«Les geôles d’Alger» de Mohamed Benchicou, directeur du «Matin» | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Un témoignage politique sur les prisons algériennes
«Les geôles d’Alger» de Mohamed Benchicou, directeur du «Matin» | Yassin Temlali«Les geôles d’Alger» est le deuxième livre du directeur du «Matin», Mohamed Benchicou, après «Bouteflika, une imposture algérienne», paru il y a trois ans, dans la période trouble, riche en intrigues, qui a précédé les présidentielles d’avril 2004. Comme prévu, sa publication a provoqué la colère des autorités. Dans l’impossibilité d’interdire sa vente dans les librairies, elles ont ordonné la fermeture du stand de son éditeur algérien, Inas, au Salon international du livre, tenu à Alger du 31 octobre au 9 novembre derniers.

Le premier pamphlet de l’auteur lui avait valu un long séjour dans la sinistre prison d’El Harrach, où, officiellement, il était incarcéré pour un «délit de droit commun». Interpellé à l’aéroport d’Alger en possession de «bons de caisse», il avait été inculpé de «contravention à la législation financière» pour ne les avoir pas déclarés à la douane. Lors de son procès tenu le 14 juin 2004, ses avocats ont rappelé aux magistrats que son interpellation avait eu lieu bien avant qu’il ne puisse franchir le seuil du poste douanier et que, de surcroît, la non-déclaration de tels documents n’est pas un délit : n’étant pas échangeables à l’étranger, ils ne peuvent être assimilés à des devises. Mohamed Benchicou n’en avait pas moins écopé de deux ans d’emprisonnement qui avaient une forte odeur de représailles présidentielles. A travers cette peine, on le punissait en réalité de son rôle actif dans la campagne contre la réélection du Président de la République qui avait atteint son apogée avec la parution quasi-clandestine de «Bouteflika, une imposture algérienne».

Préfacé par Gilles Perrraut, «Les geôles d’Alger» se présente sous la forme de deux récits, dont les chapitres alternent, séparés par des poèmes écrits par le directeur du «Matin» dans sa populeuse cellule. Le premier récit est consacré à la vie en prison, aux multiples rencontres, longues ou éphémères, qu’y a fait Mohamed Benchicou ainsi qu’au chantage qu’a exercé sur lui l’administration pour le convaincre de demander la clémence du Président en échange de sa libération. Quant au second récit, il raconte ce que l’auteur appelle la «conspiration» qui a visé à le «briser» et à «exécuter» son journal. Il relate, avec force détails, les différentes étapes de la campagne qu’il a menée en 2003-2004 contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika à un second mandat et dont le triste épilogue a été la suspension du «Matin» et la vente de ses biens aux enchères publiques sous prétexte d’arriérés fiscaux impayés.

Le premier récit alterne les réflexions sur la prison comme «lieu de déshumanisation» avec de longs portraits de prisonniers, dont beaucoup ont partagé avec Mohamed Benchicou une pénible existence quotidienne et lui ont démontré, par leur présence réconfortante et discrète à ses côtés, que la prison est un insoupçonnable refuge pour les valeurs humaines de solidarité. D’autres portraits sont consacrés à des détenus croisés au hasard d’une promenade ou d’un séjour à l’infirmerie et dont les douloureux parcours racontent chacun à sa façon, l’«Algérie réelle», cachée sous le voile d’une hypocrite bienséance : adolescents violés et devenus de consentants prostitués, héroïnomanes abandonnés à leur sort, cadres financiers sacrifiés pour sauver de gros poissons bien protégés...

Mohamed Benchicou montre une grande compassion pour ces compagnons de malheur et s’étale sur les drames personnels qui les ont fait atterrir dans la terrible enceinte d’El Harrach. Ces drames sont, pour lui, l’occasion d’une dénonciation véhémente de la corruption qui ronge un «appareil judiciaire aux ordres» garantissant l’impunité aux «puissants» et écrasant sadiquement les humbles, les plus faibles.

L’auteur explique que son statut de journaliste lui a épargné certaines humiliations réservées aux prisonniers de droit commun, notamment à ceux d’entre eux qui ne comptent pas de magistrat vénal parmi leurs connaissances ni n’ont d’accointance avec l’administration carcérale. Il rappelle qu’en écrivant son livre, il n’entendait pas seulement dénoncer les injustices dont il a été victime mais aussi démontrer que les pisons algériennes, loin d’être des «maisons de rééducation», sont des «mouroirs», dont la mission est de briser les prisonniers et non de préparer leur «réinsertion dans la société» comme le matraque la propagande officielle.

La narration, dans le premier récit, pèche quelques fois par une certaine monotonie, qui semble refléter la routine de la vie carcérale, si pauvre en événements. En revanche, dans le second, elle s’emballe et sa tonalité devient polémique, presque violente, rappelant le style pamphlétaire de «Bouteflika, une imposture algérienne». L’histoire de la «conspiration» contre «Le Matin» n’est pas pauvre en aveux. L’auteur reconnaît que la motivation principale de sa campagne contre la candidature d’Abdelaziz Bouteflika a été la crainte que sa réélection ne débouche sur l’accélération du rythme de la «réconciliation nationale» avec les islamistes et sur la perte définitive des «acquis d’un long combat contre le terrorisme». En participant à cette campagne, il était convaincu, souligne-t-il, qu’au sein du régime, la «politique réconciliatrice» ne faisait pas l’unanimité et que d’importants chefs de l’armée comptaient y faire barrage.

Mohamed Benchicou avoue volontiers que cette «conviction» avait quelque chose d’irréaliste et qu’elle lui avait été inspirée en partie par une propagande insidieuse de la Sécurité militaire visant à faire croire que les présidentielles d’avril 2004 seraient une véritable compétition et que d’influents généraux soutenaient en sous-main le concurrent d’Abdelaziz Bouteflika, Ali Benflis, secrétaire général du FLN. Preuve que l’espoir d’un «changement qui viendrait de l’intérieur du système» était trop «romantique», les adversaires supposés du Président au sein du «Sérail» - comme le général en retraite Khaled Nezzar, «porte-parole officieux» de l’armée – ont fini par se rétracter, niant l’avoir accusé de vouloir «vendre le pays aux islamistes sanguinaires».

On conclut de la lecture des «Geôles d’Alger» que Mohamed Benchicou n’a pas été jeté en prison uniquement pour s’être opposé à la réélection d’Abdelaziz Bouteflika mais aussi en représailles contre la ligne éditoriale du «Matin», dont l’hostilité à l’islamisme, soutient-on, ne l’a jamais empêché de condamner le régime, ses abus et son mépris pour les droits humains. L’auteur cite, entre autres illustrations de cette «ligne radicale», la publication d’informations documentées sur la responsabilité personnelle de l’actuel ministre de l’Intérieur, Noureddine Zerhouni, lorsqu’il était numéro 2 de la Sécurité militaire, dans les tortures subies par un citoyen qui avait refusé de lui céder sa pharmacie. Il cite également la dénonciation des mauvais traitements infligés dans les locaux de la gendarmerie en 2004 à des jeunes manifestants de Tkout, une petite ville des Aurès.

En affirmant que le «Matin» a toujours été d’une irréprochable constance dans la condamnation des atteintes aux droits de l’homme, Mohamed Benchicou procède, en réalité, à une extrapolation à partir des positions de son journal en 2003-2004. Ce quotidien ne s’était-il pas tu dans les années 90 sur les traitements inhumains réservés à tout Algérien soupçonné de sympathie pour le Front islamique du salut (FIS) et qui, souvent, prenaient la forme d’interrogatoires poussés et d’exécutions sommaires nocturnes ? Ne qualifiait-il pas les défenseurs des droits humains en ces années sanglantes d’«avocats de l’islamisme» ?

Cependant, si l’on fait abstraction de cette faille béante, «Les geôles d’Alger» reste un intéressant éclairage sur les manœuvres et les conflits qui ont marqué la présidence d’Abdelaziz Bouteflika et un des rares témoignages récents sur les prisons algériennes et les cohortes d’innocents et d’humbles qu’elles écrasent et déshumanisent.

Yassin Temlali
(04/12/2007)




«Les geôles d’Alger: le combat d’un journaliste qui a trempé sa plume dans la plaie», Inas Editions, Alger, 2007. 302 pages

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