«L’image de la femme au Maghreb»: clichés tenaces et mouvantes réalités | Yassine Temlali
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Yassine Temlali   
«L’image de la femme au Maghreb»: clichés tenaces et mouvantes réalités | Yassine Temlali«L’image de la femme au Maghreb», recueil d’articles édité en Algérie par Barzakh et en France par Actes sud et la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, est une enquête à quatre plumes sur la représentation des femmes maghrébines dans leurs pays. L’ouvrage a été coordonné par Khadija Mohsen-Finan, responsable du programme Maghreb à l’Institut français des relations internationales (IFRI).

«L’évolution de la condition féminine paraît, aujourd’hui encore, déterminante pour comprendre les mutations en cours dans [les] sociétés [maghrébines]», écrit Khadija Mohsen-Finan dans son introduction. Ces mutations peuvent être saisies au travers de l’évolution du regard porté par la société dans son ensemble sur les femmes et sur leur rôle.

La journaliste marocaine Zakia Daoud ouvre son article («La situation de la femme marocaine au travers de la presse et des médias») par ce constat tranché : «Une guerre de civilisation, tantôt larvée tantôt ouverte, se déroule depuis 2000 au Maroc. […] L’évolution de la situation de la femme reste le centre et le symbole de deux projets de sociétés en confrontation.» Cependant, note-t-elle, cette lutte n’oppose pas seulement les islamistes aux «laïcs» ; elle oppose trois visions différentes : une vision «moderniste», confortée par l’amendement de la «Modawwana» (Code du statut personnel) en 2004 ; une vision «islamiste», qui bien que prônant le «retour aux sources» ne saurait être qualifiée de «traditionnelle» ; enfin une «vision sociétale», pour laquelle la scène féminine est une scène de paradoxes sur laquelle se côtoient les manifestations de la modernité la plus poussée et celles du plus grand conservatisme.

Ne se limitant pas à l’objet énoncé de son article, Zakia Daoud examine les changements qu’a connus la condition des Marocaines sous d’autres angles que celui de leur représentation dans les médias : leur entrée dans le monde médiatique (où elles ne sont plus de simples «éléments auxiliaires») ou politique (partis d’opposition, cercles gouvernementaux…), l’amélioration de leur rôle économique, leur implication dans les luttes pour les droits humains et, enfin, leurs «acquis citoyens», comme cette réforme qui leur a accordé le droit de transmettre leur nationalité à leurs enfants nés d’un mariage mixte. De cet examen circonstancié, l’auteure conclut que le progrès de la condition féminine au Maroc est un processus complexe : l’ouverture médiatique du pays n’est pas demeurée sans influence sur l’élaboration des modèles sociaux féminins qui ne sont plus uniquement des modèles «traditionnels» ou «occidentalisés».

L’objet de l’article de la journaliste algérienne Ghania Mouffok est plus précis: «Les femmes algériennes dans la presse écrite». L’auteure expose d’emblée son hypothèse : «Quand les médias s’intéressent aux ‘’femmes algériennes’’, c’est le plus souvent sous l’angle des violences qu’elles subissent : ‘’femmes victimes du terrorisme’’, ‘’mères de disparus’’, ‘’femmes victimes du Code de la famille’’. A tel point que l’expression ‘’femmes algériennes’’ charrie presque immédiatement dans l’inconscient des oueds de sangs. Rarement guerre civile aura été autant symbolisée par les femmes». Cette symbolique, explique Ghania Mouffok, a été construite par la presse européenne, notamment française, qui, pour soutenir les élites «modernistes» algériennes, a présenté la lutte contre l’islamisme comme une lutte pour sauver les femmes de la dictature religieuse oubliant que celles-ci n’étaient pas moins sensibles que les hommes à l’islamisme politique.

Analysant un corpus d’articles et de photographies publiés dans un intervalle de temps limité, l’auteure a saisi les principaux clichés médiatiques sur les femmes. L’un d’eux en fait des «héroïnes» qui endurent sans se plaindre toutes sortes de privations et de violences familiales. Un autre en fait des «résistantes», hier contre les colonialistes aujourd’hui contre les islamistes...

Le critique d’art tunisien Hédi Khellil aborde, quant à lui, la «représentation de la femme dans le cinéma» au travers d’une longue revue des personnages féminins des principaux films produits en Tunisie depuis son indépendance, en 1956. Le cinéma est le miroir dans lequel s’est reflétée l’évolution de la condition féminine dans le pays, écrit-il en substance. Il va jusqu’à attribuer au 7e art une mission pour ainsi dire militante, celui de «secouer l’inertie des mentalités et d’éclairer les consciences.» Bien que d’un intérêt certain pour les spécialistes, cette revue détaillée semble difficile d’accès pour qui ne connaît pas bien le cinéma tunisien.

L’ouvrage se clôture par un article à l’objet plus global : «Les femmes diplômées au Maghreb et leur image dans la société», de Pierre Vermeren. Cet historien français étudie l’évolution de la représentation sociale de cette catégorie féminine à la lumière des bouleversements politiques, sociaux et économiques que les Etats maghrébins connaissent depuis les indépendances. Il affirme que si par le passé, cette représentation s’inspirait de modèles réduits, ceux des «femmes occidentales» précisément, ses sources se sont diversifiées avec l’expansion des chaînes satellitaires, notamment celles arabes.

Pierre Vermeren rappelle que les Maghrébines ont conquis en quelques décennies des espaces publics et professionnels sans commune mesure avec ceux qu’elles occupaient dans les années 50 et 60, à la naissance des Etats maghrébins actuels. Cependant, note-t-il, comme dans d’autres sociétés méditerranéennes, elles sont confrontées à ce «plafond de verre» bloquant leur accès aux sommets et aux appareils de direction. «Le Maghreb n’a jamais eu de Premier ministre femme ni une femme chef d’une grande entreprise ni à la tête d’un service de sécurité», fait-il remarquer.


Yassine Temlali
(14/04/2009)



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