Légendes d'un pays sans nom | Téa Obreht, La femme du tigre, Ivo Andri, Saša Stanišić, Emmanuel Vigier
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Emmanuel Vigier   
//Téa Obreht © Beowulf SheehanTéa Obreht © Beowulf Sheehan
Elle pourrait jouer une adolescente dans n'importe quelle comédie américaine à succès. Visage rond et pâle, toujours souriant. Quand elle est interviewée par les télévisions, elle se prête à l'exercice avec un professionnalisme irréprochable. Donne des leçons d'histoire et de géographie sans être ennuyeuse ni pédante. A 25 ans, Téa Obreht a déjà une image. Qui n'a pas grand chose à voir avec l'univers de son premier roman, «La femme du tigre», lauréat de l'Orange Prize, prix prestigieux qui consacre un auteur féminin anglo-saxon. L'écrivain a un accent américain particulièrement marqué mais son œuvre pourrait bien rester sous une forte influence balkanique. Elle est née en 1985 à Belgrade quand la Serbie était encore une des républiques de la Yougoslavie. Elle est d'origine slovène et bosniaque. Son grand-père a un nom allemand. Elle est encore une enfant quand la Yougoslavie commence à se déchirer en 1991« Ma famille ne voulait pas nous impliquer dans le conflit.» (London Evening Standard). Elle se souvient que les noms font peu à peu barrage, que des frontières se dessinent entre les anciens voisins devenus ennemis. Comme des milliers de familles ex-yougoslaves, ses parents
prennent la route de l'exil. Elle vit au Caire, à Chypre. Avant de s'installer aux Etats-Unis, à Atlanta puis en Californie. C'est au cours de ces années, que «La femme du tigre» prend forme, nourri par cette expérience première de la guerre et de l'émigration. Et par la relation privilégiée qu'elle entretient avec son grand-père.

Paysages d'après-guerre
L'homme est un des personnages principaux du roman. Un médecin âgé et malade, consciencieux, drôle et fantasque. Il parle beaucoup, surtout à sa petite fille. «Tout ce qu'il faut pour comprendre mon grand-père tient en deux histoires: celles de la femme du tigre et de l'homme-qui-ne-mourra-pas.» Nous sommes dans un pays dont le nom n'est jamais dit.«Vous venez de l'autre côté de la frontière?» demande-t-on à la jeune Natalia, médecin elle aussi. «Douze ans plus tôt, avant la guerre, ceux de Brejevina étaient des nôtres et la frontière, une simple plaisanterie, au pire une formalité.» Natalia vient d'arriver dans un orphelinat pour vacciner ses pensionnaires dans un village près de la côte. Accompagnée de son amie Zora, elle a la tête ailleurs : son grand-père vient de mourir et les histoires qu'il lui racontait ne cessent de lui revenir en mémoire. Un tigre, échappé d'un zoo détruit par les bombes d'une autre guerre, prend une place singulière dans son imaginaire. «Plusieurs personnes encore sous le choc des bombardements durent le remarquer, sauf qu'elles crurent sans doute à une plaisanterie, une absurdité, une hallucination mystique.» Le tigre erre dans la ville et dans le roman. Autre figure : l'homme-qui-ne-mourra-pas, que son grand-père dit avoir rencontré plusieurs fois. « Laissez-moi me lever et je vous prouverai que je ne peux pas mourir. Je vous le promets.» Plus tard, Natalia croit bien le rencontrer. Les légendes prennent corps. Passé et présent ne font qu'un.

Légendes d'un pays sans nom | Téa Obreht, La femme du tigre, Ivo Andri, Saša Stanišić, Emmanuel VigierSur les pas de Natalia, l'après-guerre se dessine. Les jeunes générations font ce qu'elles peuvent. «Des années durant, nous avions lutté pour conserver notre insouciance face à la guerre. Dés qu'elle se termina -sans prévenir; sans même nous avoir touchés en Ville-, notre indignation éclata. Tout et n'importe quoi nous parut dès lors une cause à défendre, une tâche honorable. (...)Il nous fallut surtout lutter pour prouver que nous méritions d'en arriver là, donner tort aux journaux qui prophétisaient l'échec de la génération de l'après-guerre. » Les autres évoquent d'autres temps où les noms des gens n'avaient aucune importance. « J'ai épousé ta grand-mère à l'église et je l'aurais épousée quand même, si sa famille avait demandé qu'un hodja nous unisse.» La scène se déroule durant le siège de Sarobor, une ville qui n'existe sur aucune carte mais qui immanquablement fait penser à Sarajevo ou à Mostar...

L'ombre d'Ivo Andri
Dans ses interviews, la jeune Téa Obreht cite Gabriel Garcia Marquez et surtout Ivo Andri
, l'auteur yougoslave probablement le plus célèbre, auteur du Pont sur la Drina. Loin des frontières de son pays natal qui n'existe plus, Téa Obreht réinvente la tradition du conte cher à Ivo Andrić. Il y a trois ans, un autre roman d'un jeune ex-yougoslave ,émigré lui en Allemagne, avait marqué la rentrée littéraire avec ce même souffle, cette même audace: «Le soldat et la gramophone.». Saša Stanišić, écrit lui aussi dans la langue de l'exil. Lui aussi s'est inspiré des mémoires d'un grand père génial et magicien...

 
Emmanuel Vigier
(24/11/2011)

La femme du tigre
de Téa Obreht , Calmann-Lévy, 2011


Extraits de La femme du Tigre
«Dans l'esprit de mon grand-père, le diable recouvrait bien des notions. Le diable, c'était Leši, le lutin rencontré dans les prés, qui vous réclamait des pièces de monnaie-envoyez le promener et il mettra la forêt sens dessus dessous au point que vous n'y retrouverez plus votre chemin. Le diable, c'est aussi Crnobog, le dieu cornu qui convoquait les ténèbres. Quand vous faisiez des bêtises, vos aînés vous envoyaient au diable. Vous-même n'aviez le droit d'envoyer quelqu'un au diable que si vous êtiez bien, bien plus âgé que lui. Le diable, c'était enfin le fils cadet de Baba Roga, qui caracolait sur un cheval noir dans le bois et que l'on connaissait sous le nom de Nuit.» (p 108)

«La guerre chamboula tout. Une fois dissociées, les composantes de notre ancien pays perdirent leurs caractéristiques de jadis, du temps où elles formaient les parties d'un tout. Ce qui nous était jusque-là commun -les monuments, les écrivains, les scientifiques et les anecdotes-, nous dûmes nous le répartir et nous le réapproprier. Il nous fallut renoncer à tel lauréat du prix Nobel qui leur revint à eux, et baptiser notre aéroport du nom de noter savant fou, banni de notre patrimoine commun. Pendant ce temps-là, nous nous répétions que tout finirait tôt ou tard par rentrer dans l'ordre.» (p162)