«Un rêve algérien», documentaire de Jean-Pierre Lledo | Daikha Dridi
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Daikha Dridi   
  «Un rêve algérien», documentaire de Jean-Pierre Lledo | Daikha Dridi Leurs mains rendues fragiles par l’âge tremblent en feuilletant les pages d’un journal qui date d’il y a un demi siècle. Ils sont vieux et si beaux en même temps, ces militants venus se souvenir ensemble dans les locaux, aujourd’hui vides et froids, d’Alger Républicain. On n’entend pas beaucoup leurs voix et la camera a la pudeur de ne pas trop insister sur le trouble dans leurs regards, émus et fiers. Les Unes du temps de la guerre sont tournées et retournées, tandis que Henri Alleg se souvient à voix haute des articles censurés par l’administration coloniale, articles que la rédaction de l’époque remplaçait systématiquement par des encarts blancs portant la devise du journal: «Alger Républicain dit la vérité, rien que la vérité mais pas toute la vérité».
Henri Alleg, militant de la cause algérienne dans les sombres années de la guerre de libération, a été directeur d’Alger Républicain, quotidien proche du parti communiste algérien, de 1950 à 1955; en 1957, il est arrêté par l’armée française, torturé et gardé en détention pendant trois ans. A l’indépendance de l’Algérie en 1962, il reprend la tête du journal jusqu’en 1965, lorsque a lieu le coup d’État contre Ahmed Ben Bella; le journal est de nouveau fermé et Henri Alleg quitte l’Algérie pour ne la retrouver que près de quarante années plus tard.
Ce retour suscité par le cinéaste Jean-Pierre Lledo est le sujet d’un documentaire émouvant mais contenu, intitulé «Un rêve algérien».
Après être passé en avant-première au mois de novembre dernier en France, le film est projeté actuellement dans les salles à Alger, parfois d’ailleurs accompagné de son réalisateur, lui-même algérien d’origine européenne, exilé d’une guerre plus récente, parti en 1993, lorsque l’Algérie devint un champ de bataille sanglant entre ses islamistes et ses militaires.
Dans la salle Mouggar au centre d’Alger, les visages des spectateurs qui se lèvent à la fin de la projection, sont en émoi. Quelques-uns sont de la génération d’Alleg et des vétérans de la guerre, mais plus nombreux ceux nés bien après l’indépendance et qui n’ont pas souvent eu l’occasion de voir, sous ce jour-là, les «anciens combattants». Il faut dire aussi que les images de l’Algérie d’aujourd’hui juxtaposées, soumises à la mémoire de cette génération qui nous quitte, ont quelque chose de troublant. La voix d’Alleg est celle du souvenir, strictement; elle égrène les méthodes de torture de l’armée coloniale, les noms mythiques de héros comme Ali Boumendjel, Maurice Audin, tandis que sous nos yeux défilent rues, paysages et visages de l’Algérie des années 2000, celle qui découvre le choc du libéralisme économique alors qu’elle relève à peine la tête d’une décennie de violences politiques effarante.
Alleg revient en Algérie et y visite à la fois des amis et des lieux. L’immeuble à Alger où il a été torturé, les cellules de la prison Barberousse, aujourd’hui Serkadji, où il a été détenu et où étaient guillotinés ceux qui se battaient pour l’indépendance de l’Algérie… Chevillé par la caméra de Jean-Pierre Lledo, il va jusqu’aux mines d’el Ouenza à la frontière algéro-tunisienne, à Annaba, Oran, Cherchell, Constantine et se balade dans sa mémoire. Ce qui ne se fait pas toujours sans douleur, mais jamais dans l’effusion. «Un rêve algérien», documentaire de Jean-Pierre Lledo | Daikha Dridi Ce «Rêve algérien» est ainsi l’occasion d’un retour sur une partie de l’histoire de l’Algérie d’un point de vue qui n’est pas celui de la majorité FLN, mais d’une minorité: les militants communistes qui ont rejoint le FLN dans la guerre de libération nationale.
A Cherchell, dans un jardin béni du soleil, non loin de la mer, à l’ombre de splendides mimosas, Alleg retrouve un vieil ami maquisard pour évoquer ensemble les «maquis rouges», rares poches de résistance contre l’armée coloniale qui n’aient pas été directement affiliées à l’Armée de libération nationale. Par ailleurs, la voix off de Lledo dans le documentaire s’interroge sur les raisons de l’échec du «rêve d’une Algérie fraternelle», une Algérie, explique-t-il à la fin de la projection, «sans races ni religion». La question revient aussi à interroger les raisons du départ collectif des Européens à l’indépendance de l’Algérie et le public ne manque pas de la poser à Jean Pierre Lledo. Les réponses s’entrechoquent. Lledo évoque la responsabilité de l’Etat colonial, celle des organisations extrémistes comme l’OAS, mais aussi la responsabilité du mouvement national algérien, dont le père Messali Hadj, dit-il, a fondé le concept d’indépendance sur des bases ethnico religieuses. Des spectateurs répondent au réalisateur que, de son côté, le parti communiste algérien a tergiversé bien longtemps avant de finalement se lancer dans la bataille pour l’indépendance de l’Algérie…
Même si parfois les questions qui semblent tourmenter le réalisateur ne hantent pas forcément de la même manière aujourd’hui la mémoire collective de l’Algérie indépendante, le choix d’un retour sur l’histoire à travers une subjectivité assumée est peut-être ce qui rend ce film si touchant.
«Un rêve algérien» est aussi un film sur la fragilité de ces personnages, autrefois militants combatifs, aujourd’hui vieillards un peu usés, certains tristes et silencieux, d’autres volubiles et caustiques, comme ce survivant des «maquis rouges» qui préfère s’enfermer dans son jardin avec ses mimosas plutôt que d’aller voir dehors «où il n’y a que les commerces qui poussent»…
A Constantine, Henri Alleg réprime difficilement un sanglot, non pas au souvenir des supplices physiques qu’il a subis mais à celui des enclos où des milliers d’Algériens affamés étaient enfermés. La souffrance y était telle, se rappelle-t-il, que certains ne souhaitaient qu’une chose : échanger leur enclos avec celui, moins inconfortable, où se trouvait le bétail.
Il y a seulement quarante ans, nous étions moins que des animaux.
C’est ce que beaucoup d’entre nous, présents dans la salle Mouggar, traumatisés par des blessures plus récentes, ont oublié.
Leurs mains qui tremblent, leurs pas mal assurés, leurs silhouettes fatiguées, ils sont vieux et si beaux en même temps ceux qui se sont battus pour que nous ne soyons plus traités comme des animaux.
C’est peut-être ce qui nous émeut le plus, ce secret souhait que la beauté de ces hommes et femmes nous habite aussi un peu. Daikha Dridi
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