Au cinema des origines | Emanuel Vigier, Jakuta Alikavazovic
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Emanuel Vigier   
Au cinema des origines | Emanuel Vigier, Jakuta AlikavazovicDans un cinéma parisien, des réfugiés de l'ex-Yougoslavie se retrouvent pour passer le temps et se raconter des histoires. Avec "Le Londres-Louxor", Jakuta Alikavazovic, une jeune romancière, donne un point de vue singulier sur l'exil yougoslave. Un livre fait de vérités et de mensonges pour dire l'incertitude des êtres après le chaos.

Les premières pages du troisième roman de Jakuta Alikavazovic intriguent le lecteur curieux, inquiet: où est donc ce cinéma que décrit l'écrivain avec tant de détails et d'anecdotes? On a beau chercher dans sa mémoire, dans un plan de Paris, sur le web: le "Londres-Louxor" n'existe pas. Mais, le livre refermé, le doute persiste. Les mots de Jakuta Alikavazovic ont cette force-là. La réalité souvent échappe, la vérité est un trompe l'oeil. L'histoire étrange du cinema, un "établissement paradoxal" tient lieu de prologue au roman. Bâtiment polymorphe, il date de 1920. Il ferme souvent, n'est pas toujours un cinéma sans que l'on sache véritablement ce qu'il devient. "Des années 60 on ne sait rien, comme si elles n'avaient jamais eu lieu." Ce qui est sûr, c'est qu'en 1992, alors que l'ex-Yougoslavie se déchire, il ouvre ses portes aux réfugiés de Bosnie-Herzégovine. Parmi eux, Ariana et Esme, deux soeurs échappées du siège de Sarajevo, "le plus long de l'Europe moderne". "Etonnamment, peu de gens s'en souviennent encore" rajoute l'auteur.

Une esthétique de la disparition
Au cinema des origines | Emanuel Vigier, Jakuta Alikavazovic
Jakuta Alikavazovic © S. Lacombe
Avec ce troisième roman, Jakuta Alikavazovic invente une écriture proche du cinéma. Comme dans un film d'Hitchcock, la jeune héroïne est blonde, diaphane, silencieuse. Elle gagne sa vie en prêtant son nom à un écrivain, qui tient à l'anonymat. Comme dans un film de David Lynch, on croise des êtres indéfinis, angoissés et angoissants, sortis d'un rêve ou d'un cauchemar. Au "Londres-Louxor", Errol vend des poupées qui ressemblent à Tippi Hedren dans les "Oiseaux". Un des habitués du lieu est un personnage d'un ailleurs encore plus lointain: un Mexicain prénommé "Le Mime"...Quel lien a-t-il avec les Balkans?

Des choses, des couleurs, des gens disparaissent. La femme du projectionniste, des tableaux d'un grand musée... Et puis la soeur d'Esme, Ariana. Ariana, elle, aimerait tout savoir, des origines, du pays de l'enfance: "Elle aurait voulu comprendre des faits qu'elle ne savait qu'énumérer". Au fil du récit, des vraies et fausses intrigues, se dessine une esthétique de la disparition (1), loin d'être une simple figure de style. Récemment interviewée sur l'antenne de France Inter, l'auteur rappelait l'inévitable confusion que connaissent tous les exilés. "Il y a aussi quelque chose de particulier et de commun à tous ces gens-là, à mes deux héroïnes. Le nom même du pays d'où elles viennent a disparu. Comment s'y prennent-elles pour construire une origine?"

Un pays perdu
C'est là une question qui traverse le roman. Les deux soeurs sont inlassablement attirées par "Le Londres-Louxor", y croisent d'autres semblables, d'autres "yougoslaves". Le compagnon d'Esme veut briser un silence, reconstituer l'histoire de son amoureuse. Au Londres-Louxor, il cherche "une clef qui lui permettrait de comprendre l'origine d'Esme." Il y a bien des faits historiques, des dates, des évènements. Mais cela ne suffit pas. L'auteur est elle-même d'origine yougoslave mais née en France: "Ce qui me fascine dans l'exil, c'est la réinvention de soi, ce déplacement." En 2008, Saša Stanišić, jeune écrivain né en Bosnie et réfugié en Allemagne, avait fait d'un enfant fantasque le héros de son épopée, "Le soldat et le gramophone" (2).Un enfant qui s'amusait du monde et des guerres, réécrivait l'histoire. Deux livres qui se font écho, qui s'ajoutent dans la déjà riche bibliothèque de la littérature "post-yougoslave."



Extrait:
"Les choses telles qu'elles sont ne sont pas visibles, elles se sont perdues dans une série de divisions, de fuites, de reflets. Un pays se réfléchit dans un autre, une langue maternelle (oubliée) dans une langue d'usage (retenue), un pays d'origine perdu, impossible à retrouver dans la somme de ses éclats."
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(1) L'expression est empruntée à Paul Virilio, philosophe et urbaniste: "Esthétique de la disparition"-Galilée
(2) Voir l'article "La nostalgie n'est plus ce qu'elle était." sur www.babelmed.net



Emanuel Vigier
(08/04/2010)