Tes yeux bleus occupent mon esprit de Djilali Bencheikh | Emilie Da Silva
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Emilie Da Silva   
  Tes yeux bleus occupent mon esprit de Djilali Bencheikh | Emilie Da Silva Le troisième roman de Djilali Bencheikh, "Tes yeux bleus occupent mon esprit", rappelle avec finesse et humour la période des "zévènements" en Algérie à travers le parcours initiatique du jeune Salim, élève du lycée français d’Orléanville. Le livre est finaliste du Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2007 qui sera remis en septembre prochain à Bruxelles à l'occasion de la "Fureur de Lire".

Tes yeux bleus occupent mon esprit, paru aux éditions Elysad, dépeint de manière simple et pleine d’émotions la vie de Salim, jeune Algérien âgé de 10 ans en 1954. Il vit au douar, division administrative de base dans l’Algérie française, avec son père, autoritaire et violent, sa mère protectrice, et ses six frères. Cette nombreuse fratrie constitue un premier cadre de référence déjà marqué par la rupture : Elgoum, qui prend la parole dans un des chapitres, est son « frère ennemi » de deux ans son aîné. S’ils sont très différents au départ, ils se rapprocheront néanmoins, du fait des «zévènements» historiques mais aussi de leur entrée dans le monde inconnu du lycée et de l’internat. Le petit frère, Hamid, un garçon turbulent âgé de huit ans, subit pendant l'été, l’attention trop insistante du maître de l’école coranique. Viennent ensuite les frères plus âgés : Dakka, employé dans une société d’électricité à Orléansville (qui prendra le nom de Chelif en 1981) qui décide de quitter le foyer familial pour construire le sien allant ainsi contre les traditions alors que Miloud, garagiste, disparaît lui aussi pour vivre sa vie sans avoir à supporter les coups de son père. Ahmed, enfin, pharmacien au grand cœur qui voulait devenir docteur, séjournera à l’hôpital mais en tant que patient terrassé par le choléra. Les sœurs de Salim, quant à elles, sont parties depuis longtemps rejoindre le foyer de leurs époux.

Son destin semble déjà tout tracé, Salim sera berger et restera dans son village. Ses excellents résultats à l’école des roumis (nom donné par les Arabes aux Français, terme provenant de « romain ») le propulsent en revanche dans le lycée d’Orléansville, et dans la grande ville où il découvre la vie, la politique, les nouveaux amis qui répondent aux prénoms de Maurice, Serge ou encore Hamadouche, parce qu’il se sent « plus à l’aise avec les gens venus d’ailleurs ». Au Lycée, il découvre aussi, les filles, celles de son âge bien sûr, mais aussi celles du cinéma, comme la superbe Brigitte Bardot… Le style léger de l’auteur captive le lecteur de la première à la dernière page. Son écriture, sensible, toujours teintée d’humour, de couleur, d’expressions algériennes, nous introduit dans les pensées et les questionnements de ce jeune garçon divisé entre deux mondes.

En marge de son éducation, s’effectue également l’apprentissage de la langue. Tout au long du roman, Salim maîtrise davantage le lexique de la langue française. Ainsi, le texte se corrige au fil des phrases, les « cours de champs » se transformant en « cours de chant », et «la pero» des premières pages retrouve son orthographe à la fin du roman. Les termes algériens qui se mêlent au lexique convoquent la vie quotidienne des villageois algériens qui fabriquent encore la kessra, le metlou’, pétrissent leur khobz et mangent la loubia malgré les nombreuses boulangeries ouvertes dans les alentours.

"Tes yeux bleus" retrace aussi le parcourt initiatique que doit affronter un enfant, puis un adolescent dans un pays en proie à la tourmente. A la veille de l’indépendance de l’Algérie, Salim est tiraillé entre sa fascination pour la France, sa langue qu’il maîtrise habillement et la peur de trahir son pays et les siens qui se battent pour leur liberté: « Je l’ai entendue dire un jour que l’Algérie, c’est la France. Vraiment, Madame Vermeille est une rêveuse. […] si elle s’aventurait une seule fois dans notre territoire cerné de bouse, elle ne tiendrait pas ce langage. Le village est le douar sont deux univers inconciliables ».

Enfant, déjà, son intérêt pour l’histoire de l’Algérie est immense. En se construisant, sa conscience politique devient toujours plus tourmentée. Les questions légères comme «c’est quoi la Marseillaise des Arabes ?» laissent la place aux questionnements plus construits, «Sommes-nous FLN ou ALN ? Moi je croyais qu’on suivait les deux, le Front étant la structure politique de l’ALN, son bras armé. Je croyais que notre seul ennemi était le système colonial et ses suppôts racistes et fascistes. Et voilà que maintenant la confusion s’invite dans les sigles de notre propre camps».

Tes yeux bleus n’est pas le premier voyage de Bencheickh dans le monde de l’enfance en Algérie. L’auteur, né dans la vallée du Chelif à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a déjà publié "Mon frère ennemi" (éd. Séguier, 1999) ainsi que "Voyage au bord de l’enfance" (éd. Paris-Méditerranée, 2000). A l’heure actuelle, il est chef d’édition à la section française de Radio Orient où il anime une chronique quotidienne de littérature intitulée «Au fil des pages». Passage du livre:
« Mademoiselle Piette porte sur elle toutes les tonalités du drapeau français. De quoi provoquer mon aversion. Or précisément, c’est dans le bleu de son regard ingénu que je commets la trahison. D’un simple coup d’œil j’ai renié les couleurs des miens, noyé dans celles de l’ennemi. Je suis déjà amoureux à mourir de ma voisine. Tu ne vas pas la manger, qu’elle a dit la pionne. J’ai plutôt envie de la dévorer tout entière, oui, des sandales à la pointe des cheveux. Je voudrais la faire fondre comme un caramel pour mêler nos deux êtres en une bouillie sucrée et éternelle.
Tous les enfants finissent par parler de leurs parents. Pour comparer. […]
Moi j’ai toujours évité ce genre de débats. La mère de mes jours, je l’ai toujours vue les mains trempées dans le purin, la terre glaise ou la paille des bestiaux. Pas de quoi frimer. Quant à mon père, sa carte d’identité de français-musulman porte la profession de journalier. Les autorités roumies désignent ainsi tous ceux qui travaillent la terre, petits possédants ou fellahs engagés à la journée, au gré des offres des colons ou des riches Arabes. Journalier? Il y a tout près, une profession tentante par sa ressemblance sémantique. Mademoiselle Piette n’en revient pas.
- Journaliste ton père ! T’en as de la chance. Moi le mien n’est que militaire. Mais c’est quand même un officier. Il est capitaine…
Je sens se disloquer en moi tous les rêves fomentés en un quart d’heure.
Avant d’apprendre la profession de son père, j’étais prêt à me damner, à devenir daltonien. A inventer de l’iris vert dans le bleu de son regard ! J’étais prêt à tout accepter, tout admettre. Tout mais pas un militaire ! Pas un officier ennemi alors que les frères se battent, les mains presque nues, face à une puissance surarmée! […]
Mademoiselle Piette est attirante c’est certain, mais c’est la fille d’un militaire français. Ai-je le droit de l’aimer sans trahir les miens? […]
- Dis donc Salim, tu dors ou quoi? Allez fissa dehors. C’est Françoise qui te met dans cet état?
En plus elle s’appelle Françoise ! Quel prénom détestable. Quelle drôle de manie de porter le nom de son pays. Je m’appelle Arabesque moi?
J’aurais vivement apprécié une heure de solitude. Juste pour mettre de l’ordre dans mon cœur qui a perdu la tête.»

(01/08/2007)
Emilie Da Silva
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