Le Village de l’Allemande  | Regina-Keil Sagawe
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Le Village de l’Allemande  | Regina-Keil SagaweC’est par ce clin d’oeil au dernier roman de Boualem Sansal , que l’on pourrait intituler le compte rendu du premier roman de Jane El Kolli, paru, lui aussi, en 2008.
L’auteur y traite en effet d’un sujet jusqu’à présent assez peu effleuré dans la littérature algérienne: le destin d’Allemands se retrouvant, suite aux aléas du régime nazi, en Algérie. Et si Jane El Kolli semble s’être inspirée d’un fait réel, tout comme Sansal, les ressemblances s’arrêtent là.

Si, chez Sansal, les deux frères Schiller, issus d’un couple mixte algéro-allemand, découvrent que leur père, honorable chef de village assassiné par le GIA en 1994, était en réalité un ancien bourreau nazi réfugié en Algérie pour s’y transformer en combattant FLN et ensuite en ancien moudjahid, chez El Kolli, c’est l’histoire d’une victime du régime nazi réfugiée en Algérie qui est lentement dévoilée – sans que l’Algérie ne soit jamais explicitement nommée, d’ailleurs.

Trois femmes citadines, dont deux Allemandes, Johannah et Katharina, découvrent, au hasard d’une excursion dans un village montagnard situé à 70 km du littoral sud de la Méditerranée – elles s’y rendent pour passer une commande de couvertures en laine, les villageoises étant réputées pour l’art du tissage – une Allemande d’un certain âge, ne se distinguant en rien des femmes du village, les dépassant même dans l’art du tissage.

Intriguées par cette rencontre hallucinante, curieuses d’en savoir plus sur le destin de cette compatriote du bled, les trois femmes l’accompagnent à son domicile et lui passent une commande pour une couverture de laine. Par la suite, elle reviendront à deux reprises, accompagnées par une autre Allemande, Andrea, représentante de l’ambassade qui fera tout, mais en vain, pour arracher sa compatriote aux traditions archaïques du village– elle y vit avec un mari et une co-épouse – et la ramener à la mère-patrie dont celle-ci ne voudra plus entendre parler.

Le récit de vie de l’Allemande se déroule entre ces trois visites au village. La narratrice qui ne comprend pas l’allemand – qu’elle soit Algérienne ou Française, peu importe – tente de restituer délicatement, à partir des bribes que lui rapportent ses amies de leurs conversations avec l’Allemande – la trame d’une vie hors du commun.

Ce qui frappe dans ce récit, c’est qu’à l’opposé des tensions et tiraillements décrits par d’autres auteurs, par Mouloud Feraoun dans La Terre et le Sang (1953), par Albert Memmi dans Agar (1955), et récemment encore par Cécile Oumhani, dans Les racines du Mandarinier (2001), la solidarité du couple reste intacte jusqu’à la fin – à l’épreuve de tous les archaïsmes et inimitiés initiales du village; mais, en revanche, à quel prix !

Point de départ : une ville allemande – on imagine Cologne – effacée sous les décombres de la deuxième guerre mondiale, et, dans les ruines, la rencontre d’un jeune soldat qu’on imagine algérien avec une fillette effarouchée recroquevillée, telle une bête sauvage, sous les débris. Doucement, il se met à l’apprivoiser, la ramène à la vie des humains par petits pas et petits gâteaux. Les circonstances dramatiques, inouïes, de leur rencontre les soudent à jamais. Le couple se marie et décide finalement, après des années passées en Allemagne, puis en banlieue parisienne, sans s’enraciner, de rentrer au pays, dans le village natal du mari que l’on imagine kabyle, tout comme chez Feraoun, dans La Terre et le sang.

S’ensuit l’adaptation progressive de l’Allemande aux moeurs et coutumes du pays, jusqu’à l’assimilation totale – et la dissolution finale : les tailleurs succèdent aux robes amples et colorées, le maillot de bain, après quelques excursions au bord de la mer, disparaît à jamais, et à la fin, « Maria » se transforme même en « Meriem ». Curieusement, dans les romans évoqués, l’épouse française s’appelle toujours Marie – archétype de l’étrangère chrétienne, sans doute – mais ni Feraoun, ni Memmi ou Oumhani ne vont jusqu’à maghrébiniser son nom.

Néanmoins, au fur et à mesure que le récit se dévoile, il va de surprise en surprise : Andrea, la représentante diplomatique venue récupérer la brébis égarée, quoiqu’il en coûte, devra partir bredouille. Les trois Allemandes, féministes, digèrent mal que leur compatriote affectionne de bon cœur sa vie simple et rurale, et que sa cohabitation avec une jeune co-épouse, maman d’un petit garçon, ne relève d’aucune contrainte rétrograde. Au contraire c’est elle, qui rendue stérile par l’horreur des bombes, a doté son mari, longtemps réfractaire, de cette co-épouse pour lui permettre de par sa paternité une meilleure réinsertion dans le tissu social de son village.

En contrepoint aux jargon émancipé des trois universitaires révoltées, surexcitées, rapporté non sans comique : les réflexions de la narratrice qui, de par son imagination, se rapproche sans doute le plus de cette femme insolite qui passe sa vie entre son métier à tisser, en songeant à sa lointaine grand-mère qui tricotait, et son balcon, perdue dans la contemplation de la montagne en face, au point de se désincarner…

Récit historique, récit psychologique aux accents mélancoliques, et récit initiatique… C’est par la méditation que cette femme à l’âme blessée espère trouver sa paix, et une réponse à la question qui la consume : d’où vient le mal ? Et c’est dans la logique du récit qu’elle s’évanouira un jour dans la nature… effacée, consumée elle-même– « juste un reflet de lune sur le ruisseau qui emportait sa vie » (p. 64).

Jane El Kolli, née en Algérie où elle a vécu jusqu’en 1993, selon la quatrième de couverture, et où elle a enseigné la civilisation hispano-musulmane (Université d’Alger), a merveilleusement bien capté ce reflet, avec beaucoup d’intuition et une grande empathie dans la description de la nature comme dans celle des paysages de l’âme. A lire.

Regina-Keil Sagawe (Heidelberg)
(20/03/2009)


Boualem Sansal, Le Village de l’Allemand ou le Journal des frères Schiller , Paris, Gallimard, 2008.
Jane Elle Kolli, Juste un reflet… , Paris, L’Harmattan, 2008 .



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