"L'Olympe des infortunes" de Yasmina Khadra | Yasmina Khadra, Mohamed Yefsah, Einstein, Dib, Bliss, Aït Cétéré, Ben Adam, Albert Cossery, Naguib Mahfoud, Jack London
"L'Olympe des infortunes" de Yasmina Khadra Imprimer
Mohamed Yefsah   
"L'Olympe des infortunes" de Yasmina Khadra | Yasmina Khadra, Mohamed Yefsah, Einstein, Dib, Bliss, Aït Cétéré, Ben Adam, Albert Cossery, Naguib Mahfoud, Jack LondonL’éloge de la rédemption et de l'effort...
C'est l'histoire de marginaux vivants dans un terrain vague, décharge publique à la périphérie d'une ville et près de la mer. « Telle une patrie, l e terrain vague hérissé de carcasses de voitures, de monceaux de gravats et de ferraille tordue » (p.17), est le lieu où l'on croise des personnages, drôles et attachants, oubliés des Hommes et des Dieux. Et eux aussi, ils fuient comme la peste la société moderne qui a écrasé son humanité. Dans ce roman, Yasmina Khadra (de son vrai nom Mohamed Moulessehoul) célèbre la nature, plus exactement la mer, seuil du paradis et de l'enfer de ces marginaux. Elle devient ainsi la symbolique de leurs tensions ou de leurs délivrances temporaires. « Une vague plus grosse que les précédentes arrive de très loin, dans un roulement mécanique spectaculaire, domine le large au point de cacher l'horizon et se met à déferler lourdement sur le rivage. On dirait une interminable muraille mouvante déterminée à raser tout sur son passage. Elle monte, monte, engrossée de fiel et de vertige. Soudain, elle se dégonfle à quelques brasses de cirque et s'affaisse lamentablement, semblable à la montagne accouchant d'une souris » (p.52). Les personnages se tournent vers la mer, ses fracs et ses écumes, afin d’oublier les citadins et la société moderne. Cet Olympe construit ainsi la marginalité spatiale, mentale et idéologique, d’où ressort la vision de l’auteur sur ce sujet.

La périphérie à l’image du centre
Le récit se focalise notamment autour de deux personnages, Ach le borgne, poète et musicien et son protégé Junior le Simplet. Il est aussi traversé par d'autres personnages pour qui la ville est l'enfer où il ne faut surtout pas mettre les pieds. Une partie des personnages fonctionne en couple, les fréres Zouj, Ach et Junior, le Pacha et Pipo, Mimosa et Mama et les autres évoluent à côté de ces derniers, à savoir Einstein, Dib, Bliss, Aït Cétéré, Négus. A travers ces personnages se dégagent les rapports de dominés-dominants, qui dessinent les hiérarchies établies et les groupes, les amitiés et les rivalités, les folies et les solidarités, les fantasmes et les déceptions. Afin d'amplifier le caractère et le rôle de chacun dans la mécanique de ce récit, l'auteur a choisi de leur donner des patronymes à forte connotation extratextuelle(1), historique et/ou religieuse. Le portrait et le caractère de chacun est dépeint avec tendresse et avec un humour qui frôle le grotesque.

Ces marginaux ne cessent de chanter leur hymne d'hommes libres, loin des contraintes de la ville et de ses lois. Ce qui ne les empêche pas de reproduire les tares de la société qu'ils dénoncent et fuient. « En vérité, Négus n'a pas renoncé à ses ambitions de dictateur. Depuis qu'il trouvé ce maudit casque rouillé sur la plage, il a renoué avec ses fantasmes et passe le plus clair de son temps à former des bataillons imaginaires et à leur botter le cul dans la pestilence hallucinatoire des décharges publiques. Il avait même élevé un chiot au rang de caporal avant de le limoger pour insubordination caractérisée » (p.33) insiste le narrateur. Et bien d'autres personnages ont la volonté de puissance, comme les patronymes choisis l'indiquent. Ils ont aussi un passé, sur lequel l'auteur ne s'étale pas, qui montre leur « capital culturel », si l'on reprend le concept de Pierre Bourdieu. On trouve ainsi plusieurs figures de classes dans cet univers: le scientifique à sa manière, qui n'est autre qu'Einstein, un « alchimiste forcené... (qui) a tué un tas de chiens errants avec les breuvages de sa fabrication » (p.55), le philosophe, poète et musicien, Ach, et les autres : le prêcheur, le meneur, le caïd, le fort, le puissant (physiquement ou mentalement). On a l'esprit et le corps de la société individualiste, dans laquelle sont ancrés la rivalité, la concurrence, et le consensus, notamment en temps de paix sociale.
Cet univers de la marginalité, complètement coupé de la ville, est finalement à l'image la société. Et si l'auteur reproduisait les catégories de la société qu'il a voulu dénoncer, c'est-à-dire le système de la mondialisation, tel qu'il l'a déclaré à maintes reprises (voir ses entretiens sur son site personnel)?

De la structure du roman et de la marge
Ce roman, le plus riche en déraison de l'auteur d' A quoi rêvent les loups , est le moins construit au niveau de l'intrigue que les précédentes œuvres. Car en réalité, l'intrigue se scinde en deux temps. La première partie décrit l'univers du terrain vague, la psychologie et la philosophie de ses habitants, et la seconde partie, à l'arrivée de l'homme de la providence, Ben Adam, qui va chambouler le cours du récit. Il est de fait la clef de ce récit. Ce personnage, une « espèce de Moïse surplombe la bande, dressé sur un monceau de galets » (p.144), à l'apparition surprenante, jouissant d'une aura et d'une ubiquité surnaturelle, est l'omniscience ou la conscience qui rappellera à chacun son échec. « Je suis venu vous sauver de vous-même, vous dire que l'échec relève de la mort, et que tant qu'on est en vie, on le devoir de rebondir. Regardez ce que vous êtes devenus : des ombres malodorantes, tristes à crever » (p.121) dit-il, énonçant sa mission. « Accepter la dèche est un acte contre nature. Vous êtes sains de corps et d'esprit, et donc en mesure de tordre le cou aux vicissitudes et de repartir de pied ferme à la conquête de vos rêves confisqués, de vos espoirs évincés. Retournez dans le monde, et le monde se refera pour vous... Où sont vos femmes et vos gosses, vos amours et vos projets ? Que sont devenus vos aspirations, vos défis, vos serments, vos engagements ? » (p.122) ajoute-t-il.

Ben Adam va ainsi bousculer la précaire tranquillité du terrain vague et créer l'angoisse dans l'esprit de ses habitants. Malgré quelques résistances, on saura plus tard que Ben Adam, ce « charlatan albinos » selon Ach, « a réussi à renvoyer plusieurs clochards dans la ville » (p.140). Même ce Ach(2) , philosophe du groupe et gardien de l'équilibre de cet univers, est déstabilisé. Il ira jusqu'à autoriser, voir encourager, son protégé Junior le Simplet, à aller en ville. C'est donc sous influence de Ben Adam que le Simplet part en ville, pour y revenir déçu, vers la fin du récit.

L'échec du retour en ville de Junior, espoir de ces marginaux d'une possible réussite et d'une possible rédemption, vient-t-il sceller leur sort ? Le grotesque, qui rend compte du simulacre ambiance de l'univers peint, cache l'ambition de chacun, puisque l'auteur leur trace une autre finalité que celle qu'ils proclament. Au début, la société et les marginaux se tournent le dos, mais ce n'est que temporairement. Car à l'arrivée de Ben Adam, les figures emblématiques du terrain vague vont entrer dans la dynamique de la conquête de la ville, du moins en tant que projet. Junior a échoué dans sa quête parce qu'il n'était pas réellement en ville, de son propre aveu, en guise de réponse à la curiosité de ses amis. Son échec pourrait se lire comme dû à son handicap physique et mental, et comme un manque de chance en se faisant incarcérer. « Tout de suite, un flic m'a assommé avec sa matraque. Je me suis réveillé dans un endroit sinistre qui n'était ni une ville ni un terrain vague. C'était peut-être l'enfer » (p.179) déclare le Simplet. Ce dernier et le narrateur dédouanent alors la société, que d'ailleurs le roman ne manque pas de critiquer, au niveau du discours par la voix des marginaux. La ville en soi est absente du récit.

L'auteur n'est pas tendre avec la société moderne, individualiste et égoïste. Or il représente l'essence de la marginalité comme le manque d'effort individuel, de mérite, de sacrifice, et des erreurs qui incombent aux seuls individus. « C'est parce que j'étais pas fichu de mériter mon bonheur que j'ai échoué ici...» (p.156) dira en fin de compte Ach. L'auteur ne manque pas de reproduire des stéréotypes de la morale dominante sur les marginaux. Et le discours de Ben Adam, moraliste et prophète à sa manière, triomphe face au grotesque des marginaux. « C'est toujours notre faute, Junior. Nous sommes les seuls artisans de notre malheur. Et il nous appartient d'y remédier. Il suffit de se faire une raison. Tu sais ? ajoute-t-il. Il n'est pire crime que la déchéance. Quand je vois ce pauvres bougres qui remuent les poubelles en quête d'une ordure à consommer, quand je les vois se soûler à mort pour ne pas se regarder en face et renoncer aux chances qui, tous les jours, s'offrent à eux, je suis en passe de perdre la foi. La vie mérite ses peines, Junior. Elle vaut le coup d'être vécue. Notre vocation de mortels est de nous relever quand nous tombons, de ne pas perdre de vue l'espoir de se construire. Or, sur ce terrain vague, on a renoncé à tout, et ça me tue » (p.131) retentit la voix de Ben Adam, face à la « fatalité » des marginaux.

Éloge de l’effort
Les poncifs du roman s'accentuent quand le narrateur omniscient estime que l'amour (avoir une femme) et la famille (fonder un foyer) est ce qui manque aux marginaux pour sortir de leur condition. La marginalité touche aussi des femmes, des enfants et des familles entières, par extension des pans de la société, et pas que les hommes. Les clodos ne s'en sortent pas non plus, parce qu'ils ont peu de foi en l'homme et en Dieu, semble suggéré le discours du récit.

Et puis, l'échec de Junior dans sa quête de la ville n'est pas en soi un échec. Par cette épreuve, il a grandi, lui le naïf et le simple d'esprit. « Quelque chose, dans les propos de Junior, a changé. A croire qu'il réfléchit aux mots qu'il emploie, qu'il parle comme quelqu'un qui sait exactement ce qu'il dit. Avant, Junior ne pensait presque pas » (p.181). Et à lui de dire qu'on peut réussir en dépit de sa malchance: c'est « ainsi que j'ai appris qu'un homme est capable d'aller au-delà de la mort et de revenir. Ça m'est arrivé » (p.184). « C'est au mitard que j'ai senti la présence du Seigneur. Il était si près que je percevais son souffle sur mon visage. Il avait de la peine pour moi... » (p.184). Cela suggère que ces marginaux ne sont pas si mal lotis puisqu'il y a pire que leur univers, le bagne, et que la possibilité du retour à la société peut se faire avec la force de l'effort, de la foi et du vouloir. Par la voix du narrateur, en italique dans le roman, on saura à la fin du récit que Ach, représentant emblématique de la philosophie du terrain vague, est reparti en ville. Et Junior gardera de lui « le souvenir d'un type bien, d'un musicien sans âge et sans facéties qui s'appliquait à chanter la mer en languissant de la ville et dont la voix psalmodiante, de la falaise à la jetée, était perçue comme une absolution » (p.187).

Contrairement à La dèche à Paris et à Londres de George Orwell, à Tortilla Flat de John Steinbeck ou aux romans d'Albert Cossery, de Naguib Mahfoud ou de Jack London, Yasmina Khadra présente l'univers des marginaux comme complètement dissocié de la société, comme un choix appartenant à ces « damnés de la terre » et non le produit émanant de ses mécanismes. Il manque ainsi à ce roman de saisir l'essence de la marge. Cela allait se confirmer dans le discours sur l'univers carcéral, présenté comme un lieu sans foi ni loi, alors qu’il est, lui aussi, un espace de la marge où se produisent des hiérarchies et des solidarités. Il est par essence le produit de la société des inégalités justifiant la violence de la répression. La vision de l’auteur se dégage au fur et à mesure du récit à travers le romanesque. L'Olympe des infortunes apparaît alors comme un récit sur la marginalité masculine, malgré la présence presque effacée du seul personnage féminin, Mama. Haut en couleur et en poésie, riche en allusions mythiques et mystiques, ce roman manque par sa spiritualité et son idéalisme d'appréhender la philosophie de son sujet, diluée dans un humour léger ou noir, en faisant l'éloge de l'effort et de la rédemption comme remède à l'exclusion. On finit le roman avec une sympathie pour ces marginaux auxquels il est demandé de retrousser les bras pour regagner le cœur de la société, malgré ses torts et ses tares…

-

1) - Ach signifie en arabe « celui qui a vécu », Bliss Satan, Dib le chacal, Zouj le nombre deux afin de désigner les frères jumeaux, Ben Adam le fils d'Adam. Négus, titre des empereurs d'Éthiopie, Clovis, roi des Francs, Haroune, calif musulman.
2) - « Depuis le matin où le « charlatan albinos » est venu lui faire ses adieux, les choses lui échappent. Il n'arrive pas à le situer » (p.147), apprend-t-on du narrateur sur l'état de conscience d'Ach.

 
Mohammed Yefsah
(22/04/2011)
Yasmina Khadra, L’Olympe des Infortunes , Julliard, France.