Alger, blessée et lumineuse, ou l’Alger sans fard de Daikha Dridi | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
  Alger, blessée et lumineuse, ou l’Alger sans fard de Daikha Dridi | Yassin Temlali Alger est redevenue fréquentable après une décennie de violences qui ont fait fuir les rares touristes qui s’y aventuraient. Reporters et photographes s’y pressent, reconstituent sommairement son image éclatée. Quelques lieux, vite parcourus: la Casbah, la magnifique baie, le lumineux front de mer colonial. Un survol rapide de la «culture algéroise authentique»: la musique arabo-andalouse, les séances de bouqala (1) et, bien sûr, l’art culinaire. Le présent de la ville n’intéresse qu’en ce qu’il est le souvenir de son passé.

Rechercher l’éden perdu algérois n’intéresse pas Daikha Dridi. Alger, blessée et lumineuse est tout sauf cette liste de lieux communs livresques à l’usage des touristes. «Si vous aimez à fréquenter les chemins de la nostalgie, vos pas se perdront dans cet Alger que décrit [l’auteure]. Vous n’y rencontrerez ni Delacroix ni vénérable casbadji (2)», avertit, d’emblée, une émouvante préface de Ghania Mouffok.

Loin de la «nostalger»
Alger, blessée et lumineuse n’est ainsi pas un nouvel hymne à la gloire de la ville ancienne. C’est une galerie de portraits d’Algérois «réels», «modernes»: syndicalistes tenaces, militants associatifs formés à l’école de l’action semi-légale, avocats aussi désabusés qu’engagés, architectes optimistes et lucides, jeunes pirates qui se moquent des lois de l’OMC sur la propriété intellectuelle, artistes pour qui, sans l’exode rural, la ville perdrait « son côté foisonnant, oriental »… Ces Algérois n’évoquent pas Alger avec des trémolos ni ne s’extasient sur sa beauté douloureuse. Ils se racontent à travers elle, à travers leur expérience de cette métropole «ample, tentaculaire, ampoulée de paradoxes (3)».

L’auteure démolit avec délectation l’image d’Epinal de sa ville. A la visite guidée du bastion 23, aux attraits rebattus, elle préfère une folle virée à bord d’un taxi urbain: des vieux quartiers aux nouveaux lotissements réellement riches prétendument résidentiels, le parcours renseigne sur Alger mieux que ne le ferait un traité de sociologie. L’«identité véritable» de la Capitale que l’on suppose enfouie sous l’amoncellement de ses péchés, son gigantisme rampant et sa face honteuse, lumpen, s’avère être un mythe total.

L’enquête sans concessions de Daikha Dridi découvre dans Alger une articulation originale entre l’ancien et le nouveau, entre le moderne et l’archaïque, entre une culture jeune tout ce qu’il y a de branché et un espace public étroit, oppressant, déchiré de gigantesques ouvrages d’art destinés essentiellement à faciliter le trafic automobile. La capitale est aussi provinciale que cosmopolite, aussi claire que déroutante. Elle est autrement complexe que cette cité statufiée sur un mont rocheux, regardant silencieusement la mer, et que n’ont affectée ni les inondations de 2001 ni le séisme de 2003 ni une guerre civile qui a multiplié dans ses rues les petits monuments commémoratifs.

Car sous son ciel bleu, c’est une ville meurtrie. Il y a à peine dix ans des voitures piégées y explosaient et, en représailles, des Algérois étaient fusillés sur la voie publique. Le passé d’Alger, c’est aussi cette guerre sans nom qui a fait d’elle une ravissante recluse, une belle pestiférée. Elle a jeté son ombre sur les conflits sociaux qui la secouent et, à travers elle, secouent toute l’Algérie. Elle a déterminé jusqu’à son évolution urbanistique. L’anarchie urbaine, explique Larbi Marhoum, architecte interviewé par l’auteure, date en partie de l’«époque des DEC (4)», maires désignés qui ont transformé leurs municipalités en autant de fiefs personnels. Ce rappel de la guerre civile comme un «trauma algérois» n’a rien de sinistre. Il permet de comprendre le présent d’Alger, de démêler l’écheveau de ses contradictions.

Alger, capitale des paradoxes algériens
Dans l’iconoclaste galerie de Daikha Dridi, on ne retrouve pas de chanteur de chaâbi, à l’image du redondant Abdelmadjid Meskoud, avec on accent à couper au couteau et quelque mépris contenu pour «le reste du pays». L’indétrônable maître du chaabi est détrôné, remplacé par un maître du Gnawa, musique noire originaire du Sud algérien qui, à Alger, a son public et dont les sonorité n’ont plus rien d’ésotérique. L’indécrottable nostalgique de l’époque où la capitale était le laboratoire des idées neuves des architectes étrangers cède la place à des urbanistes optimistes qui croient possible de donner au chaos algérois quelque homogénéité.

L’image de l’Algérois est vivifiée. Le sens de l’autodérision est plus caractéristique de sa personnalité que sa toute relative «méditerranéité». La baie, bien que toujours magnifique, provoque en lui moins d’émoi que toutes ces nouvelles trémies, dérisoires passages souterrains vers la modernité. Ne sont plus algérois seulement ce quarantenaire en bleu de Chine, un brin de menthe derrière l’oreille, ou cette femme qui, au prix d’efforts phonétiques inhumains, préserve dans son dialecte la précieuse prononciation des familles de la Casbah, de prétendue origine arabo-andalouse et, plus vraisemblablement, d’origine kabyle ou biskrie. Sont aussi algérois ces deux artistes, Noureddine Ferroukhi et Mourad Bouras, nés l’un à Meliana, l’autre à Jijel, et dont Alger alimente de son tumulte l’univers artistique. Sont aussi algéroises Soumia Salhi, militante syndicaliste issue de l’«autre Alger», pauvre, banlieusard, et Aicha Ferrah, enseignante bénévole native des hauts plateaux, adoptée par la populeuse cité des Anassers et qui n’a probablement jamais mis les pieds à la Casbah.

L’Alger de Daikha Dridi, ce sont aussi des femmes et des hommes qui se sont dévoués à des causes plus communes que la sauvegarde du patrimoine algérois en perdition: les droits humains, la réflexion critique sur la société, la mémoire des victimes de la guerre civile. Evoquée à travers les parcours de Hocine Zehouane, président de la Ligue de défense des droits de l’homme, de Daho Djerbal, directeur de Naqd, ou de Safia Fahassi, activiste des collectifs des familles de disparus, la ville cesse d’être un point lumineux solitaire dans l’obscur océan Algérie. Elle redevient le centre d’un pays complexe, la capitale de ses paradoxes, de ses douleurs et de ses espoirs.

Daikha Dridi met à jour notre fantasme algérois. Elle nous révèle la réalité de la ville, grise ou multicolore, dans une belle nudité, que les photographies de Louiza Ammi ont su rendre avec justesse et sobriété. Alger n’a d’identité que celle, mouvante, que lui donnent ses habitants. Ses nouveaux visages complètent l’ancien, mais, parfois, l’écrasent et s’y substituent. En soldant les comptes de la «décennie rouge», elle a soldé les comptes de la mémoire momifiée qu’on lui prête, celle d’une curieuse survivance de l’âge d’or ottoman.
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(*) Alger blessée et lumineuse, Editions Autrement, Paris, 2006.
Auteur: Daikha Dridi.
Photographies : Louisa Sid-Ammi.
Préface: Ghania Mouffok.

Notes:
1 - Cérémonie féminine secrète et ludique, durant laquelle on pratique un rituel censé prédire l'avenir.
2 - Habitant de la Casbah, la vieille ville.
3 - Alger, blessée et lumineuse, Introduction, page 18.
4 - «Délégués exécutifs communaux», fonctionnaires désignés à la tête des municipalités après la dissolution des assemblées communales à majorité islamiste, en 1992. Yassin Temlali
(17/10/2006)
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