s’affirme, la jeune réfugiée aussi. Elle commence à sortir, à écouter de la musique au delà des frontières. Elle attend toujours son père.

La parole de l’enfant pour dire son histoire et des milliers d’autres se lit comme une longue confidence. Un texte rare et sensible. Son auteur, connue et reconnue pour sa poésie, est née en 1982. Elle ne cache pas s’être inspirée de sa vie pour trouver les mots d’ "Hôtel Z ".

Selon l’UNHCR -l’agence des Nation Unies pour les réfugiés- près de 300 000 personnes déplacées par les conflits des Balkans dans les années 90 vivent encore en exil.

 

 


 

Emmanuel Vigier

03/04/2013


(1) Mafalda est une enfant, personnage principal d’une bande-dessinée argentine de Quino, publiée dans les années 60-70.