Hamid Skif, lauréat du prix du roman francophone 2007 | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Hamid Skif, lauréat du prix du roman francophone 2007 | Yassin Temlali «Mon roman décrit une Europe virtuelle, complètement dominée par l’extrême droite»

Hamid Skif se saisit, dans «La géographie du danger» du thème de l’émigration clandestine. Son roman ne décrit pas pour autant, comme ceux d’autres auteurs, le périple des brûleurs de routes, les harraga, vers l’imaginaire eldorado européen. Evitant la «dérive documentaire», il a préféré raconter l’enfermement d’un émigrant illégal dans une Europe quasi-futuriste, où la les clandestins sont traqués comme les extraterrestres dans les récits de science-fiction.

«La géographie du danger» a été distingué en 2007 par l’Association des écrivains de langue française et le prix du roman francophone. Publié d’abord en France aux éditions Naïves, il a été réédité en Algérie par APIC. Parmi les autres œuvres de Hamid Skif, citons un recueil de nouvelles, «Citrouille fêlée» (1998), et deux romans «La Princesse et le Clown» (2000) et «Monsieur le président»
(2002).


«La géographie du danger» raconte l’histoire d’un émigrant clandestin vivant caché dans une ville européenne de peur d’être arrêté et refoulé. Qu’est-ce qui vous a suggéré l’idée de ce livre?
Je me suis posé la question de savoir ce qui arriverait en Europe et ailleurs si la banalisation du discours d´extrême droite se poursuivait, si les mesures prises ici et là par des gouvernements populistes, usant et abusant de l´épouvantail de l´étranger criminel, étaient poussées à leurs ultimes conséquences.

D´un autre côté, le sort des clandestins, «héros» de cette tragédie du vingtième siècle, m´interpelle, me questionne. C´est pour cette raison et d´autres encore que j´ai mis en chantier ce roman. Il est plein de questions, de chausse-trappes mais cela demeure avant tout un roman, avec un personnage de chair et de sang, qui vit une singulière histoire d´amour et reconstruit sa mémoire.

Qu’est-ce que le mot «géographie» est censé évoquer dans le titre, «la géographie du danger»?

C´est la géographie de l´inexistence, celle où vous disparaissez, comme par miracle, de la surface du monde. Vous n´êtes plus personne, plus rien, et vous ne savez même pas si le nom, l´identité que vous avez emprunté vous couvrira décemment, suffira à vous protéger des rafles, des soupçons. Vous n´êtes donc plus personne, mais vous continuez à respirer, à marcher et à vivre dans une autre dimension. Toutes vos forces sont maintenant consacrées à un seul but : continuer à exister en cheminant le plus loin possible de tout ce qui pourrait rappeler que vous êtes un homme qui n´existe plus, qui n´a plus de nom, d´identité propre et qui, par ce fait même ou contre lui, crie qu´il veut vivre.

Vous avez choisi d’écrire non pas un «roman documentaire» sur une traversée clandestine vers l’Europe mais une fiction totale sur la condition de l’émigrant illégal une fois qu’il a atteint le terme de son voyage… Pourquoi un tel choix?

La première partie du roman est consacrée à la description du voyage, au récit du passeur et aux «incitateurs» qui ont fait parvenir notre homme là où il vit depuis plusieurs années. Ce n´est qu´après qu´intervient le récit de sa condition. Cela précisé, il m´importe de souligner que je ne voulais pas ajouter un reportage aux dizaines de reportages écrits sur le sujet. Il y a eu d´excellentes enquêtes publiées ici et là et il m´importait de dépasser le cadre relativement étroit d´un travail documentaire pour aller vers l´universalité de la condition de clandestin. Ce roman n´est pas seulement l´histoire d´un enfermement, d´une traque et d´un amour impossible. Il est aussi une sorte de petit traité sur la manière de raconter des histoires. J´ai gardé une fin ouverte pour inviter le lecteur à inventer la conclusion qu´il souhaite et participer ainsi à l´écriture du roman.

Votre héros est enfermé de peur d’être arrêté. Ce n’est pas forcément le cas de la majorité des «illégaux» en Europe. Vous donnez l’impression de décrire une Europe future, plus virtuelle que réelle, dans laquelle les législations de l’émigration seront encore plus dures. Et cela donne à votre roman parfois l’aspect d’un récit de science-fiction…
Ce n´est pas une impression. C´est le but recherché dans ce roman. Que se passerait-il si demain, après-demain la banalisation de la politique de droite et d´extrême droite était poussée à ses ultimes conséquences ? Regardez ce qui se passe aujourd´hui en Suisse, le pays qui devait servir initialement de décor au livre. Avez-vous une idée des mesures prises par le gouvernement suisse aujourd´hui contre les demandeurs d´asile et les illégaux? La dernière proposition qui vient de tomber est d´interdire aux étrangers de se marier si leur demande d´asile est refusée ou s´ils sont en situation irrégulière. Mais au-delà des cas des demandeurs d´asile, il y a la mise en branle d´une chasse à l´étranger dès qu´il ne rapporte pas de quoi remplir les coffres des banques. Partout en Europe se met en place, sous diverses appellations, une politique populiste qui croit régler les problèmes économiques en mettant le travailleur étranger à l´index, en dépit du bon sens, car les problèmes démographiques sont graves.

Est-ce de la science fiction que tout cela? Nous ne sommes plus dans le virtuel mais dans un réel en cours d´élaboration lente.

Votre héros ressemble plus à un exilé politique qu’à un «émigré économique». Vous vivez actuellement en Allemagne. Vous affirmez avoir été un opposant aussi bien au régime algérien qu’au courant islamiste. Quelle est la part d’autobiographie dans «La géographie du danger»?
Aucune si ce n´est quelques infimes détails. Je veille à ne pas mêler ma vie à celle des personnages de mes livres. On écrit cependant des livres qui nous ressemblent, qui portent notre voix même si elle est diffuse. Enfin, et la précision est d´importance, mon personnage n´est pas un exilé politique malgré son parcours atypique. Est-ce le fait qu´il décrive sa vie de façon si frappante, qu´il analyse la situation prévalant dans son pays d´origine qui vous fait dire qu´il est un exilé politique? A ce moment-là vous pourriez considérer tous les immigrés un tant soit peu critiques envers les gouvernements de leurs pays respectifs comme des exilés politiques. Ce qui me semble être pousser le bouchon un peu trop loin.

Le dernier chapitre du roman est une adresse directe à l’Europe qui la prévient de ce que les législations policières n’arrêteront pas l’exode des pauvres vers ses opulents rivages. La tonalité de ce chapitre est pour ainsi dire militante. Vous refusez pourtant qu’on vous qualifie d’«écrivain engagé». Qu’est-ce que l’engagement pour vous aujourd’hui?
Je refuse aujourd´hui, comme je l´avais fait par le passé, cette propension qu´ont certains à cacher le misérabilisme d´une pensée aussi étroite que pauvre derrière un engagement de façade. Pendant très longtemps, chez nous, on a désigné par littérature ou théâtre engagés ce qui n´était que slogans creux et propagande au bénéfice d´un régime qui voulait faire le bonheur des gens sans même leur demander leur avis. Mon travail d´écrivain consiste à produire des émotions, à mettre le doigt sur les plaies, à faire éventuellement réfléchir. Pas à me poser en idéologue ou en guide. Engagement dites vous ? Dans quoi et pour qui ? Je suis tout simplement un écrivain. Assumer cette fonction, c´est à mes yeux d´abord s´interroger et interroger le monde sur le pourquoi des choses, questionner en permanence le réel et le devenir. Sans cela, sans ce regard critique, acide même, vous êtes bon qu´à faire partie des notables de la littérature.

Le poète René Char disait avec la hauteur de vue et l´expérience qui étaient les siennes : «Celui qui vient au monde pour ne rien troubler, ne mérite ni égards ni patience.» Y aurait-il meilleure feuille de route pour un écrivain que cette phrase dès lors qu´on jette aux orties toute logorrhée sur l´engagement qui souvent - et j´ai eu toute ma vie pour le découvrir - n´est qu´une façade surtout lorsqu´il est brandi bien haut, pour cacher une désespérante nullité et des accointances pour le moins louches.

Maintenant, pour en revenir au livre, c´est vrai que cette partie constitue une interpellation forte, une sorte de conclusion de discours rageuse et pleine de colère. Elle met les points sur les «i», si vous permettez l´expression, et rappelle l´inanité de politiques qui ne vont pas à la source du problème. Croyez-vous que le flot des immigrants clandestins que ce soit de l´Amérique du sud vers le Nord ou des différentes parties du monde vers l´Europe cessera si on ne cherche pas à régler le problème à la source par la promotion d´un développement intégré dans les pays du sud ? Et je ne parle pas des drames à venir que ce mouvement préfigure et qui seront constitués par les flux migratoire dus aux changements climatiques.

En Afrique, nous en connaissons déjà un bout avec les déplacements de populations d´un Sahel de plus en plus désertique et qui vont s´agglutiner dans les bidonvilles des grands centres urbains avant de chercher à partir vers le Nord. Les mesures préconisées autant en Europe qu´en Afrique ou en Asie mineure m´apparaissent donc comme des cautères sur des jambes en bois tant qu´il n´existe pas une volonté réelle pour prendre le taureau par les cornes et cesser d´appauvrir l´Afrique, par exemple, en tenant un discours misérabiliste de charité ou en préconisant des solutions policières qui ne règlent rien.

Interview réalisée par Yassin Temlali
(11/02/2008)

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