Rencontre avec l’écrivaine Fadéla M’Rabet | par Cécile Oumhani
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par Cécile Oumhani   
Rencontre avec l’écrivaine Fadéla M’Rabet | par Cécile Oumhani
Fadéla M’Rabet
Fadéla M’Rabet, vous avez publié deux livres très importants qui ont marqué toute une génération de femmes, La femme algérienne (Maspéro, 1965) et Les Algériennes (Maspéro, 1967).
Ces premiers livres étaient des pamphlets. L’Algérie était une république démocratique et populaire et aux yeux du monde entier, hommes et femmes y avaient les mêmes droits. N’avaient-elles pas lutté auprès des hommes ? J’ai alors dit qu’il n’y avait pas de démocratie. Si la femme n’est pas un être humain, l’homme n’est pas un citoyen.

Vous avez dû quitter l’Algérie en 1971.
Je ne pouvais plus du tout m’exprimer. En plein conseil des ministres, on a même cherché un article dans la constitution qui aurait pu permettre de me déchoir de la nationalité algérienne. Ils n’ont pas réussi à le faire. J’ai été interdite de média alors que j’animais des émissions de radio et aussi, radiée de l’enseignement.

Vous avez recommencé à écrire dans les années 2000.
Cela m’a été possible lorsque j’ai cessé mon activité hospitalo-universitaire comme maître de conférences et praticien des hôpitaux à Broussais-Hôtel-Dieu à Paris. J’ai alors publié Une enfance singulière (Balland, 2003), Une femme d’ici et d’ailleurs (L’Aube, 2005) et Le chat aux yeux d’or (éditions des Femmes, 2006). Je viens de publier Le muezzin aux yeux bleus (Riveneuve éditions, 2008).
Ces livres sont des récits autobiographiques. J’ai vécu la colonisation, la guerre d’Algérie, l’Algérie des illusions. Mon témoignage peut être intéressant tout particulièrement pour les jeunes Algériens.



(extrait)
Le muezzin aux yeux bleus

Rencontre avec l’écrivaine Fadéla M’Rabet | par Cécile Oumhani
Variations sur la voix et la langue
Il y a tant et tant qui se loge, se tapit et se love dans la voix que le visage ne dit pas. Mots et émotions s’y croisent, portés par la richesse infinie de ce qui se fait chant, incantation ou poème. Le dernier livre de Fadéla M’Rabet commence par l’évocation de la voix, les résonances qu’elle eut pour l’auteure alors qu’elle était encore une enfant et qu’elle aurait tant voulu être chanteuse, tour à tour Amalia Rodrigues ou Edith Piaf, mais pas Oum Kalthoum, puisque son père ne goûtait guère les voix des chanteuses égyptiennes, lorsqu’il venait à les entendre sur un gramophone.
La voix, c’est aussi celle du muezzin pour l’enfant qui grandit à Skikda, et même celle d’un muezzin aux yeux bleus qui créa une forte sensation sur les terrasses de la ville, lorsqu’il apparut pour la première fois. Comme elle le raconte avec humour et tendresse, la fillette renonça vite à chanter pour se mettre à prier avec sa cousine. C’est une ferveur mêlée de passion et d’innocence qu’elle fait découvrir au lecteur, tout en peignant la somptueuse beauté de la langue arabe, des versets du Coran.
Car l’auteure passe ici d’une époque à une autre, de l’enfance à l’âge adulte, de la sensualité à la raison, avec grâce et intelligence. On pense ici à une variation musicale, à la tonalité intime d’une conversation qui oscillerait entre la confidence et la réflexion. Après avoir décrit les deux fillettes en robes de vichy bleu que fait vibrer le moment de la prière, elle repense à la langue, à l’Histoire qui donna un écho tout particulier à la piété. Tout un paysage déferle avec les versets qu’elle récitait, paysage perdu, paysage humilié que les mots de la prière rendent à la vie et à sa dignité: «C’est une oasis mouvante comme une caravane, comme les sables. C’est le seul espace où l’on respire, où un souffle nous aspire vers le haut, dans l’éblouissement des flots de lumière déversés par la coupole.» L’Islam que raconte Fadéla M’rabet est poésie, humanisme, don de soi aux autres. Ce que son père lui a transmis aussi, c’est l’amour de la raison, loin de tous les fanatismes que l’Occident imagine à plaisir.
Du chant à la prière, de la langue à l’identité, elle poursuit avec finesse un chemin où elle redécouvre ce que chacune de ses langues lui dit du monde dans lequel elle vit. Elle dépeint la spécificité de chacun des bonheurs que lui donne le même mot en français ou en arabe, des bonheurs, parce qu’ils ne convoquent pas les mêmes images, parce qu’ils sont un dédoublement, une multiplication de ce qu’un seul de ces mots lui offrirait s’il était seul. La chair de l’"abricot" perd de son acidité lorsqu’elle le désigne par le mot "mechmèche", celui qui lui rend la suavité de sa saveur.
Français, arabe, langue des hommes, langue des femmes, par petites touches tirées d’une remémoration du quotidien, toute une réflexion sur l’identité et ses différentes strates se développe dans des pages à la fois justes, fines et empreintes de sensibilité. «Notre corps est semblable à un cristal de Bohême, chaque mot, tel un choc, défait et refait le fragile édifice de notre vie. Il soulève un nuage de poudre d’or quand il touche la féerie de notre enfance». C’est cette essence subtile et précieuse que capte Fadéla M’Rabet dans son dernier livre.


Fadéla M’Rabet, Le muezzin aux yeux bleus , récit, Riveneuve éditions, 94 pages, 10 euros.

Propos recueillis par Cécile Oumhani
(24/10/2008)