Rencontre avec Chawki Amari, écrivain et dessinateur | Chawki Amari, Nationale 1, Le faiseur de trous, De bonnes nouvelles d’Algérie, Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
Rencontre avec Chawki Amari, écrivain et dessinateur | Chawki Amari, Nationale 1, Le faiseur de trous, De bonnes nouvelles d’Algérie, Yassin Temlali Le désert, loin des clichés pour touristes

Après «Nationale 1», récit de voyage sur la route la plus longue d’Algérie, celle qui relie le nord méditerranéen à l’extrême sud, Chawki Amari a fait paraître récemment «Le faiseur de trous», un roman qu’il voulait le plus dépouillé possible «des grands poncifs sur l’errance, le vide existentiel et toutes ces questions philosophiques sur l’homme et le néant et le retour à soi qui se fécondent dans les grandes étendues».
Dans cet entretien Chawki Amari raconte sa fascination pour le désert, qui ne se nourrit pas seulement de la magie de l’univers minéral saharien. Chroniquer dans El Watan, il explique en quoi la chronique sociale ou politique est nécessaire et pourquoi en même temps elle semble une arme complètement dérisoire face à «des gouvernants qui n’écoutent jamais la voix des autres».

Vous avez fait paraître récemment «Le faiseur de trous», un roman (Barzakh), et un peu plus tôt «Nationale 1», des notes de voyages entre le Nord et le Sud du pays (Casbah). Vous alternez depuis quelques années les fictions et les reportages. Vous définiriez-vous comme étant essentiellement un reporter ou un romancier?

Franchement, je ne sais pas. Ce que je sais, par contre, c’est que dans une existence il faut faire le maximum de choses, l’espérance de vie étant assez courte dans nos contrées. C’est ce que j’essaie de faire, par le reportage, le roman, le récit de voyage, la chronique et le dessin. Je me situe certainement à la croisée de toutes ces formes d’expression. Encore que le concept de carrefour est dangereux: il y a trop de véhicules et le risque d’accidents de la circulation est élevé. Mais en Algérie, pays aux futurs incertains et aux destins aléatoires, il est clair qu’il faut avoir plus d’une flèche à son RPG7. Il faut savoir réparer la plomberie, faire du pain, repeindre les murs, mélanger le mortier et avoir quelques connaissances en électronique…
Pour revenir à votre question, «Le faiseur de trous » est mon deuxième roman, en ne comptant pas les recueils de nouvelles et autres types de récits que j’ai publiés. Au troisième roman, je saurai si je suis vraiment romancier. J’espère que les lecteurs vont me le faire savoir, sans méchanceté ni politesse excessive.

Comment avez-vous eu l’idée de ce long voyage-reportage «Nationale 1»?

L’idée de départ était de faire les grandes routes d’Algérie, de faire découvrir aux Algériens un pays que, finalement, ils ne connaissent pas bien. Par ces profondeurs de champs et ces coupes longitudinales, scanner le pays en dehors des lieux communs, des grandes villes et des clichés pour touristes. L’éditeur devait lancer toute une série de livres de voyages. Pour ma part, j’ai tout de suite choisi la Nationale 1, la plus belle et la plus longue, une route que j’aime depuis que j’ai vingt ans, depuis l’époque où elle n’était qu’une piste. Mais visiblement, le projet de l’éditeur en est resté là. Je ne sais pas s’il va y avoir une suite. C’est pourtant une bonne idée. En dehors des guides mal faits, il y a très peu de livres de voyages sur l’Algérie qui soient faits par des Algériens. On en est encore à acheter des livres étrangers pour connaître notre propre pays! Ce n’est pas très normal mais cela fait partie de la grande aliénation dont est victime l’Algérie, perdue dans sa propre terre. D’ailleurs «Nationale 1» n’a pas été, au départ, perçu comme un livre de voyages car peu de gens savent que cette route existe et quelle est sa fonction. Un ami qui a vu le livre dans la vitrine d’une librairie m’a appelé en me demandant depuis quand je me consacrais au football!

«Le faiseur de trous» apparaît comme une «romancisation» de «Nationale 1». Une partie de l’histoire se passe sur les routes. Il y a des faiseurs de trous, des cantonniers, etc…

En fait, j’avais lancé le projet du «Faiseur de trous» avant «Nationale 1». Les éditions Barzakh avaient lancé une collection, «L’œil du désert», dans laquelle de jolis petits livres étaient publiés, charmants ouvrages que chacun aimerait avoir dans sa bibliothèque. Je suis donc passé de l’autre côté du miroir, passé de lecteur à auteur. Je voulais faire un roman qui se passe dans le désert mais sans les grands poncifs sur l’errance, le vide existentiel et toutes ces questions philosophiques sur l’homme et le néant, le néant sans l’homme et le retour à soi qui se féconde dans les grandes étendues désertiques, pour utiliser les phrases classiques.
Le Sahara possède sa forme de simplicité qui dépasse la description minérale et recèle des histoires d’hommes et de femmes qui dépassent le cliché du Saharien mystique, sage et philosophe. Je voulais écrire une histoire linéaire de gens avec toutes leurs pulsions et contradictions, qui vivent dans un espace dilaté, à l’ombre d’un temps qui n’a pas la même valeur qu’au Nord, qui s’étire à l’infini parce que, justement, il est infini. Je ne sais pas si c’est réussi mais quand j’ai écrit «Le faiseur de trous», je me suis senti très proche des personnages que j’ai inventés. C’est la magie de la littérature.

Aussi bien «Nationale une» que «Le faiseur de trous» se passent dans le désert. Une partie des nouvelles de «De bonnes nouvelles d’Algérie» se déroule également dans le grand Sud. D’où vous vient cette fascination pour le Sahara?

Comme tout être normalement constitué, j’aime la mer, la montagne et le désert. Avec une préférence bien sûr pour le désert. Peut-être parce que je suis né et ai grandi à Alger, une ville trop dense, où très tôt il faut apprendre à dribbler. Le Sud, ce sont de grandes lignes droites qui s’entrecroisent dans une harmonie géométrique assez fascinante, avec une focale très grande comme disent les photographes, qui donne une vision pratiquement à 360°, bien plus large que la vision étriquée d’Alger ou des grandes villes du Nord. J’aime le désert bien sûr, cet immense parking où sont stationnées quelques âmes en questionnement, mais j’aime aussi les villes du désert, plus peuplées.
Quant à «De bonnes nouvelles d’Algérie», il n’y a qu’une seule nouvelle sur quatorze qui se passe dans le désert. Mais c’est la plus longue et pour moi l’une des plus réussies. Ceci aussi explique cet amour que j’ai pour le désert, matrice universelle et océan futur dans lequel tout va fondre, hommes et pierres: chaque fois que je réalise que, géologiquement, toutes les planètes, y compris la Terre, ont pour finalité de se transformer un jour en désert stérile, j’ai envie d’y aller. J’aime bien voir la fin des films avant tout le monde.

Dans «Le faiseur de trous», des chapitres entiers, en italique, sont consacrés à une réflexion philosophico-scientifique sur le désert. Dans vos chroniques journalistiques, il est souvent question de tectonique des plaques et d’autres phénomènes géologiques. La géologie n’est-elle pas, au fond, votre principale obsession?

La question est surtout historique. En Egypte, où la composante humaine des premiers temps est sensiblement la même qui a peuplé le Maghreb, on creuse le sable et on trouve chaque jour le vestige d’un passé glorieux, dense et riche. Dans notre Sahara, qui a été fréquenté par de talentueux artistes du néolithique et des civilisations urbaines comme celle de la Saoura, on ne trouve rien ou presque ! A-t-on suffisamment creusé? S’il n’ y a rien, il est troublant de réaliser que l’on ne descend de rien, si ce n’est de peuples qui ont erré sans laisser de traces intéressantes. Mais un jour peut-être, on retrouvera nos ancêtres quelque part sous le sable et on saura que tous ceux qui fuient ce pays depuis si longtemps ont tort. Quant à la géologie, c’est la science des pierres mais c’est aussi une science du temps. On réfléchit, analyse et envisage sur d’énormes échelles, de l’ordre du milliard d’années. Dès lors, sur cette échelle, un mandat présidentiel, une réforme en profondeur des institutions ou même une guerre de mille ans paraît dérisoire. Le grand écart est donc là, à traiter de l’actualité quotidienne comme je le fais dans les chroniques d’El Watan, tout en pensant à ce que sera l’Algérie dans trois milliards d’années. L’exercice est intéressant, en ce sens qu’il dilate les sens, les perceptions, le passé et tous les devenirs possibles.

Vos personnages romanesques ne sont pas tout à fait ce qu’on peut appeler des personnages «réalistes». Ils ont l’air de flotter dans un univers étrange, et se confondent quelques fois avec les personnages, originaux, typés de vos chroniques …Vous considérez-vous comme un écrivain réaliste?

Il suffit de descendre dans la rue pour constater qu’en Algérie, il y a très peu de personnages en épaisseur. Ils sont tous flottants, comme des fantômes qui errent à travers un espace-temps qui ne leur appartient pas. C’est tout le problème des pays comme le nôtre, qui ont du mal à s’approprier leurs repères. Schizophrènes à trois yeux, l’un qui scrute l’Occident, l’autre l’Orient et le troisième son voisin, pour voir ce qu’il fait. Ce sont donc des genres d’extraterrestres, avec tout le côté amusant, sombre et indéfini. Dans mon monde à moi, les personnages sont aussi comme ça. Ais-je été influencé par les Algériens ou par les mondes parallèles de l’absurde? Peut-être un peu par les deux. Je ne sais pas si je suis un écrivain réaliste mais, en général, j’alterne les récits absurdes, un peu loufoques, et ceux où des personnages bien réels affrontent la vie avec du recul et beaucoup de réalisme.

Vous êtes chroniqueur dans la presse algérienne depuis près de quinze ans. Qu’est-ce que c’est qu’une chronique pour vous? Un moyen de dénoncer ce qui ne va pas dans le pays?

Quand on écrit des livres, on a l’impression, en dehors du fait de raconter des histoires pour bercer les insomniaques de la vie, d’être un peu en dehors du temps. La chronique, politique ou sociale, a le mérite d’entrer au cœur du sujet et de faire partie d’une réflexion à l’échelle nationale. Même si les dirigeants, par nature, n’écoutent pas les voix des autres, la chronique s’inscrit dans le débat, un peu par effraction dans le cas de l’Algérie, pays relativement fermé à l’expression. A-t-elle une quelconque influence sur l’histoire? Grande question que je me pose tous les week-ends. Mais être aux côtés d’un processus de développement, répondre en direct aux phrases et aux méthodes des gouvernants, montrer l’absurdité d’un système castrateur est pour moi quelque chose de fondamental. Dénoncer? Bien sûr. Même si en général, on écrit pour des gens qui pensent comme vous, des lecteurs qui achètent le journal parce qu’ils sont déjà d’accord avec vous. Donc, finalement, on ne convainc personne et comme on dit, «on fait de la derbouka sous l’eau». Mais qui a dit que les poissons n’aimaient pas la musique?

Vous êtes également caricaturiste. Vous avez même été emprisonné en 1996 pour une caricature jugée anti-patriotique. Mais vous ne publiez presque plus de dessins depuis de nombreuses années. Pourquoi?

Il faut le demander aux éditeurs de journaux! A chaque fois que je postule pour dessiner, on me conseille d’écrire. Ce qui veut probablement dire que pour eux, j’écris mieux que je ne dessine ou que par le dessin, le scandale arrive plus vite. Mais je n’ai pas abandonné, j’arrive quand même à caser quelques dessins ici et là bien que ce ne soit pas l’essentiel de mon travail. Quant aux accusations d’anti-patriotisme, c’est un adjectif souvent utilisé par le régime dont personnellement je pense qu’il est lui-même anti-patriotique dans la mesure où il ne défend pas vraiment l’intérêt de l’Algérie et des Algériens. Pour revenir au dessin incriminé, publié dans la Tribune en 1996, j’y avais traité le drapeau algérien de linge sale. Physiquement, c’est vrai, il est délabré et, au sens figuré, ce drapeau pour lequel plusieurs générations d’indépendantistes se sont sacrifiées, n’est plus aussi propre qu’avant; il est loin de correspondre aujourd’hui à son idéal. La question est donc: est-ce que celui qui dit qu’il est sale est celui qui l’a sali ? Non, il faudrait un jour poursuivre en justice tous ceux, au pouvoir ou dans l’opposition, qui ont contribué à le salir.


 
Yassin Temlali
(13/07/207)