«La prière du Maure» d’Adlène Meddi  | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
«La prière du Maure» d’Adlène Meddi  | Yassin Temlali«La prière du Maure» (1) d’Adlène Meddi (2) est un des rares romans algériens qui s’intéressent au ténébreux univers des « services spéciaux » (3). Un de ses principaux personnages n’est autre que le commandant du «Département de recherche et de sécurité» (DRS), un puissant corps militaire qui fonctionne en quasi-indépendance de l’état-major de l’Armée.
Les événements de ce roman à trame policière se déroulent dans l’Algérie du début des années 2000. La situation politique à cette époque n’en constitue pas la toile de fond mais le «sujet central» pour ainsi dire : règlements de comptes entre les factions du régime opposées entre elles sur la conduite de la « lutte anti-subversive », marchandages entre les « services » et les groupes armés islamistes et terribles exactions contre les civils.
La fille de «Structure», le commandant du DRS, est retrouvée morte, assassinée, et un jeune homme disparaît dans une banlieue algéroise. Djo, un vieux policier à la retraite mène l’enquête. A son corps défendant : lui, qui a quitté la capitale et ses intrigues pour la lointaine Tamanrasset, se retrouve à nouveau avec les fantômes d’un passé oppressant, qu’il fuyait dans l’amour d’une belle Targuie. Il retrouve le «combat contre le terrorisme», ses victimes de tous bords, la «guerre des services» et les luttes d’influence entre les chefs de l’Armée. Et à mesure que les fils de son enquête s’emmêlent se précisent les contours d’une conjuration au sommet visant à éliminer Structure.
Les déambulations de Djo dans les rues d’Alger sont, pour le narrateur, le prétexte d’une description fébrile de la Ville blanche, belle mais sombre et inhospitalière. La capitale vit comme dans l’attente de sa fin, d’une apocalypse finale qui signerait sa rédemption et rachèterait ses innombrables péchés. Ses rues sont hantées par le souvenir de la « guerre contre le terrorisme ». Dans les bistros crasseux, les inspecteurs de police noient leur malaise dans l’alcool et des cabarets borgnes accueillent toutes sortes de rebuts du genre humain : anciens officiers désillusionnés, journalistes dépressifs et suicidaires, trafiquants de tout acabit et vieilles prostituées sur le déclin.
Le portrait de Structure se veut fin et nuancé. L’homme n’est pas un gros maffieux du commerce extérieur, ni un détraqué sadique ou un tortionnaire-né. C’est un ancien maquisard, qui croit dur comme fer en Dieu et en la Patrie, et est sincèrement convaincu qu’il n’y avait pas d’autre moyen de « sauver le pays du danger islamiste » que la manière forte, dont l’usage de la torture n’est que la plus bénigne expression. C’est un père affectueux, et la mort de sa fille le plonge dans une douleur d’autant plus atroce qu’il est persuadé que par son assassinat, c’est lui que les «frères ennemis» au sein de l’Armée veulent déstabiliser.
On peut regretter cependant que le personnage du chef du DRS ne soit pas le fruit d’une patiente construction narrative. Structure est rarement mis en scène. Son image dans le roman est le produit d’une biographie sèche, «objective», dont les chapitres, en italique, se déroulent en même temps que l’enquête de Djo débouche peu à peu sur un infranchissable mur. Cette biographie, si elle éclaire l’ascension de Structure au sein des «services spéciaux» et donne un aperçu des convictions politiques qui l’animent, s’avère insuffisante pour saisir la complexité de son profil psychologique.
«La prière du Maure» comporte quelques éléments du «roman d’espionnage». Deux scènes très brèves sont censées indiquer la préoccupation des Chancelleries étrangères et d’Israël devant les rumeurs de graves dissensions au sein de l’Armée algérienne, à un moment où il est attendu de l’Algérie qu’elle se charge d’une médiation diplomatique entre la Syrie et l’Etat hébreu. Cette intrigue aurait mérité d’être développée et affinée. L’auteur semble avoir fait le choix d’en faire un simple indice de l’inquiétude des puissances extérieures devant la complication de la situation du pays.
Le livre d’Adlène Meddi offre l’intérêt d’évoquer une période charnière de l’histoire de l’Algérie sur laquelle les témoignages sont d’une affligeante rareté; une période marquée par l’immixtion totale et directe de l’Armée dans la gestion du pays. Sous les mystifications légales et constitutionnelles se cache une vérité simple: les services secrets jouent un rôle primordial dans l’orientation de la politique algérienne, aussi bien au plan intérieur qu’extérieur, et toute tentative d’éclairer leur fonctionnement finit de façon tragique, dans un bain de sang.
Le sort de Djo est, dans le roman, le symbole de cette triste réalité : dans un Etat autoritaire, il n’y a pas d’enquête policière possible. Ni de roman policier possible, ajouterait l’éditeur de «La prière du Maure», Sofiane Hadjadj, un vrai polar ne pouvant avoir pour héros qu’un policier confiant en l’indépendance de la justice et ne redoutant pas l’arbitraire de ses supérieurs. L’auteur a contourné cette impossibilité. Il a évité d’inventer un invraisemblable Hercule Poirot algérien menant une investigation tout aussi invraisemblable. L’enquête de Djo est ainsi le prétexte de deux autres enquêtes, l’une, politique, sur le fonctionnement opaque du « système », et l’autre, humaine, sur les marques indélébiles qu’une longue guerre sans nom a imprimées dans la conscience des Algériens.

Yassin Temlali
(10/07/2008)

Adlène Meddi, «La prière du Maure», Barzakh Editions, Alger, 2008

Notes
1) «Maure» désignait en français, en plus des habitants de l’Afrique du Nord, les Algérois descendants des Musulmans qui ont fui l’Andalousie après la Reconquista. Le titre du roman comporte un jeu de mots («Maure» et «mort»). La prière du mort est la prière musulmane rituelle précédant un enterrement.
2) Adlène Meddi est écrivain et journaliste au quotidien francophone «El Watan». Son premier roman, «Casse-tête turc», a été également publié par Barzakh (2003).
3) Citons parmi ces romans «L’explication» de Yassir Benmiloud (J.-C. Lattès, 1998).

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