Le Sahara, une métaphysique charnelle | Yassin Temlali
Le Sahara, une métaphysique charnelle Imprimer
Yassin Temlali   
Le Sahara, une métaphysique charnelle | Yassin Temlali«Les Algériens vivent avec, à leur porte, un des plus grands déserts du monde. Même s’ils l’ignorent, même s’ils l’oublient, il est là, et non pas qu’à leur porte mais dans la sombre crypte de leur psyché (1).» Rachid Boudjedra n’est pas de ceux qui ignorent la prégnance du Sahara dans l’imaginaire algérien, y compris celui des habitants de la côte, montagneuse et méditerranéenne. Après Timimoun (Denoël, 1994), roman dont les événements se déroulent dans un car bringuebalant s’enfonçant dans le Sud comme pour échapper aux violences ravageant le reste du pays, il redit sa fascination trouble pour le Sahara dans «Cinq fragments du désert » (2).

Le livre vient de paraître simultanément en France et en Algérie. Il a été illustré par le peintre et calligraphe Rachid Koraïchi (3). Il se présente sous la forme de cinq variations sur un poème virtuel. Ces variations ne sont pas pour ainsi dire « romantiques » : elles ne prêtent pas au Sahara l’état de paix totale auquel tendrait l’âme humaine tourmentée. On n’y retrouve pas non plus l’habituelle succession de tableaux, sereins et figés, des mers de sable et des majestueux massifs de roc. Rachid Boudjedra ne décrit pas le désert, il l’interroge. Les « Cinq fragments » sont une suite de haltes contemplatives devant un lieu aux frontières indéfinies, producteur de sens multiples et non seulement des traditionnels sens de solitude, de beauté virginale et, bien sûr, de vacuité. Car le désert n’est pas vide, il produit ses propres formes de plénitude.

Le désert apparaît, non pas comme un lieu à l’ordre invariable mais comme une anarchie intégrale, propice à l’interrogation philosophique qui, dans cet amas indistinct de matière et de sensations, tente de déceler des sens premiers et des vérités fondamentales. Chacun des mouvements du Sahara, ses «vents voraces» ou ses «surprenants crépuscules», évoquent pour l’auteur un sentiment, une impression, qui à son tour, en évoque d’autres, dans une interminable chaîne sensorielle. Rachid Boudjedra écrit le désert de façon décousue, et dans le désordre, à défaut de les déchiffrer, il retrace le dessin de ses «indescriptibles hiéroglyphes».

Le désert n’est pas un espace immuable. Il est le lieu de «chamboulements cosmiques» qui mettent en question l’être devant le néant et rappellent à l’humain son origine minérale, sa parfaite disposition à se confondre avec la nature: «S’ [il] est l’espace où l’on se découvre seul, on s’y reconnaît en même temps solidaire du silex et des étendues de lumière, de ce courant secret qui va du minéral à l’homme et de l’homme aux galaxies lointaines.» Ces mots de Lorand Gaspar (4) cités par Rachid Boudjedra résument une des idées-forces des « Cinq fragments », celle de la confusion éternelle entre l’homme et le désert.

Mais bien que l’on puisse s’y découvrir silex, le désert est aussi un lieu où se marque la frontière fondamentale entre l’humain et l’inorganique minéral, où les silhouettes décharnées des hommes se découpent sur les masses de grès et s’en distinguent de façon tragique, et où les rapports à la nature sont quelquefois des rapports de franche hostilité: «Le Sahara (…) est l’expression sisyphéenne du monde, où les hommes cultivent des légumes dans des puits de lumières et d’humidité à plusieurs dizaines de mètres de profondeur.» L’histoire des Sahariens est ainsi celle de leur patiente victoire sur le sable, de leur bataille contre le vent : «Quand il est là, ils forment une chaîne ininterrompue, jour et nuit, pour dessabler les puits de cultures maraîchères, exubérantes et volubiles».

Mais l’histoire des Sahariens est également l’histoire de leur conquête du « reste du monde », situé au-delà d’immémoriaux l imes : «C’est d’ici, de ce Sahara, que sont parties les grandes dynasties intraitables telles les Almoravides, pour faire, défaire et refaire, les civilisations arabo-musulmanes», écrit Rachid Boudjedra. Les «routes du sel» n’ont pas bercé que de paisibles caravaniers. Elles ont aussi jeté vers le Nord des armées de conquérants, que les chroniques ont immortalisés sous des noms aux origines inconnues mais évoquant tous l’étrangeté et le danger: les «Numides», les «Gétules» et, bien sûr, les redoutables «voilés», les Sanhadja…

Le désert cesse d’être dans les «Cinq fragments» un lieu statique ou un simple objet littéraire. Il est le creuset d’une métaphysique aussi charnelle que la «nuit saharienne avec ses lunes bombées, presque cristallisées» ou ce «soleil qui donne l’impression de tomber du ciel comme un gros galet rouge et distendu». Il est un miroir qui permet de voir l’autre côté de soi-même, détaché des contingences et rendu à un état premier d’immobilité méditative. «Vivre cette minéralité-là, dit l’auteur, c’est avoir l’impression qu’on est à l’intérieur de soi, un en-soi du vide.»

Yassin Temlali
(14/01/2008)



Notes
(1) Mohamed Dib, «L’arbre à dires», Albin Michel, 1998.
(2) Rachid Boudjedra, « Cinq fragments du désert » Actes Sud (France) et Barzakh (Algérie), édition bilingue, traduction à l’arabe de Hakim Miloud, illustrations de Rachid Koraïchi. Le livre a paru, pour la première fois, en 2002 (Barzakh, Alger), en français.
(3) Artiste et plasticien, Rachid Koraïchi est né en Algérie en 1947. Il expose depuis 1970 dans de nombreux musées et fondations du monde. Il a illustré, entre autres ouvrages, «Les sept dormants» (collectif, Actes Sud, 2004) et «Une anthologie de la poésie arabe contemporaine» (Actes Sud Junior, 2007).
(4) «Le quatrième état de la matière».

mots-clés: