Les figuiers de Barbarie de Rachid Boudjedra  | Rachid Boudjedra, Les Figuiers de Barbarie, Hôtel Saint-George, La répudiation, Abane Ramdane, Yassine Temlali
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Yassine Temlali   
Les figuiers de Barbarie de Rachid Boudjedra  | Rachid Boudjedra, Les Figuiers de Barbarie, Hôtel Saint-George, La répudiation, Abane Ramdane, Yassine TemlaliLa guerre de libération nourrit dans Les Figuiers de Barbarie de Rachid Boudjedra une interrogation douloureuse sur le destin d’un peuple qui s’est soustrait au joug colonial grâce à une révolution d’une rare violence, dont l’éclat est assombri par de sanglantes purges intérieures qui ont broyé des dizaines de milliers de vies. Le symbolisme du titre est d’une évidente transparence : «[Cet arbre] est un peu, pour moi, l’Algérien, très fier, très digne […] et qui en même temps, peut être très agressif […] Si vous vous en approchez trop près, il vous pique (1).»
Comme pour l’ensemble de l’œuvre romanesque de Boudjedra, il serait absurde de résumer Les figuiers de Barbarie tant ses «événements» ne suivent pas la ligne droite d’une progression chronologique. Plus qu’un récit, il s’agit de la transcription d’un dialogue, souvent mental et silencieux, entre deux amis et cousins, Rachid et Omar, qui prennent un même avion et, en une heure de voyage, replongent dans les souvenirs de leurs enfance et jeunesse, se remémorant les conditions dans lesquelles ils ont rejoint le Front de libération nationale, le FLN. Ce dialogue est parsemé de réminiscences qui mettent en scène des figures familiales constantes de l’univers fictionnel de l’auteur, celles de la mère, du grand-père nationaliste et du frère aîné communiste.
Dans cet échange cathartique, le narrateur, Rachid, remue le couteau dans de vieilles plaies communes, encore ouvertes près d’un demi-siècle après l’indépendance. A la manière d’un psychanalyste, il invite Omar à se défaire de ses fantômes en les affrontant : son père le commissaire de police a-t-il réellement collaboré avec les révolutionnaires ? Et comment son frère a-t-il pu lier son sort à celui des ultras de «l’Algérie française»? On ne peut échapper à l’emprise du passé, lui suggère-t-il, que si on laisse libre cours au torrent de la mémoire, libéré de la mystification et de l’auto-mensonge.
Le fait que le mono-dialogue de Rachid et Omar a lieu à dix mille mètres d’altitude est probablement une allusion à l’impossibilité de la vérité totale sur la révolution dans un pays où la légitimité révolutionnaire est encore la principale source de légitimité politique. Quant à la destination du voyage des deux amis, la ville de Constantine, elle pourrait figurer le retour à l’enfance, avec ses bonheurs et amertumes, ses aventures érotiques et ces chocs violents qui ont ouvert leurs yeux sur une insoutenable condition coloniale, qu’en dépit de leur appartenance à une famille instruite et aisée, ils ne pouvaient ignorer sans renier les leurs.
A travers l’histoire d’un ébéniste français que d’aveugles circonstances ont transformé en fabricant de cercueils pour le compte de l’armée française, le précédent roman de Boudjedra, Hôtel Saint-George (2007), comporte de longs rappels des atrocités coloniales qui ont poussé les Algériens à ce soulèvement violent le 1er novembre 1954. Les figuiers de Barbarie fait une large place à ces mêmes atrocités en utilisant les procédés classiques, notamment le collage, par l’intercalation dans la narration de correspondances dans lesquels les chefs de l’armée de conquête française (les années 1830) s’enorgueillissent du nombre d’ «indigènes» qu’ils ont fait tuer en même temps qu’ils demandent des nouvelles de leurs proches ! Les cruautés de la «guerre des frères» n’en sont pas moins évoquées dans le roman : l’assassinat d’Abane Ramdane par ses pairs dans le commandement du FLN et l’exécution de centaines d’autres cadres, que les services français ont fait passer aux yeux de certains colonels de l’armée de libération pour des agents infiltrés.

// Rachid Boudjedra Rachid BoudjedraCes faits historiques sont rappelés par Rachid dans son évocation fiévreuse des raisons de son engagement et de celui de son ami. Il n’y a de frontière entre l’intime et le politique, entre le privé et le public que pour une histoire fantasmée, dans laquelle le peuple tient le rôle d’un héros collectif invincible et ses dirigeants celui d’infaillibles prophètes le guidant vers la lumière. Le plus éloquent symbole de la complexité de l’histoire réelle, opposée à l’histoire scolaire, sommaire et tendancieuse, est ce contraste entre les identités politiques des membres de la famille d’Omar : deux militants aux solides convictions indépendantistes, lui et son grand-père, un commissaire de police mis devant ses responsabilités patriotiques (son père) et un jeune homme (son frère) que la haine de soi pousse dans le giron de l’OAS.
Le passé n’est pas dans Les Figuiers de Barbarie un simple cadre narratif. Il est l’objet d’un questionnement qui met à mal la légende des preux ancêtres révolutionnaires, mus dans leur lutte pour l’indépendance par leur seul idéalisme. Il éclaire le malaise de deux personnages anxieux, dont les espérances ont été englouties par la guerre et à qui il ne reste plus, dans l’hiver de leur vie, que des souvenirs brumeux et des interrogations ouvertes. S’ils ne sont pas comme dans Le démantèlement (2) mis en accusation, les «pères de la nation» n’en sont pas quitte à si bon compte ; ils sont implicitement invités à rendre raison de la terrible vengeance qu’ils ont abattue les uns sur les autres, en plein combat libérateur.
Comme dans d’autres romans, où il dévoile les mensonges de l’histoire officielle (3), Boudjedra met à nu l’inconsistance du récit conventionnel de la guerre de libération : un récit apocryphe où on ne trouve nulle trace de la vague de liquidations auxquelles le narrateur et son cousin ont échappé ni des drames personnels qu’ils ont vécus dans un contexte trouble, qui a attaché leurs destins à la remorque cahotante du destin collectif.
L’histoire officielle ne se souvient que des vainqueurs, l’aile du FLN qui s’est emparée du pouvoir en 1962. Elle présente les combattants de l’indépendance - quels qu’ait été la variété des voies par lesquelles ils ont rejoint la rébellion - comme des utopistes qui «ont troqué la vie d’ici-bas pour l’autre vie», pour utiliser une formule religieuse rituelle. L’histoire réelle, celle racontée par Rachid, se souvient, elle, de l’oublié et du non-dit. Elle se souvient du martyre des militants communistes Henri Maillot et Fernand Yveton (4). Elle souligne que les raisons qui ont poussé des dizaines de milliers de moudjahidine à prendre les armes n’ont pas toujours été idéalistes. Certains, comme Omar, n’ont-ils pas fui, en prenant le maquis, un entourage familial infesté de collaborateurs?
Qu’a fait l’Algérie de son indépendance? s’interrogent Rachid et Omar. Et de répondre : aux oppresseurs d’hier en ont succédé de nouveaux, qui légitiment leur pouvoir par les «idéaux de Novembre». Le thème de la révolution trahie, si chère à la littérature algérienne ( Le fleuve détourné de Rachid Mimouni, Les martyrs reviennent cette semaine de Tahar Ouettar…) n’est pas secondaire dans le texte de Boudjedra. Il est toutefois traité dans un parfait parallélisme avec celui des atrocités coloniales. C’est ce qui distingue Les figuiers de Barbarie d’autres romans contemporains (Le serment des barbares de Boualem Sansal, par exemple) dans lesquels la relecture du passé sert de prétexte à une insidieuse redécouverte des «aspects positifs de la présence française», notamment la présumée «cohabitation harmonieuse entre les communautés musulmane, européenne et israélite».
Pour l’auteur de La répudiation , il n’y a pas de contradiction entre l’écriture de «la vraie histoire» de la lutte de libération et le rappel de la nécessité absolue de celle-ci. Assumant la «visée militante» de son œuvre (5), il a même avoué que Les Figuiers de barbarie avait pour fonction de répondre à «certains auteurs qui écrivent du point de vue de la droite réactionnaire au pouvoir en France» et «mettent en doute l’utilité de la Révolution»(6).

Les Figuiers de Barbarie de Rachid Boudjedra, Barzakh/Alger, Grasset/Paris, 2010.
 


Notes
1) Rachid Boudjedra, le quotidien «Liberté» (interview), 22 avril 2010. On pourrait aussi penser qu’il s’agit d’un détournement de « tronc de figuier », expression par laquelle les pieds-noirs racistes désignaient les Algériens «autochtones».
2) Par son interrogation directe sur le malaise de l'Algérie postindépendance, Les figuiers de Barbarie partage avec Le Démantèlement (1982) son caractère de roman éminemment politique.
3) La prise de Gibralta et son évocation de la sourde rivalité entre le commandant arabe Moussa Ibn Nossayr et son subalterne berbère Tarek Ibn Ziad, conquérant de l’Andalousie ; Les 1001 années de la nostalgie et son rappel des causes sociales de certaines révoltes de l’histoire de l’islam (par exemple, celle que les historiens arabes appellent la «révolte des nègres», en Irak, dans la deuxième moitié du 9ème siècle).
4) Henri Maillot a déserté son bataillon et rejoint les maquis indépendantistes après avoir détourné un camion d’armes et de munitions. Il a été tué par l’armée française en juin 1956. Fernand Yveton a posé une bombe dans une usine de gaz à Alger. Il été guillotiné en février 1957.
5) Cette visée, écrit Afifa Bererhi, «est fondée essentiellement sur une volonté de transformation radicale de l'Algérie, à la fois par renoncement à la pensée théologique, par réappropriation de la dimension profane de la civilisation arabe et par intégration ‘différenciée’ dans le monde moderne». Etude consacrée à Rachid Boudjedra dans La littérature maghrébine de langue française , ouvrage collectif, sous la direction de Charles Bonn, Naget Khadda et Abdallah Mdarhri-Alaoui, Paris, EDICEF-AUPELF, 1996 (Limag, portail des littératures du Maghreb, www.limag.refer.org ).
6) Le quotidien «An Nasr», 27 avril 2010.
 

 
 
Yassine Temlali
(07/11/2010)