Interview de Mustapha Benfodil  | Mustapha Benfodil, Archéologie du chaos amoureux, Clandestinopolis, La Solitude du Pantalon, Les Borgnes, De mon hublot utérin je te salue humanité, Pièces détachées, Ghania Khelifi
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Ghania Khelifi   
// Mustapha Benfodil Mustapha Benfodil
Mustapha Benfodil né en 1968 à Relizane,ouest de l’Algérie, est écrivain et journaliste. Il est auteur de plusieurs romans, nouvelles et de pièces de théâtre. Il est aussi membre fondateur du groupe Bezzzef qui a mené plusieurs actions contre la censure en Algérie.

Les jeunes, quelle que soit leur appartenance sociale, ne croient plus les adultes. Cette rupture ne pourrait-elle pas être finalement porteuse de nouveaux repères, d’une nouvelle culture citoyenne en Algérie?

Pour commencer, il me semble que ce qu’on appelle «la jeunesse» est quelque chose d’assez hétérogène, sociologiquement parlant, et c’est sans doute la raison pour laquelle on dit, effectivement, «les jeunes», au pluriel, pas tant pour signifier la multitude que pour suggérer qu’il y a autant de jeunes que de «codes». Aussi est-il difficile de les mettre dans un même moule et appliquer à leurs postures et attitudes les mêmes interprétations. Même chose pour l’épithète «adultes» qui n’est pas, au demeurant, antinomique avec «jeunes». Parler donc de «rupture» avec un certain modèle, sous-entendu «traditionnel», n’est pas si avéré que cela, à mon avis. Il y a certes, une rupture, j’allais dire, «naturelle», avec l’ordre parental, patriarcal, et, plus globalement, politique, mais c’est une rupture d’ordre essentiellement «biologique». Certains l’appellent «le conflit de génération». Mais pour ce qui est de la rupture «structurée», pensée et assumée, avec un projet à la clé, je crains que l’offre politique et citoyenne ne soit trop dérisoire, et au final, inadaptée pour pouvoir séduire de larges pans du «marais» jeunes et les masses des je-m’en-foutistes. Dès lors, il ne faut pas s’étonner que, pour longtemps encore, c’est l’islamisme qui va continuer à dominer le «marché idéologique national», et à faire le plein en puisant dans le réservoir juvénile. Je dis cela dans une démarche comparative, en soulignant le déclin de l’islamisme populaire des années FIS et le net recul de son audience.

Les jeunes ont la réputation d'être des assistés. Qu'en pensez vous? Cette réputation semble pourtant en contradiction avec leur tentative de s'en sortir même au prix d'un voyage sans retour.

Comme je le disais tantôt, les jeunes ne constituent pas une entité «monobloc», aussi, leurs réponses épousent la carte de leurs différences sociales, mentales et politiques. Le gros de nos jeunes donne effectivement cette image d’être dans une espèce de fatalisme nonchalant par rapport au destin national. Mais en affinant l’observation, il ressort qu’ils sont beaucoup moins «dilettantes» qu’il n’y paraît, au point où leur sens de la «débrouille» en est devenu légendaire. En témoigne, comme vous le soulignez si bien, la déferlante des harraga qui font montre d’une organisation très pointue pour monter leurs périlleuses traversées. Citons aussi les réseaux trabendistes et l’ampleur prise par l’économie informelle. Maintenant, au niveau collectif, il y a, faut-il le dire, des carences criantes qui renvoient d’eux l’image de citoyens mous, démissionnaires, déconnectés de la maison Algérie. A mon sens, l’explication de ce désenchantement réside d’abord dans la faillite des élites, notamment celles censées animer l’opposition. A cela il faudrait ajouter le travail massif de «formatage» accompli par les trois grands appareils idéologiques d’Etat (comme dirait Althusser), que sont l’école, la mosquée et l’ENTV. Cela a produit une absence totale d’alternative et une offre médiocre en idées et autres projets de rechange. Il y a aussi la faiblesse du tissu associatif et syndical, en partie en raison du verrouillage systématique du champ associatif par la «bouteflicaille». Ajoutez à cela la sclérose qui a gagné les structures partisanes et autres ONG existantes qui ne mobilisent plus et n’arrivent plus à se renouveler ni à accomplir un vrai travail de transmission envers les jeunes par le biais de la formation militante, à l’exception de quelques associations actives comme le RAJ ou Le Souk.

Comment peut -on sortir les jeunes de cette conviction qu'ils n'ont pas d'avenir, que tout est joué?

Il n’y a pas trente six mille solutions : la clé, c’est de se redéployer activement sur le terrain. C’est d’occuper massivement tous les espaces citoyens. Il faut un redéploiement citoyen généralisé qui devrait réinvestir les campus, les quartiers, les maisons de jeunes, la rue surtout…Il faut rafraîchir les états-majors des partis démocratiques, des associations les plus influentes, des organisations professionnelles et des syndicats autonomes. Il faut que les organisations étudiantes, les collectifs d’artistes, les organisations féministes, les corporations des journalistes, des avocats, des humanitaires, mènent une véritable offensive pour redonner envie aux jeunes de s’impliquer dans le collectif. C’est dans ce sens d’ailleurs que nous avons récemment crée, avec un groupe d’écrivains et de journalistes dont Chawki Amari, Kamel Daoud et Adlène Meddi, un groupe d’agitation citoyenne dénommé «BEZZZEF !» (c’est trop !).

On peut vous considérer comme un jeune écrivain. Est-ce, cette proximité des jeunes qui vous inspire dans vos romans?

C’est gentil de me prêter une jouvence dont je ne suis plus en âge de me réclamer (il y a dix ans, je disais que j’étais un jeune en voie de «péremption»). Je ne peux pas dire que je vis une «contiguïté» mécanique avec ce qui serait «la communauté jeunes». Il m’est arrivé de vivre cela d’une façon, disons… «provoquée», que ce soit par des échanges avec mes lecteurs ou les publics de mes pièces de théâtre, ou bien via mon travail de reporter (citons, à ce propos, une enquête que j’avais faite pour Liberté en juillet 2006 sous le titre «Avoir 20 ans en Algérie»). En littérature, le rapport à la matière du monde et au matériau que nous fournit le Réel est pour ainsi dire sublimé, fantasmé. On est dans d’autres codes que le reportage journalistique ou bien l’enquête sociologique où l’on est astreint à un protocole d’observation strict. Mais il est vrai que c’est quelque chose qui irrigue une partie de ma production littéraire, particulièrement mon roman «Archéologie du chaos [amoureux]» (Barzakh, 2007) où je questionne l’inconscient politique de la génération des années 1990 à travers une galerie de personnages qui ne se reconnaissent ni dans le paradigme révolutionnaire de gauche, ni dans le projet insurrectionnel du FIS, et qui se réclament d’une sorte d’anarchisme artistique au point de se baptiser «Les Anartistes».

Interview de Mustapha Benfodil  | Mustapha Benfodil, Archéologie du chaos amoureux, Clandestinopolis, La Solitude du Pantalon, Les Borgnes, De mon hublot utérin je te salue humanité, Pièces détachées, Ghania Khelifi Les jeunes algériens ne lisent pas, ne connaissent pas ou si peu le théâtre et ignorent tout des évolutions de la production culturelle dans le monde. Comment en est-on arrivé à cet enfermement culturel?

Comme je le suggérais précédemment, au premier chef, on est fondés à imputer cela à la faillite de l’école. A défaut de faire sa formation artistique au sein de l’institution familiale, c’est l’école qui est le premier point d’impact entre l’imaginaire d’un gosse et l’imaginaire du monde par le biais du savoir scientifique et artistique qui est le socle de l’enseignement républicain. Après, il y a l’environnement général : les musées et les galeries pour les arts plastiques, les libraires et les bibliothèques pour les Belles Lettres, les salles de cinémas et les cinéclubs pour le 7ème art, les théâtres publics pour l’initiation à l’art dramatique, les conservatoires et autres salles de concert pour inculquer un minimum de culture musicale, etc. Or, ce qu’on constate immédiatement à ce propos dans une ville comme Alger, c’est l’extrême indigence de l’offre culturelle et l’absence totale d’un tel «maillage». A quoi ajouter la pauvreté des contenus médiatiques traitant de l’actualité culturelle. Dans un environnement aussi pauvre esthétiquement, les esprits sont fatalement conditionnés pour être rétifs au mot «culture».

Pour qui écrivez-vous?

Pour dire les choses en vrac, je n’écris pas pour un public particulier. Pour moi, la littérature n’est pas un «acte de communication» mais de création. En ce sens, c’est quelque chose qui aspire plutôt à tirer le meilleur d’un «projet narratif» sans s’embarrasser par avance de la sempiternelle question de la réception. A moins de ne s’installer dans une démarche «marketing» en voulant toucher le grand public par une production sciemment destinée à «vendre» un maximum. Personnellement, je ne me situe guère dans cette démarche éditoriale. Pour moi, «écrire» est un verbe intransitif.

Comment devient-on écrivain en Algérie?

Que ce soit en Algérie ou ailleurs, je pense que cela relève avant tout d’un cheminement intérieur. Cela part d’un besoin profond de dire le monde et de mettre l’univers en métaphore par le truchement d’un langage particulier qui est celui de la littérature. Il ne suffit pas de posséder la langue pour faire sens avec les mots. Il faudrait encore être… «possédé par la langue» et être à même de transcender le sens commun des mots pour les hisser à un niveau de perception qui est la «sphère poétique» des choses. Maintenant, pour ce qui est des contraintes, on se joue d’elles comme de tout le reste pour placer sa parole, et cela renvoie en partie au paysage éditorial algérien proprement dit, qui est, à mon humble avis, encore en pleine construction.

Vous êtes journaliste aussi et cela vous met en prise directe sur la réalité. Croyez vous aussi comme beaucoup d’autres que le pays risque l'implosion?

Des implosions, nous en voyons tous les jours, la dernière en date étant ces houleuses émeutes de Diar Echems. Un peu partout en Algérie, des émeutes «spontanées» éclatent. D’autres mouvements sociaux sont autrement plus percutants, en tout cas plus structurés. Je pense particulièrement à la dernière grève d’envergure menée par 5000 travailleurs de la SNVI. Des prophéties sont faites régulièrement par toute sorte d’analystes prédisant la fin imminente du système et sa chute fracassante. Ce que l’on constate, hélas, est que le régime est parti pour durer. La preuve ? Une pièce maîtresse du système en la personne du général Larbi Belkhir, vient de disparaître (comme le général Smaïn, le numéro 2 du DRS( les services de renseignements algériens NDLR) avant lui, et c’est à peine si sa mort a fait chatouiller El Mouradia (comprendre la présidence de la république algérienne qui se trouve dans le quartier El Mouradia NDLR) qui tendait plutôt l’oreille à Benguela, en Angola, où se jouait le destin de l’Equipe nationale dans la dernière Coupe d’Afrique des Nations. Moralité : pour qu’il y ait changement, il faut un travail de fond. Un travail en profondeur, mené par l’élite intellectuelle, les cadres, les journalistes, le fonctionnariat, le salariat, ce qui reste d’opposants et de partis d’opposition. Mais sans vouloir être pessimiste, nous sommes bien obligés de constater que toutes ces forces censées être à l’œuvre sont bien trop molles pour faire tomber le trio BTZ (Bouteflika-Toufik-Zerhouni)*. Nous sommes bien loin d’une opposition à l’iranienne qui a fait trembler les rues de Téhéran.

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Quels sont les obstacles au métier de journaliste ou d'écrivain sachant que vous aviez initié une pétition contre la censure?

D’abord, il faut souligner que ce sont deux «métiers» absolument distincts qui n’évoluent guère dans les mêmes sphères. Le métier de journaliste est un métier qui engage à la fois une corporation et une industrie. Le systématique médiatique algérien, à quelques «Don Quichotte» près, est totalement mis au pas par Bouteflika, particulièrement depuis le troisième mandat. L’incarcération de Benchicou** et la destruction du journal Le Matin a sonné le glas d’une époque. Maintenant, il faut tout refaire, et c’est le gros travail qui attend ma génération. Pour les écrivains, je pense qu’ils peuvent toujours continuer à chahuter en solitaires. S’il n’y a pas grand-chose à attendre d’eux en tant que «leaders» d’opinion, je pense qu’ils peuvent apporter beaucoup à la «cause littéraire» en continuant à nous gratifier de belles œuvres.

Des projets? Théâtre, roman? Peut être même un scénario?

Je travaille en ce moment sur un recueil de nouvelles, intitulé «La Solitude du Pantalon ou l’Impalpable géographie du Désir». Sinon, j’ai deux pièces de théâtre qui sont en cours de création en France, l’une intitulée «Les Borgnes», l’autre «De mon hublot utérin je te salue humanité et te dis blablabla». Je dois souligner également que je compte bientôt reprendre mon cycle «Pièces détachées – lectures sauvages» qui est un cycle de lectures théâtrales en Algérie sur le mode du théâtre de rue, mais sans autorisation bien sûr. C’est une modeste initiative pour occuper le terrain justement et trouver des alternatives à l’enfermement du champ de l’expression dans notre pays.

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*Abdelaziz Bouteflika ,président de la république, général Médiène dit Toufik patron des services secrets, Yazid Zerhouni ministre de l’Intérieur
**Mohamed Benchicou ancien directeur du journal Le Matin .
Lien: mustaphabenfodil.blogspot.com
 

 
 
Propos recueillis par Ghania Khelifi
(20/02/2010)