«Festin de mensonges», dernier roman d’Amine Zaoui | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
  «Festin de mensonges», dernier roman d’Amine Zaoui | Yassin Temlali Douce transgression du «triple tabou arabe»
«Pourquoi est-ce que j’aime faire l’amour aux femmes beaucoup plus âgées que moi?», s’interroge Koceila, le jeune narrateur de «Festin de mensonges», dès l’ouverture du roman. Dans ce village perdu de l’Algérie des années 60, son existence ressemble peu à celle de ses congénères. Elle est une succession de découvertes littéraires et d’aventures amoureuses qui n’ont rien des idylles naïves des enfants de son âge. La narration minutieuse de ces aventures lui permet de découvrir l’origine de son goût immodéré, presque maladif, pour les femmes matures.

Son père est depuis longtemps porté disparu et sa mère a dû épouser, en vertu d’une vieille coutume berbère, son beau-frère, l’oncle Houssinine. La disparition du père et la souillure symbolique de la mère ouvrent le bal de la débauche enfantine. Les femmes défilent dans la vie de Koceila: Louloua, une tante incestueuse en qui il recherche la figure de la mère; Douja, la femme de ménage de son internat; Mme Loriot, grâce à qui il a de la culture occidentale une vision plus vivante que ne le lui permettent ses lectures précoces; Zouina, la prostituée juive, rencontrée dans un lupanar, qui lui fait découvrir, au-delà de la sexualité, l’amour.

«Festin de mensonges» se construit autour de la transgression de ce que le polémiste libanais Sadek Jalal El Adm appelle le «triple tabou arabe»: le sexe, la religion et la politique. Il est un roman de l’initiation, comme le fait remarquer Rachdi Boudjedra. L’entrée de Koceila dans l’univers de la sexualité se fait en même temps que sa découverte de la politique et son divorce d’avec de la pesante tradition religieuse d’une Algérie fraîchement indépendante.

L’époque à laquelle se passent les événements du roman est foisonnante en événements majeurs. En Algérie, à la lutte de libération nationale succèdent les luttes intestines entre les dirigeants de la Révolution : coup de force de Ben Bella contre le GPRA en l’été 1962, coup d’Etat de Boumediene contre Ben Bella en juin 1965... Ailleurs dans le monde, pendant que se prépare en Chine la « Révolution culturelle », les armées arabes sont défaites devant Israël dans la guerre des Six jours.

Un roman libertin?
Comme le héros de Ma Mère de Georges Bataille, Koceila est partagé entre les contraintes morales de la religion et l’appel pressant des plaisirs interdits. Dans son village, la figure de Dieu est celle d’un père irascible et fouettard. Il se soustrait peu à peu à l’obsession du péché en découvrant la «religion véridique», celle des libres penseurs des siècles d’or de l’islam. Grâce à l’enseignement d’El Maari, la foi devient pure raison. Sous l’influence discrète du soufisme, Dieu se transforme en une image abstraite de l’amour. Dès lors, Son nom peut ponctuer les spasmes de jouissance des amantes.

La multiplicité des récits érotiques dans «Festin de mensonges» lui donne l’apparence d’un roman libertin, mais ce n’est qu’une illusion. Koceila évoque ses expériences sexuelles dans le langage froid, presque impersonnel, qui sied à une opération d’introspection. Comme l’a noté le critique français Max Véga-Ritter à propos d’un autre roman de l’auteur (Les Gens du parfum), «rien de moins érotique que l'oeuvre d'Amine Zaoui malgré les débauches qu'elle relate avec une minutie empreinte de feinte indifférence. Le sexe sert de prétexte à une allégorie philosophique et sociale, voire politique».

L’invocation de Dieu par l’enfant au milieu de ses ébats peut paraître, quant à elle, blasphématoire, mais « Festin de mensonges » n’est pas pour autant un roman anti-religieux, à l’image de « Festin pour les algues de la mer » de Haidar Haidar ou d’autres romans arabes « révoltés ». Koceila ne déclare la guerre ni à Dieu ni à ses apôtres. Il se nourrit aux sources de la littérature universelle et à celles du Coran avec une égale avidité.

Dans son plaidoyer pour l’amour libre, Amine Zaoui se met sous la protection des Pères de la littérature érotique arabe, les auteurs anonymes des Milles et une nuits ou Cheikh Nefzaoui, auteur du licencieux Jardin parfum. Son ambition est de mettre les trésors cachés de cette littérature - aujourd’hui disparue de l’histoire littéraire officielle - au service d’une cause: la lutte contre le vent de puritanisme qui souffle sur l’Algérie et le rétablissement de l’individu dans ces droits oubliés que lui reconnaissait l’Islam avant d’être ritualisé et figé sous la forme d’une idéologie communautaire réprimant toute expression individuelle.
Yassin Temlali
(11/06/2007)
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