«Le silence de Mahomet» de Salim Bachi | Yassin Temlali, Salim Bachi
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Yassin Temlali   
Le Prophète de l’islam: entre vérité historique et «vérité romanesque»
«Le silence de Mahomet» de Salim Bachi | Yassin Temlali, Salim Bachi«Le silence de Mahomet», dernier roman de Salim Bachi (Gallimard, 2008), est une fiction historique qui reconstitue la figure du Prophète de l’islam, en utilisant diverses sources: les hagiographies classiques (les sira ), des récits de chroniqueurs musulmans et des ouvrages de chercheurs contemporains consacrés aux premières périodes de l’histoire islamique.

Quatre personnages, qui ont tous réellement existé, racontent la vie de Mohammad. Il s’agit de Khadija, sa première épouse, d’Abou Bakr, son fidèle compagnon et son successeur à la tête de l’Etat de Médine, de Khaled, son ancien adversaire devenu son général et, enfin, d’Aicha, la «Mère des croyants», sa plus jeune épouse. Leurs récits tissent la toile d’une existence toute dédiée à une grande entreprise mystico-politique : faire triompher la foi en l’unicité divine et l’utiliser comme ciment de l’unité politique de la péninsule arabique.

Chacun des quatre narrateurs aborde l’existence de Mohammad sous un angle particulier. Khadija raconte son enfance et ses voyages en Syrie et tire à gros traits son profil psychologique. Abou Bakr relate sa «première vie» de caravanier et ses fréquents contacts avec les Nazaréens du nord de la Péninsule. Khaled le montre sous un jour différent, celui d’un fin politicien et d’un ingénieux chef militaire. Aicha, quant à elle, s’étend sur ses relations avec ses nombreuses épouses mais aussi sur ses démêlés avec les tribus juives de Médine qui refusaient de voir en lui le Prophète annoncé par la Torah.

Le produit des quatre récits est un portrait qui fait ressortir la profondeur mystique de la foi monothéiste de Mohammad et son grand humanisme mais aussi un autre côté de sa personnalité: celui d’un dirigeant politique et militaire, pour qui le triomphe de la vérité divine autorise les plus indicibles cruautés. Une de ces cruautés a été l’exécution de dizaines de juifs de la tribu des Banou Qorayda, en représailles à leur alliance avec des tribus arabes hostiles.

L’époque préislamique n’apparaît pas, dans le roman de Salim Bachi, comme une «djahiliya» (Grande Ignorance) que l’islam aurait subitement illuminée. Elle apparaît comme une époque de transition, pendant laquelle l’Arabie n’était pas l’île déserte que s’obstine à décrire la tradition islamique : elle subissait des influences politiques et religieuses diverses, celle du Yémen, des empires perse et byzantin, etc. Une de ces influences religieuses a été celle des différents schismes chrétiens, notamment celui nestorien, qui ont irrigué les croyances païennes de plusieurs tribus arabes.

Les compagnons du Prophète, quant à eux, ne sont pas, dans «Le silence de Mahomet», ces figures quasi-saintes de l’histoire religieuse. Par leur parole subjective, ils racontent, en même temps que leur fascination permanente par la personnalité de Mohammad, leurs doutes et les moments de faiblesse qu’ils ont vécus, avouant les motivations bassement humaines (pour Khaled, par exemple, c’était une ambition débordante) qui les ont poussés dans le giron de la foi nouvelle.

Une polyphonie peu productive
Bien qu’inspiré des sira , le roman de Salim Bachi s’en écarte fréquemment, par exemple, lorsqu’il conteste le dogme de l’illettrisme complet du Prophète ou met en évidence l’influence spirituelle qu’ont exercée sur lui les moines chrétiens de l’Arabie du Nord et les Nazaréens hérétiques de son village natal, La Mecque.

Et puisque le roman historique n’est pas un simple avatar de la chronique historique, «Le silence de Mahomet» est dominé par une idée centrale : la vie du Prophète de l’islam, comme celle de tous les humains, n’était pas exempte de paradoxes, et comme il a pu s’élever dans le ciel de la vertu, il a souvent succombé aux tentations terrestres.

L’idée de l’humanité totale de Mohammad n’est, certes, pas une nouveauté pour les musulmans : en dépit d’une tradition soufie qui presque le divinise, celui-ci reste à leurs yeux «un homme qui se nourrissait et allait au marché», pour citer un célèbre verset coranique. Cette idée n’en est pas moins fertile au plan littéraire. Appréhendée sous l’angle des contingences humaines qui l’ont déterminée - et non comme une existence dirigée depuis la Révélation par la volonté divine -, la vie du Prophète peut devenir un matériau privilégié pour une œuvre romanesque.

Toutefois, si l’auteur a réussi à convaincre les lecteurs de la parfaite humanité de son personnage, il n’a pas réussi parfois à se délester de ce souci de l’explication sociologique et politique qui alourdit le roman. Comment tracer le cadre historique de cette fiction lorsque la narration est confiée à des voix subjectives, qui ne sont pas censées se soucier de notre ignorance de la vie en Arabie, au 6 et au 7e siècle ? Le pari était difficile. Malheureusement, Salim Bachi ne l’a pas toujours gagné.

La narration est, par moments, rendue laborieuse par ce souci didactique, qui nous fait penser que les quatre narrateurs n’en font, en réalité, qu’un seul, anonyme et omniscient. On est, par exemple, étonné d’entendre Khaled énumérer, en ces termes, les fondements socio-économiques de l’unité politique de la Mecque : «Mekka s’était unifiée autour de son commerce qui profitait, de manière inégale, certes, à l’ensemble des tribus qouraychites. A Yathrib [Médine, NDR] nul commerce, nul sanctuaire où tenir chaque année une grande fête religieuse où s’écouleraient les marchandises du monde entier» (page 211). Une pareille réflexion aurait pu faire partie d’une introduction historique, parfaitement concevable dans ce genre de roman, mais avait-elle vraiment sa place dans un récit subjectif ?

Le style de l’auteur, s’il a gardé beaucoup du souffle puissant de «Tuez-les tous» (Gallimard, 2006), n’a pas toujours réussi à épouser les profils psychologiques si différents des quatre narrateurs. Il se serait d’autant mieux accommodé d’un narrateur unique que la «pluralité des voix» semble avoir pour unique fonction de «partager le travail narratif» entre les quatre personnages et non d’illustrer, comme dans le roman moderne, le principe de l’«incertitude de la vérité».

L’écueil de l’anachronisme
En dépit des immenses efforts de recherche de Salim Bachi, on relève, dans «Le silence de Mahomet», certains écarts par rapport à l’histoire réelle du Prophète et de son temps. Si nous les soulignons, c’est qu’ils ne semblent pas procéder d'un parti pris littéraire, celui de prendre des libertés avec le cadre historique du roman. Ainsi, la ville de Bosra, au nord de l’Arabie, est orthographiée «Basra», comme en arabe la ville irakienne fondée lors de l’expansion de l’islam en Mésopotamie (Bassora). Le premier calife omeyade est nommé «Oumayya» au lieu de «Moawiya» (pages 217 et 289). Le glossaire, qui introduit le roman et est censé en faciliter la lecture, n’est pas lui non plus exempt d’erreurs. On peut y lire par exemple que le «Najd» est «l’Irak actuel» alors que ce mot désigne communément le plateau désertique au centre de la Presqu’île arabe.

Salim Bachi n’a pas su, parfois, éviter les écueils classiques de la fiction historique : les anachronismes. Certains, dans «Le silence de Mahomet» sont pour ainsi dire «référentiels». Khadija ne pouvait utiliser le mot «africain» pour parler des captifs qui ont construit le temple chrétien de Sanaa (page 26) : le terme arabe «Ifriqiya», si tant est qu’il fût connu en Arabie à la fin du 6e siècle et au début du 7e, ne pouvait désigner que l’actuel Maghreb et plus précisément le nord de la Tunisie, en tout cas certainement pas l’Abyssinie avec laquelle les Arabes avaient des relations suivies. Khaled ne pouvait, quant à lui, mesurer ses chevauchées en «kilomètres» (page 236), cette unité de mesure étant inconnue avant le 17e siècle.

D’autres anachronismes relevés dans le roman sont «culturels». On en a plusieurs exemples, dont deux qui méritent d’être signalés. Décrivant la fascination de Mohammad pour la figure de la Vierge, Abou Bakr utilise ces mots peu plausibles dans la bouche d’un homme qui a vécu il y a de cela 1400 ans : «Maryam incarnait pour lui la mère qu’il n’avait pas connue» (page 108). Et, apprenant de son saint compagnon l’histoire d’«Alexandre aux deux cornes» (vraisemblablement Alexandre le Grand), il l’interroge comme le ferait probablement un Européen mais pas un Arabe de cette époque lointaine : «Pourquoi deux cornes ? Sa femme…» (page 109).

La troisième catégorie d’anachronismes regroupe ceux qu’on qualifiera de «stylistiques», à défaut d’un terme plus approprié. Probablement parce qu’il a limité sa documentation à une documentation historique, Salim Bachi n’a pas toujours réussi à rendre l’imaginaire littéraire qui est censé être celui de ses personnages. L’entreprise était d’autant moins facile que le roman est écrit en français et que ce travail aurait nécessité de rendre dans cette langue les nuances rhétoriques de la langue qouraîchite. Cependant, il était certainement possible d’éviter qu’Aicha utilise une figure de style rappelant plus la poésie française du 19e que la rhétorique arabe ancienne, qui empruntait beaucoup de ses images à la nature désertique : «Je me souviendrais […] de leurs murmures comme d’un lancinant ressac porté sur l’écume du souvenir» (page 283).

Un roman dans l’air du temps?
«Le silence de Mahomet» de Salim Bachi | Yassin Temlali, Salim Bachi
Salim Bachi
Salim Bachi affirme («Le Nouvel observateur», du 11 décembre 2008): «Raconter l'histoire de cet homme exceptionnel me tenait à cœur mais il me semblait nécessaire que les musulmans - et les non-musulmans -, qui entendent toujours parler de lui par des spécialistes ou des agitateurs, puissent se faire leur propre idée de ce personnage. Je n'ai rien inventé, j'ai cherché à le cerner à travers les textes, mais j'ai pensé qu'un roman apporterait nécessairement un éclairage plus apaisé sur la figure de Mahomet.»
La question se pose: les musulmans entendent-ils parler de leur Prophète seulement par les «spécialistes» et les «agitateurs»? Ce n’est pas si sûr. La vie de cet homme fait aussi partie d’un patrimoine qui, pendant des siècles, s’est transmis grâce aux sira mais aussi à de nombreux récits oraux variant selon les pays et les cultures. Les ouvrages de spécialistes de l’islam (Maxime Rodinson, etc.) qui ont tenté de rendre le Prophète à son temps, restent peu connus dans le monde musulman. Quant aux «agitateurs» islamistes, ils sont les premiers à insister sur l’humanité de Mohammad, et c’est bien à leurs ancêtres wahhabites qu’on doit une fetwa rendant licite la destruction de son tombeau afin d’éviter qu’«il soit associé à Dieu l’unique».

«Le silence de Mahomet» a réussi à donner de Mohammad une image plus fidèle à l’histoire réelle. Cependant, il est permis de se demander si, plus qu'au désir de rendre compte d'une véritable fascination pour sa vie, Salim Bachi n'a pas cédé à la tentation de répondre à la demande muette d’un lectorat français qui voudrait avoir de cet «homme exceptionnel» un portrait plus juste que celui du «Mahomet» de Voltaire, truffé de stéréotypes chrétiens en dépit du laïcisme légendaire de son auteur.


Yassin Temlali
(06/02/2009)

Interview avec Salim Bachi réalisée par Yassin Temlali pour Babelmed