Les droits de l’homme en Algérie à l’épreuve de la guerre civile | Yassin Temlali, Abdennour Ali Yahia, Hocine Ait Ahmed, Mohand Oulhadj, Mohamed Chaabani
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Yassin Temlali   
  «La dignité humaine», recueil d’essais d’Abdennour Ali Yahia
«La dignité humaine», recueil d’essais d’Abdennour Ali Yahia, paru aux éditions Ines, est une longue réflexion sur l’histoire politique de l’Algérie contemporaine examinée depuis l’observatoire des droits de l’homme. Le bilan que fait Abdennour Ali Yahia de cette histoire est désolant. Depuis son indépendance en 1962, le pays vit sous un état d’exception permanent, observe-t-il.
Le système politique a pris des formes variables mais toutes unies par une affligeante constante : le déni d’un des acquis de l’humanité moderne, les droits humains. Du régime populiste d’Ahmed Ben Bella issu d’un putsch sanglant contre un gouvernement légitime (1), au pluralisme contrôlé actuel, le chemin qu’a parcouru l’Algérie en 45 ans est un chemin de croix, sur lequel les sacrifiés sont tombés par milliers. Le souvenir de l’intermède démocratique de 1989-1991, s’il rassure sur la capacité des Algériens à bâtir une démocratie, ne fait pas oublier que les acquis de la révolte populaire d’octobre 1988 se sont effrités à l’épreuve d’une guerre civile dévastatrice, qui a fait des milliers de morts et de disparus.

Le parcours de l’auteur, un des fondateurs de la LADDH (2), se confond si bien avec la bataille pour le respect des droits de l’homme en Algérie qu’on oublie parfois qu’il a eu une « première vie », aussi riche, avant cet engagement ultime qui fera de lui un des adversaires irréductibles du régime. Né en Kabylie en 1921 alors que le colonialisme semblait pour la majorité des Algériens un destin inéluctable, il adhérera en 1945 au Parti du peuple (PPA, indépendantiste). Militant syndicaliste, il rejoindra le FLN en 1955 et fera partie, le 24 février 1956, des fondateurs de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA), créée dans le feu du mouvement de libération nationale. Il sera arrêté un mois plus tard et emprisonné jusqu’à 1961. Opposé au régime d’Ahmed Ben Bella, il fera partie dès 1963, avec Hocine Ait Ahmed, Mohand Oulhadj et Mohamed Chaabani, du Front des forces socialistes (FFS). Mais il ralliera, après le coup d’Etat du 19 juin 1965, le colonel Houari Boumediène qui le nommera ministre. Son passage dans la haute fonction publique sera éphémère : il en démissionnera en 1967 pour se consacrer à des études de droit après lesquelles il entamera une carrière d’avocat. Il défendra aussi bien les membres du Parti d’avant-garde socialiste (communiste) que les militants bérbéristes et d’extrême gauche emprisonnés suite aux émeutes qui ont secoué la Kabylie au début des années 80, ce qui lui vaudra d’être incarcéré en 1983. Libéré, il fondera avec d’autres opposants, le 30 juin 1985, la Ligue algérienne des droits de l’homme (LADH). Il sera déféré une seconde fois devant une Cour de sûreté de l’Etat et ne sera relâché qu’en juin 1986, avant d’être arrêté de nouveau et placé en résidence surveillée jusqu’en mars 1988.

L’ouverture démocratique qui a suivi les émeutes d’octobre 1988 permettra de légaliser l’action de la Ligue, dont le 2e congrès, en 1991, l’élira président. Après la crise de l’hiver 1991-92 et l’interdiction du Front islamique du salut (FIS), cette organisation dénoncera les exactions des forces de sécurité contre les membres du parti islamiste dissous et mènera une courageuse campagne pour la fermeture des «camps d’internement administratif» ouverts dans le Sahara. Abdennour Ali Yahia défendra devant les tribunaux plusieurs dirigeants du FIS, dont Abassi Madani, Ali Benhadj et Abdelkader Hachani. Cet engagement personnel lui vaudra l’inimitié de beaucoup de ses anciens camarades, farouchement anti-islamistes, comme le président du RCD (3), Said Sadi. Il sera également, pour l’opinion, la source d’une véritable confusion entre les positions de la LADDH, ONG indépendante des partis, et celles de son fougueux président qui a rarement séparé son travail de militant des droits de l’homme de son action politique. Abdennour Ali Yahia se consacrera dans les années 90, en tant que premier responsable de la Ligue, à la défense des victimes civiles de la confrontation entre les forces de sécurité et les groupes armés islamistes, mais jouera également un rôle influent au sein du courant «réconciliateur» favorable au dialogue entre le pouvoir et le FIS. Il sera à ce titre un des signataires de la plate-forme de Rome, en janvier 1995, aux côtés d’autres personnalités de l’opposition.

De ce parcours riche et contrasté, une chose est à retenir. L’auteur est venu au combat pour les droits de l’homme auréolé du prestige du militantisme pour l’indépendance. Il est, de ce point de vue, une des rares personnalités algériennes à avoir incarné successivement deux combats : le combat anti-colonial et celui pour les libertés démocratiques et l'Etat de droit.

«La dignité humaine» n’est pas toutefois un récit de vie linéaire. Il est un réservoir de souvenirs - et d’anecdotes - illustrant le propos principal de l’auteur. Fournir aux lecteurs une image globale de la situation des droits de l’homme, éclairée de la puissante lumière de l’histoire, et leur rappeler ce que s’efforcent de leur faire oublier les différentes lois d’amnistie censées tourner la page de la guerre civile: l’exigence de justice pour des milliers de victimes et la nécessaire vérité sur les affrontements meurtriers des années 90.

Une partie consistante du livre est consacrée aux événements majeurs de cette période sanglante, de l’assassinat du président Boudiaf le 29 juin 1992 au sort des disparus de Relizane enlevés par les milices paramilitaires, en passant par les massacres collectifs de 1997 et 1998 et le meurtre jamais élucidé d'Abdelkader Hachani. L’évocation de ces énormes grandes zones d’ombre qui entourent la décennie passée permet à l’auteur de décrire les dysfonctionnements de la justice algérienne, sa soumission à l’Exécutif et son incapacité à mener des enquêtes indépendantes sur autant d’énigmes judiciaires.

Riche de son parcours de militant anti-colonialiste - qui fait de lui un fin connaisseur des personnalités du régime -, Abdennour Ali Yahia ne se prive pas d’aborder les sujets politiques les plus divers. Dans la deuxième partie du livre, plusieurs courts chapitres sont consacrées au système algérien, dont le fonctionnement est analysé à travers le déroulement de l’élection présidentielle du 16 janvier 1995, la « démission forcée » du président Zeroual en septembre 1998 ou la « crise de prérogatives » qui a opposé le Chef du gouvernement Ahmed Benbitour à Abdelaziz Bouteflika au printemps 2000.

«La dignité humaine» n’est ainsi pas à proprement parler un livre de mémoires. Comme un autre ouvrage signé par l’auteur en 1999 («Algérie: raisons et déraison d’une guerre», Harmattan), il est une somme de réflexions éparses, assez souvent péremptoires, qui n’apportent pas d’informations nouvelles sur l’histoire récente du pays. Les souvenirs personnels d’Abdennour Ali Yahia y sont distillés au compte-gouttes. Le titre consacré au «contrat de Rome», par exemple, se résume à un plaidoyer passionné - et forcément anachronique - pour la «solution politique» proposée par les signataires de ce document. On y trouve peu de renseignements sur les circonstances dans lesquelles il a été élaboré ou sur le rôle qu’a joué dans l’organisation de la «rencontre de Rome» la communauté catholique de Sant’Egidio.

«La dignité humaine» est indéniablement un livre nécessaire, qui rappelle à ceux qui l’auraient oublié que l’ombre de la guerre civile continue de planer sur l’Algérie, les mêmes causes, l’injustice et le déni de droit, produisant les mêmes effets, une crise multidimensionnelle et l’extension du fanatisme religieux. Le lectorat est certainement intéressé par les analyses de l’auteur, richement documentées bien que souvent redondantes. Il sera certainement aussi intéressé par un récit plus personnel de la vie d’Abdennour Ali Yahia, de son militantisme au sein du PPA ou de son ralliement au colonel Houari Boumediene après le putsch du 19 juin 1965. De ce point de vue, les mémoires du président d’honneur de la LADDH restent encore à écrire.



Notes:
1) En l’été 1962, aidé des troupes de l’armée de libération stationnée en Tunisie, Ahmed Ben Bella a pris le pouvoir en éliminant le Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA), proclamé en 1958, en pleine guerre de libération nationale.
2) Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, présidée depuis 2005 par Hocine Zehouane. La LADDH est l’héritière de la LADH fondée en 1985. L’actuelle LADH est une ONG distincte présidée par l’avocat Boudjemaa Ghechir.
3) Rassemblement pour la culture et la démocratie : parti laïc, opposé à toute solution politique incluant les islamistes du FIS.



Yassin Temlali