"Lien de sang" de Janine Teisson | Nathalie Galesne, Djeyhmouna Massoud Ezzebiri, Rachid Mokhtari, Cécile Oumhani
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Nathalie Galesne   
"Lien de sang" de Janine Teisson | Nathalie Galesne, Djeyhmouna Massoud Ezzebiri, Rachid Mokhtari, Cécile OumhaniLien de sang (éditions Chèvre feuille étoilée) donne envie d’être lu dès les premières page. L’écriture incisive, à la fois épurée et inventive, retrace la destinée de trois femmes pour dire l’Algérie dans la tourmente à trois époques différentes. Trois voix, trois monologues courent, s’entrecoupent et se recoupent sur le rythme ternaire du récit.

Ce sont tout d’abord les mots de Djeyhmouna qui nous propulsent au coeur de la colonisation de l’Algérie commencée en 1830. Elle n’est encore qu’une enfant lorsqu’elle assiste au massacre de sa mère et d’une partie de sa famille perpétré par les colons français. Plusieurs années passent, sa famille l’enferme des mois durant au fond d’une grotte pour ramollir ses chairs et son caractère, blanchir sa peau, dompter sa fougue de sauvageonne et la livrer au riche vieillard auquel elle a été promise pour une question de terre. A la mort de celui-ci, elle trouve refuge auprès d’un roumi, Ismaël. Ce personnage est directement inspiré de la vie de Thomas Ismaël Urbain. Né en 1812 d'un français et d'une esclave affranchie de la Guyane, cet homme se convertit à l’islam lors d’un voyage en Egypte, avant de s’installer en Algérie où il fut interprète, il y épouse Djeyhmouna Massoud Ezzebiri . Adepte des idées de Saint-Simon, s’il ne va pas jusqu’à remettre directement en cause la présence française en terre algérienne, il prône l’égalité des droits entre les deux peuples, ce qui lui vaut d’être exécré par les colonialistes. Mais revenons à Djeyhmouna, l’ancêtre. A travers son regard, d’enfant puis de femme, nous assistons au sac des villes et des campagnes de l’Algérie par l’armée française, au dépouillement de tout un peuple (massacres, viols, destruction des équilibres…) qui laisse champ libre à l’occupation des terres par les colons. Ils sont avant tout français, mais ils viennent aussi de l’Europe du Sud: d’Italie, de Malte ou d’Espagne.
“Pourquoi l’ai-je supplié de m’emmener en voyage? Tout est dévasté . Ses semblables ont coupé nos oliviers par millions. Leurs troncs sont comme d’innombrables tabourets alignés sur les flancs des collines. Les champs de blé qui couvraient nos plaines d’or, dans lesquels couraient les lapins, ils les ont brûlés. Ils ont fait tomber les murs de terre rouge de nos villages aux maisons serrés comme des nids d’abeille. Ils ont brûlé le bois d’orangers qui embaumait Mascara, ils ont bouché les canaux d’irrigation avec les têtes de nos frères et la ville est devenu puanteur…”

La seconde voix qui s’accroche au récit de Djeyhmouna est celle de Monique, son arrière arrière petite fille. Monique se raconte à partir d’un lit d’hôpital où son agonie libère, telle une clessidre, une mémoire longtemps retenue par les mailles d’une histoire et d’une maternité douloureuse. Jeune institutrice comuniste dans les années 50 en Algérie, Monique a vécu la guerre de libération du côté des Algériens. Après avoir caché un combattant de l’ALN, elle est emprisonnée et perd l’enfant qu’elle attendait. Son“enfant bleu”, sa “momie” comme elle le nomme, symbolise la mort qui l’emporte sur la vie, la mort que génère la tyranie inféconde et mortifère de la colonisation française. Celle de son bébé et les scènes de torture auxquelles Monique assiste en prison rompent irréversiblement quelque chose en elle. Elle survivra à ses épreuves grâce à Claudia, le nourrisson que le sort lui a glissé entre les bras.
“Je suis là sur le trottoir, dans la lumière. Seule. La plupart de mes amis sont Algériens. Ils ne peuvent pas circuler dans la ville. Ils se cachent ou sont en prison. Je m’appuie contre le mur. Cette lumière va me jeter par terre. Je sens entre mes jambes cette brulûre. Comme si l’enfant bleu, écailleux, mains dures m’avait rabotée au passage. Et pourtant non, il était tout recroquevillé, les poings serrés sur la poitrine, les jambes pliées aussi. Lisse. Un oeuf de pierre. Qu’est-ce qui m’a lacéré ainsi? Je brûle. Je serre la petite si légère contre moi.”

Comme une troisième note indispensable à cette partition romanesque, le récit de Claudia s’enchasse aux deux autres. A l’hôpital, au chevet de Monique, Claudia apprend par inadvertance que celle-ci n’est pas sa mère biologique. Placée au bout d’une lignée assombrie par des blessures restées muettes, heurtée par les non-dits, Claudia part en Algérie se réapproprier la vérité qui lui a été confisquée et qui recèle son identité. “Chassez le refoulé, il revient au galop”, c’est cette mémoire boomerang qui va rebondir violemment sur Claudia dans une Algérie cauchemardesque. On est en 1990, elle découvre un pays qui a basculé dans la violence et qu’elle ne parvient pas à comprendre.
“Ces intellectuels, comment pourraient-ils être à la fois si proches de moi et d’eux ? Appartiennent-ils vraiment au même peuple que la vieille mendiante édentée, que le petit marchand de cigarettes, que les foules d’hommes en prière ? Un si grand écart. Cela semble impossible. Ce qui est sûr c’est que déjà leurs vaines conversations m’écoeurent. Et tout ce thé, ces cigarettes brunes.
- Nous avons été colonisés par les Arabes, les Romains, les Turcs, et les Français puis par le FLN.
- Une autocolonisation, il faut le faire !
- Et aujourd’hui ça continue. Nous sommes colonisés par l’Egypte et la Syrie.
- Et les Afgans aussi !
-Je te dis , l’Algérie se hait. Ce peuple est un chien fou. Après avoir dévoré ses petits, il bouffe ses propres entrailles…”

Claudia découvre aussi qu’elle appartient à une filiation qui a bifurqué, s’est dédoublée: deux mères, deux patries, un frère jumeau assassiné par les islamistes… Elle porte en elle, à son insu, l’Algérie et la France, mais cette “vie en plus” dont elle vient d’hériter est lourde à assumer. Une autre femme forte va lui forcer la main…

Djeyhmouna, Monique, Claudia: ainsi progressent les trois voix dans une uniformité stylistique – il n’y a en effet aucun véritable changement de registre ou de ton entre les trois récits -; et c’est précisément cette unité qui enveloppe cette filiation meurtrie dans une continuité. Recomposant une mosaïque dont les tesselles se seraient détachées, nous sommes invités, par la lecture active à laquelle nous incite la dynamique narrative de Liens de sang , à reconstruire ces lignes de vie en les resituant l’histoire bousculée et dramatique de l’Algérie.

Y-a-t-il une manière féminine de raconter l’horreur, d’en explorer les mécanismes et l’origine? Un ensemble de récits (dont plusieurs publiés aux Editions Chèvre feuille étoilée et aux Editions Elysad) fournit un début de réponse. Si les hommes écrivent l’atrocité des conflits au même titre que les femmes, s’ils mettent leur vie en péril pour des mots, les motifs et la musique romanesque de l’écriture féminine varient, le cadre intimiste diffère. Les écrivaines mettent en scène la violence en privilégiant des thématiques propres à l’univers féminin: l’enfantement, la filiation, la mémoire du corps, la retransmission sont les sujets récurrents de cette production (1).

Dans une interview réalisée par Yassine Temlali, l’écrivain Rachid Mokhtari (2) notait “Ce n’est que récemment que des auteurs français ont réellement commencé à exploiter, au niveau romanesque, le thème de la pratique de la torture par l’armée française en Algérie”. En décrivant, dans une narration aussi efficace que poétique, les scènes de meurtres et de supplices dont furent victimes les résistants algériens dans les geôles de l’armée française, Janine Teisson est parvenue à débusquer une part de ce qui est resté longtemps confiné dans l’indicible, manipulé par les idéologies, enseveli par la mauvaise conscience post-coloniale qui caractérise si bien la France de la seconde moitié du siècle dernier.

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Notes:
(1) Plusieurs ouvrage s’inscrivent dans ce sillon :
- Mon père , Editions Chèvre-feuille étoilée, est ouvrage collectif regroupant les récits intimes de filles sur leur relation au père, le plus souvent maghrébin ou aillant vécu au Maghreb.
- Nos silences de Wahila Khiari, Editions Elyzad, raconte la violence faite aux “filles de la décennie noire…enlevées, violées, assassinées”
- La café d’Yllka de Cécile Oumhani, Editions Elyzad, retrace le voyage initiatique d’Emina partie sur les traces d’une mère qui lui a été ôtée par la guerre en Bosnie.
(2) Rachid Mokhtari est l’auteur de La graphie de l’Horreur , un ouvrage sur l’écriture romanesque algérienne des deux dernières décennies.
(3) Lire l’interview de Rachid Mokhtari réalisée par Yassine Temlali dans www.fetedulivreduvar.com , ainsi que dans www.babelmed.net



Nathalie Galesne
(03/11/2010)