«A trois degrés, vers l’Est», recueil de nouvelles Chawki Amari | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
«A trois degrés, vers l’Est», recueil de nouvelles Chawki Amari | Yassin Temlali Certains textes du dernier recueil de nouvelles de Chawki Amari ne sont pas des inédits, mais ils n’ont rien perdu de leur fraîcheur première. L’auteur y abandonne son obsession du désert, qui a culminé dans «Le faiseur de trous» (Barzakh, 2007) pour décrire le chaos de la ville, la violence politique qui la transforme en champ de bataille surréaliste. Il fait des affrontements entre l’Etat et les islamistes l’inépuisable thème d’une amère dérision.

Avec «A trois degrés, vers l’Est» (Chihab Editions, 2008), Chawki Amari revient à ses amours urbaines et tempère ses obsessions de géologue persuadé que c’est dans le sous-sol du Sahara qu’est enfouie la pierre philosophale d’une terrible vérité sur l’Algérie. Les événements de la majeure partie des textes composant le recueil se déroulent à Alger, transformée en scène pour les plus inhabituelles rencontres et les plus inattendues surprises.

Un homme découvrant l’angoisse d’une Algérie subitement vidée de ses habitants, avec des trains reliant des villes fantômes, dans un absurde mouvement de pendule. Un antique artisan, qui sculpte des clous à partir de blocs de fer brut et fait fondre son surplus de clous pour former d’autres blocs de fer. Des tueurs qui expédient leurs victimes dans l’autre monde rien qu’en appuyant sur la «détente» de leur appareil photo. Un jeune homme qu’une incontrôlable érection devant un barrage de policiers mène, de mésaventure en mésaventure, jusqu’à la rencontre fatidique du mari de sa maîtresse, inspecteur de police de son état. Et deux mornes Algérois partis dans le Sud avec pour seul guide la carte apocryphe d’un cartographe fantaisiste, Tindi, et qui finissent par retourner dans leur ville ensanglantée, délestés de leurs ultimes espoirs…

Ce sont là quelques-uns des héros de Chawki Amari : exténués par la ville, ils ne s’en lassent pas pour autant, recherchant le réconfort dans l’invention de nouvelles légendes urbaines et dans le maniement d’une langue qui suinte l’ironie et le désespoir. Ils noient leur malheur qui dans l’alcool qui dans l’humour noir, qui dans le meurtre cruel et gratuit. La violence est partout : violence de la police, des islamistes et de grands chamboulements économiques qui greffent au chaos politique ambiant d’autres chaos périphériques. Une violence que l’auteur, empruntant sa voix au narrateur, ne s’explique pas, prosaïquement, par l’émergence du Front islamique du salut ou le coup d’Etat de janvier 1992, mais par des déterminismes géographiques, dont seuls sont convaincus les cartographes fous comme Tindi.

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Chawki Amari
Les personnages de Chawki Amari se sentent à l’étroit dans Alger. Ils pestent contre le gouvernement mais vaquent normalement à leurs occupations, contournant prudemment le champ de bataille qu’est devenue leur ville-martyr. Ils regardent comme d’étranges tableaux surréalistes les attentats qui ont pour théâtre leur quartier avant d’en détourner les yeux comme d’une insoutenable hallucination. Le désenchantement est leur dénominateur commun. Désenchantement de voir le pays aller à vau-l'eau et l’horizon des destins individuels barrés par une situation politique sans issue. Le remède à ce désenchantement n’est pas, toutefois, dans l’action optimiste. Il est dans l’indifférence délibérée et dans une dérision féroce qui transforme l’islamiste comme le policier, le riche parvenu comme le jeune éternel chômeur, en comparses lucides, jouant la pièce d’un dramaturge invisible et pervers.

Dans certaines nouvelles d’«A trois degrés, vers l’Est», Chawki Amari caricature les affrontements armés entre l’Etat et les organisations militaires islamistes pour en faire un inépuisable motif d’hilarité. Les policiers ne sont pas des automates au service du «système» mais des acteurs exécutant leur rôle dans le drame national avec le détachement souverain des comédiens professionnels. Leur haine de leurs adversaires est celle que réserverait une bande de malfrats à une bande de malfrats rivale. Les islamistes, quant à eux, n’ont plus de cause à défendre sinon celle de l’assouvissement d’instincts ataviques de révolte totale et nihiliste. La trêve de 1997, qui a débouché sur la reddition de l’Armée islamique du salut, devient sous la plume du narrateur une trêve surréelle : seuls les bars sont reconnus comme des lieux d’asile pour les pourchassés des deux camps en guerre. Ces lieux bondés et insalubres sont érigés en lieux saints, protégés par la loi ancestrale de la «ânaya», qui recommande de défendre les fuyards de toute condition, quel que soit leur forfait.

Cependant, s’il a réussi à tempérer son obsession du grand Sud saharien - qui avait culminé dans «Le faiseur de trous» (Barzakh, 2007) -, Chawki Amari n’en est pas complètement guéri. Le texte le plus long (80 pages) - et le plus beau - du recueil est celui intitulé «3° E». Le Sahara y est cet autre monde, dont le sédentaire, l’Algérois, peine à percer le secret et à cueillir la sagesse, parce que prisonnier d’une idée insensée situant le centre de gravité de l’histoire algérienne dans le Nord vert et meurtrier. Les chaos cosmiques du désert sont l’antithèse du chaos urbain, banal et ordinaire. Chawki Amari, dans «A trois degrés, vers l’Est», a probablement voulu fuir le Sahara. Il y est revenu par la fenêtre d’une imagination désabusée pour l’ériger, encore une fois, en cœur de l’intelligence humaine : celle de la reddition inconditionnelle à la nature et de l’acceptation résignée de ses prodigieux caprices.

Chawki Amari, «A trois degrés, vers l’Est» (nouvelles), Chihab Editions, Alger, 2008

Yassin Temlali
(17/12/2008)

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