«Al Faîl» de Hamdi Abou Golayyel, ou le Caire souterrain des déracinés | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
«Al Faîl» de Hamdi Abou Golayyel, ou le Caire souterrain des déracinés | Yassin Temlali
Hamdi Abou Golayyel
Prix Naguib Mahfouz de littérature 2008

Le prix Naguib Mafhouz, financé par le département «édition» de Université américaine du Caire (AUC), a récompensé cette année Hamdi Abou Golayyel pour son deuxième roman, «Al Faîl», publié chez Merit (2008).

Le jury composé de professeurs de littérature (Samia Mehrez et Abdel Moneim Talima), de critiques littéraires (les Egyptiens Gaber Asfour, Ibrahim Fathi et Hoda Wasfi, et le Jordanien Fakhri Saleh) ainsi que du directeur de l’AUC Press, Mark Linz, a décidé à l’unanimité de distinguer cet auteur, mettant notamment en valeur l’usage original qu’il fait de la langue populaire et de ses ressources insoupçonnées.

«Al Faîl» est le deuxième roman de Hamdi Abou Golayyel, après «Lossous motaqaîdoun» (2002), paru en français aux Editions de l’Aube sous le titre : «Petits voleurs à la retraite». L’auteur a aussi publié deux recueils de nouvelles («Les essaims de fourmis» et «Des choses soigneusement pliées») ainsi qu’un guide historique de la capitale égyptienne : «Les quartiers et les rues du Caire». Il écrit actuellement un troisième roman, qui raconte l’expérience d’un émigré égyptien en Lybie.

Qu’est-ce qu’«al faîl?» Le français peine à avoir un équivalent à ce mot. Le terme désigne, en égyptien, le manœuvre le plus bas classé sur l’échelle des travailleurs du bâtiment, celui dont la tâche consiste à charger sur son dos les matériaux de construction ou à évacuer les gravats. Mais «al faîl» c’est aussi, par un mystère de la langue dialectale, le nom commun du «plus vil et du plus pénible des métiers», de cet «acte originel, éternel, qui consiste à soulever quelque chose et de le poser ailleurs», pour citer le narrateur de Hamdi Abou Golayyel.

Le héros est un jeune homme originaire de Fayoum qui travaille sur les chantiers du Caire. Il est issu d’une famille bédouine, qui, bien que démunie économiquement, continue de s’enorgueillir de ses lauriers passés. Il aborde la ville, non pas comme ses fiers ancêtres, en conquérant, mais, dès l’abord, comme un survivant. Il se berce d’ambitions littéraires et tente d’écrire un roman. Et, en attendant que soient exaucés ses vœux de notoriété, il passe le plus clair de son temps dans les cafés, lieux de regroupement des journaliers, à attendre un hypothétique emploi.

«Al Faîl» de Hamdi Abou Golayyel, ou le Caire souterrain des déracinés | Yassin TemlaliLe roman de Hamdi Abou Golayel est une description décapante de l’univers sous-terrain du «faîl». Il tire des portraits touchants de ces paysans ou bédouins déracinés, pour qui la survie parmi les citadins, est une question de débrouille et, surtout, de capacité d’ironie. Ces travailleurs manuels ne sont pas des «prolétaires» et ne se perçoivent pas en tant que tels. Ils sont les nomades de la ville, constamment en transhumance dans ses quartiers pour gagner leur pain. Le Caire est un lieu qui leur échappe, qui est constamment à conquérir.

Plusieurs tableaux autobiographiques servent de toile de fond à cette aventure urbaine. La description du monde des «faîls» alterne avec celle de l’enfance, de l’adolescence et du hameau originel, avec sa morale particulière, lointain écho d’une morale tribale en voie d’extinction. Ces tableaux sont un puissant éclairage de l’histoire des anciennes populations nomades de l’Egypte et de leur difficile sédentarisation.

La forte conscience qu’a le héros de ses origines bédouines déclenche en lui une véritable crise d’identité. Sa famille croit qu’il mène au Caire la «vie d’un écrivain». Aussi lui cache-t-il son existence parallèle de journaliser partageant avec quatre autres «faîl» une chambre insalubre dans une banlieue éloignée. Cette existence, il la cache aussi soigneusement à ses amis intellos : «Dès le début, j’ai préféré transporter les sacs de sable parce que le sable, c’est propre : une fois qu’on a pris une douche, il ne reste plus aucune preuve qu’on travaille dans ‘’ le faîl’’.» L’autodérision est le défouloir qui lui permet de supporter cette entreprise de dédoublement permanent. Et le lieu de cette autodérision est un roman qu’il écrit à ses heures perdues, s’aidant de haschisch et des récits de ses aventures dans cette mégapole labyrinthique et hostile.

Hamdi Abou Golayyel prend le lecteur par le collet et le jette dans le tourbillon des confessions amusées, et parfois cyniques, de son personnage. Il lui délivre ces confessions dans une langue qui emprunte au dialectal non seulement son lexique mais aussi certaines de ses structures. Cette langue particulière, qui mélange des codes linguistiques différents (arabes égyptien, modernes et même anté-islamique), est le vecteur de l’identité complexe du manœuvre-écrivain. Elle est aussi le vecteur de l’identité littéraire de l’auteur. Grâce à elle, il rend hommage à tant de déclassés : les bédouins égyptiens, dont le patriotisme est constamment mis en doute, et tous ces bâtisseurs anonymes du Caire, que la ville refoule dédaigneusement vers ses obscures périphéries.


Yassin Temlali
(20/12/2008)


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