Les pères de «Mon père». Entretiens sonores avec Wassyla Tamzali et Annie Cohen | Nathalie Galesne, Catherine Cornet
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Nathalie Galesne, Catherine Cornet   
Elles écrivent au père. Elle écrivent le père (Nourredine Saadi)
Les pères de «Mon père». Entretiens sonores avec Wassyla Tamzali et Annie Cohen | Nathalie Galesne, Catherine CornetPrésenté au Maghreb des livres, il y a un an, «Mon père» ouvrage collectif publié aux Editions Chèvre feuille étoilée a déjà traversé plusieurs fois la Méditerranée. Loin des projecteurs de la grande édition, ce livre poignant et intelligent laisse la sève de la mémoire et des sentiments s’écouler dans un travail d’écriture réparateur.

Maghrébin par excellence, cet ouvrage livre 31 textes inédits écrits par 31 femmes écrivains sur leur père. Ils ont été recueillis par Leïla Sebbar et se présentent tous de la même manière. En ouverture de chaque récit (d'une longueur identique) une photo du père, choisie par sa fille, semble sortie de l’album de photo familial pour venir accompagner les mots. Cette mosaïque de petites histoires familiales donne soudain la mesure de la grande histoire traversée par la bourrasque des mémoires.

Mémoires multiples, parfois antagonistes, jamais Une, pour dire un Maghreb pluriel et fécond, encore tourmenté et blessé par la/les guerres, le colonialisme, les séparations et les deuils. Arabe, Algériens, Français, combattants, harkis, immigrés, les parcours de ces pères de cultures musulmane, juive, ou chrétienne finissent par composer une grande fresque. Tesselles intimes assemblées dans une perspective littéraire, ces récits peuvent ainsi coexister, cohabiter dans le même espace du livre alors que les histoires de ses hommes, de ses pères, ont pu se heurter, s’annuler, se détruire dans celui de la vie.

Cependant, une des qualités essentielles de cet ouvrage est de mettre des mots sur une relation ordinairement passée sous silence. «Que sait-on en effet de l’intime des relation entre père et fille?», interroge dans la préface l’écrivain Nourredine Saadi, avant de poursuivre: «Un silence règne sur la question, particulièrement au Maghreb, comme si tout était couvert par la horma , le respect , et réglé par la soumission . Ces paroles de femmes nous dévoilent le caché, cette ombre de la filiation dans le féminin, la part intérieure des pères quand l’extérieur est le devoir être viril. Au-delà du paraître auquel il doit obéir, il y a l’autre figure du père dans le regard des filles que l’on peut approcher par cette vérité intime sur le divan ou par l’écriture littéraire».

La relation père-fille éclairée par le travail de la mémoire et de l’écriture se décline le plus souvent à la première personne, c’est à chaque fois l’occasion d’une véritable construction littéraire, une création qui s’éloigne parfois du récit autobiographique pour se transformer en fiction. Parfois aussi, la voix de la fille habite soudain la personne du père, raconte à partir de son regard, lui restitue une jeunesse, une enfance, une vie d’homme amoureux, une paternité. Bien que différentes, ces histoires sont toutes irriguées par une tension et une émotion extrêmement forte, secouées par des thèmes aussi sensibles que la guerre, l’exil, l’absence, la langue, l’Autre, la maladie, l’exploitation...

Les pères de «Mon père». Entretiens sonores avec Wassyla Tamzali et Annie Cohen | Nathalie Galesne, Catherine Cornet
 
Comment devient-on écrivain? Pourquoi s’empare-t-on des mots ? C’est cette grande question dont Sartre se saisissait dans « Les mots ». Dans une perspective voisine, Assia Djebar a raconté comment son père lui a permis d’accéder à la langue de l’Autre (celle du colon, le français), qui deviendra la sienne parce qu’elle saura se la réapproprier en lui insufflant la poésie charnelle de la langue maternelle (l’arabe dialectal et le berbère).

Comment choisit-on le territoire du livre et du savoir lorsque l’on est la fille d’un père né et élevé au Maghreb ? Chacun des textes de « Mon père » apporte sa propre réponse à cette vaste interrogation. Et c’est bien le père qui a transmis, dans la plupart des cas, à sa fille le goût des lettres et le désir de l’écriture, transgressant ainsi l’ordre patriarcal qui, partout, infériorise la fille.

Entretien avec Annie Cohen
//Robert Cohen - Père d'Annie CohenRobert Cohen - Père d'Annie Cohen
 
Je ne veux plus parler sur mon père, je ne veux plus écrire sur mon père, je ne sais plus, je n’en peux plus, j’ai tout dit. Il est devant moi, derrière moi, présent, absent, vacillant sur des jambes usées par le temps, mais vivant, vivant ou mort, dans une maison de retraite peuplée de fantômes regroupés autour de son lit – la nuit, surtout la nuit – quand la liberté de divaguer, de vagabonder, de déménager ne regarde que lui.

Le corps de Lewy
(extrait), «Mon père», Editions Chèvre feuille étoilée.




 
 
 
 
Entretien avec Wassyla Tamzali
//Hafid Tamzali - Père de Wassyla TamzaliHafid Tamzali - Père de Wassyla Tamzali
 
Comment commencer ? En commençant par écrire le mot PAPA ? Après un si long silence. Depuis le 11 décembre 1957, à 4 heures de l’après-midi. –«PAPA», le dire d’emblée, sans précaution me fait sourire, toi aussi sans doute. Incongru dans ma bouche. Encore, si je n’avais cessé de le dire brusquement , ce 11 décembre, j’aurais pu le dire n’importe quand. Mais comment dire maintenant, à l’âge que j’ai aujourd’hui, « PAPA » au jeune homme de 49 ans que tu es éternellement ?

Pourquoi?
(extrait), «Mon père», Editions Chèvre feuille étoilée.



 
 
 
 
 

Nathalie Galesne
(21/02/2008)