Le serment des censeurs | Yassin Temlali, Ali Ghanem, Boualem Sansal
Le serment des censeurs Imprimer
Yassin Temlali   
  Le serment des censeurs | Yassin Temlali, Ali Ghanem, Boualem Sansal «Poste restante: Alger: Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes»(*), essai polémique du romancier Boualem Sansal paru chez Gallimard, ne sera pas disponible dans les librairies algériennes. Selon le quotidien El Watan qui a cité des «sources informées(1)», le ministère de la Culture a refusé de délivrer à la société EDIF 2000 le «visa» qui lui aurait permis de le mettre sur le marché algérien.
La censure s’en prend ainsi aux écrits littéraires après avoir pris pour cible la presse nationale et les publications étrangères, notamment françaises, vendues en Algérie(2). L’interdiction de «Poste restante: Alger» est le deuxième cas de censure littéraire révélée à l’opinion depuis l’interdiction, ordonnée par la justice en 1990, du «FIS de la haine», pamphlet anti-islamiste de l’écrivain Rachid Boudjedra.
Les rumeurs de l’interdiction de l’essai de Boualem Sansal ont commencé à circuler le 25 avril, suite à un article du journal El Khabar qui affirmait que la distribution de ce livre ne serait pas agréée par les autorités. Le journal Liberté l’a relayé, quelques jours plus tard, dans un article consacré au salon du livre de Genève qui s’est tenu entre le 25 avril et le 2 mai 2006. Selon ce quotidien francophone, la ministre de la Culture, Khalida Toumi, présente en même temps que l’auteur à ce salon, a refusé de le rencontrer et a même déclaré à sa vue au stand algérien: «Il est hors de question que je touche la main d’un écrivain qui ose affirmer que la guerre de libération n’a pas fait un million et demi de martyrs»! Dans «Poste restante: Alger», Boualem Sansal ironise lourdement sur le chiffre officiel des victimes algériennes de la répression coloniale entre 1954 et 1962: «J’aimerais savoir qui a décrété que la guerre d’Algérie a fait 1,5 million de morts. Est-ce que les Algériens abattus par le FLN pour avoir fumé, chiqué, bu, fréquenté des Français ou refusé de payer l’impôt du djihad sont comptabilisés?».

Démythification de l’idéologie identitaire officielle
«Poste restante: Alger» est un concentré de la critique vitriolée à laquelle Boualem Sansal, dans ses écrits romanesques, soumet l’Algérie contemporaine, ses apparatchiks, ses milliardaires et ses millions de «citoyens normaux», tour à tour obéissants ou révoltés. Dans une interview publiée le 20 mars dernier (3), l’auteur reconnaît en son pamphlet une sorte d’apogée de l’âpre satire politique et sociale qui caractérise ses romans: «Dans tous mes romans, j'ai abordé des questions qui tourmentent mon pays et les Algériens, ce sont les questions de l'identité, des langues, de la religion, des institutions, de la démocratie… Dans ‘Poste restante’ j'ai rassemblé toutes ces questions sous forme pamphlétaire.»
L’auteur se livre notamment, dans ce court essai, à une attaque en règle contre l’idéologie officielle qui fonde l’identité nationale sur deux principales «constantes», l’arabité et l’islam. L’Algérie, écrit-il, n’est arabe que si l’on fait abstraction de ses 80% de Berbères, des «naturalisés de l’histoire» que sont, selon lui, les Mozarabes, les Juifs, les Pieds-noirs et autres Turcs [...]» Pourquoi veut-on faire de nous les clones parfaits de nos chers et lointains cousins d'Arabie?», s’interroge-t-il. «Disons que pour le moment l'Algérie est peuplée d'Algériens […] et on en reste là. L'affirmation entêtée d'une arabité cristalline descendue du ciel, est d'un racisme effrayant.»
Les foudres de Boualem Sansal n’épargnent pas les «berbéristes» radicaux qui, en réaction aux discours arabistes négateurs, estiment que les Berbères sont les seuls Algériens authentiques: «Nous sommes trop mélangés, dispersés aux quatre vents, il ne nous est pas possible, dans ma famille, de savoir qui nous sommes, d'où nous venons et où nous allons, alors chacun privilégie la part de notre sang qui l'arrange le mieux dans ses démarches administratives. Les Berbères n'ont pas forcément vocation à être, à eux seuls, les enfants de l'Algérie.»
L’autre «constante » de l’idéologie officielle, selon laquelle l’islam est non seulement la religion du peuple mais aussi la «religion de l’Etat», est violemment écorchée, ce qui est un fait rare, presque un précédent, dans la longue histoire des polémiques identitaires algériennes, l’islam étant souvent considéré, sincèrement par les uns hypocritement par les autres, comme une «composante consensuelle» de l’identité nationale: «Cette ‘constante’ [l’islam] est une plaie, elle nie radicalement, viscéralement, les non-croyants, les non-concernés et ceux qui professent une foi autre que l'islam. En outre, elle offre le moyen à certains de se dire meilleurs musulmans que d'autres, et qu'en vertu de cela ils ont toute latitude de les redresser. De là à songer à les tuer, en même temps que les apostats, les mécréants, les non-pratiquants et les tenants d'une autre foi, il n'y a qu'un pas et il a été maintes fois franchi en toute bonne conscience. » Les recommandations sansaliennes sont clairement laïcisantes: «Supprimer l'enseignement religieux de l'école publique, fermer les mosquées qui ont proliféré dans les sous-sols des ministères, des administrations, des entreprises, des casernes, revenir au week-end universel, réduire la puissance des haut-parleurs des minarets, […] intégrer la construction des mosquées dans le plan directeur des villes.»

Du ministère de l’industrie à Gallimard
Avant d'accéder à la célébrité à cinquante ans, Boualem Sansal a été tour à tour consultant en affaires et chef d’entreprise, avant de devenir, en 1990, un haut fonctionnaire du ministère de l’Industrie. Jusqu’à la parution de son premier roman, «Le serment des Barbares» (Gallimard) en 1999, il ne s’était fait connaître que par quelques ouvrages spécialisés en économie et par un traité sur les turboréacteurs.
«Le serment des Barbares » lui a valu une notoriété immédiate, à laquelle n’était pas étranger le contraste entre la condamnation féroce du pouvoir algérien dans ce roman et le profil de bureaucrate discret de son auteur. Le « directeur central» soumis à l’«obligation de réserve» s’était fait romancier. Il avait mis sa connaissance intime des rouages de l’Etat au service d’un art romanesque où le fil de la satire politique se déroule sur le fond d’un véritable désenchantement des chances du pays de survivre à ses prédateurs.
Dans ce roman touffu, par la voix d’un inspecteur de police blasé enquêtant sur la mort de deux hommes, l’Algérie contemporaine est disséquée d’une si peu amène manière: corruption, injustice, violence et vanité des institutions. Le romancier s’était fait médecin. Un médecin sans concession qui, fatalement, allait provoquer l’incompréhension de tous les officiels amateurs de diagnostics complaisants. En 2003, Boualem Sansal est limogé de son poste au ministère de l’Industrie. Un règlement de compte, pense-t-il, ce ministère étant dirigé à l’époque par un islamiste, El Hachemi Djaaboub, qui, selon lui, «voulait s'entourer d'islamistes, des gens de son douar, une pratique bien établie chez nous(4)». Ce limogeage n’en est pas moins une bénédiction. S’il l’a privé «d’avoir un pied dans le réel(5)», il lui a permis de se consacrer pleinement à l’écriture.
Nourrie du succès du «Serment des barbares», l’entreprise sansalienne de dissection de la société algérienne et de ses dysfonctionnements a continué sans relâche ces six dernières années. «L’enfant fou de l’arbre creux», publié en 2000, confirmera le talent littéraire et satirique de Boualem Sansal. A travers de longues conversations entre un Français, Pierre, et un jeune Algérien, Farid, acculés au dialogue par une proximité non désirée, celle du monde carcéral, ce roman est le lieu de cette même parole coléreuse et désabusée sur l’Algérie qui donne sa substance au «Serment des barabres». «‘L’enfant fou de l’arbre creux’ peut symboliser le peuple algérien infantilisé par des discours extrêmement primitifs. Il est enchaîné, aveuglé. L’arbre creux, c’est cette Algérie dont on a enlevé toute la richesse, toute la substance, c’est un arbre sec», commente Boualem Sansal(6). La prison de Lambèse, où se déroule ce face-à-face allégorique entre Pierre et Farid, symbolise, quant à elle, la perpétuité de l’enfermement algérien et ses terrifiantes conséquences. Comme ce triste pénitencier, le pays est une immense jungle où la force prime le droit, sous l’œil consentant de terribles matons sans scrupules.
En 2003, Boualem Sansal publie «Dis-moi le paradis», un roman aussi sentencieusement ironique que les précédents. Dans les conversations avinées mais lucides du Bar de l’amitié, «c'est l'Algérie qui est mise en scène, à nu, l'Algérie d'aujourd'hui, schizophrène tournant sur elle-même, crapahutant avec ses malheurs et ses bonheurs, plus hantée par son passé décomposé et travesti que par son devenir(7)». «Harraga» (2005), quatrième roman de l’auteur, continue cette enquête romanesque sur le «malaise algérien» à travers l’histoire de Lamia, une pédiatre de la santé publique, dont la vie intime se déroule entre le souvenir de Sofiane, son frère, un harraga (émigré clandestin) disparu sans crier gare, et une jeune fille, enceinte d’un enfant illégitime, qu’elle a accueille et à qui elle finira par faire prendre le large à force de l’étouffer d’amour.

Un mythe en chasse un autre

L’œuvre de Boualem Sansal est ainsi éminemment politique. Qu’elle ait été couronnée de «Poste restante: Alger» n’est pas vraiment pour étonner. Comme le fait remarquer l’écrivain et critique Sofiane Hadjadj, dès la publication du «Serment des barbares», cet auteur prolifique a été emprisonné par la presse dans un rôle de politologue qui « parle plus de l’Algérie, de la politique, de la réconciliation, des cours du pétrole que véritablement de son roman(8)».
Boualem Sansal se défend d’être un «auteur politique» par choix personnel: «La politique n'est pas mon rayon bien qu'elle occupe une place importante dans mes romans. J'observe notre société et je constate que la politique pèse lourdement sur elle, au point de faire disparaître le reste. […] Mon idée, mais on peut se tromper, est que si on fait tant de bruit c'est sûrement pour assassiner le silence. C'est dans le silence que l'on réfléchit. Dans le fracas, on est amené à crier pour se faire entendre(9).»
La satire politique de Boualem Sansal, si elle peut prétendre à l'excellence du point de vue littéraire, n’est pas toujours, sur le fond, exempte d’un certain simplisme. En atteste certains passages de «Poste restante: Alger». La description des «maux algériens», formidablement menée, manque de véritable profondeur; on a peine à trouver à ces maux une autre origine que la seule bêtise des gouvernants. Il n’est certes pas demandé à un romancier d’être un fin politologue, mais cet essai n’est pas uniquement ce cri de colère qui résonne dans tous les romans de l’écrivain. Il est aussi une esquisse d’«alternative moderniste» comme en témoignent toutes ces propositions de laïcisation de la vie publique. Lorsqu’un écrivain s’implique aussi directement dans les débats de la société que Boualem Sansal, n’est-il pas comptable de l’incohérence de son discours et de ses petits péchés incantatoires?
A bien des égards, la satire sansalienne paraît peu originale. Dans ses grands axes, elle reprend, en l’habillant d’une cinglante ironie, le discours traditionnel des élites modernistes, marginalisées par le pouvoir enlisé dans de dangereuses alliances avec les islamistes et autres conservateurs. Ainsi, si dans «Poste restante: Alger», le mythe populaire de l’«arabité éternelle» de l’Algérie est puissamment ébranlé, il est aussitôt remplacée par un autre mythe, celui d’une méditerranéité «cristalline, descendue du ciel» pour reprendre les termes assassins de l’auteur: «Nous sommes des Algériens, c'est tout, des êtres multicolores et polyglottes, et nos racines plongent partout dans le monde. Toute la Méditerranée coule dans nos veines.» Il est à se demander si les Touaregs, Algériens des confins subsahariens du pays, se sentent vraiment «méditerranées». Rien n’est moins sûr, mais c’est là un passage obligé du dogme anti-arabiste algérien qui, pour fuir les entraves d’un panarabisme obsolète et exclusiviste, se perd dans l’éther d’une Méditerranée illusoire et s’enferme, à son tour, dans le cercle vicieux des vaines quêtes identitaires.

Une satire aux accents conventionnels
L’alternative qu’esquisse Boualem Sansal dans ses interviews et interventions publiques, au régime algérien producteur d’injustices et de fanatisme, est d’un surprenant conventionnalisme. C’est, en deux mots, le libéralisme aussi bien politique qu’économique. Dans une interview parue dans «Le Quotidien d’Oran»(10), Boualem Sansal - alors haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie - assumait la vulgate économique officielle avec une étonnante verve, sans y mettre une virgule de réserve. «Je suis censé m’occuper de la restructuration du tissu industriel pour l’adapter à l’économie de marché. Les grands combinats industriels comme El-Hadjar et compagnie, […] il faut les préparer à la privatisation. Il faut leur réapprendre l’efficacité, leur apprendre en fait, parce que je ne sais pas si à un moment ou à un autre ils l’ont su.» Boualem Sansal s’est-il demandé si les victimes des «plans de restructuration» élaborés dans l’intimité de son ministère, à l’insu des Algériens dont il pense porter la parole, ne constituent pas l’effrayante armée de réserve de l’islamisme conquérant?
Mais c’est l’idéal social de Boualem Sansal qui constitue la plus fidèle expression d’une pensée rapide - car désabusée -, qui ne fait pas de place au moindre rêve collectif. Des justes plaidoyers en faveur de l’émancipation de l’individu des carcans patriarcal et communautaire, on bascule dans la célébration naïve de la «réussite individuelle» et de l’«effort personnel». Dans cette même interview au «Quotidien d’Oran», l’auteur, dans la pure tradition rhétorique «temmarienne»(11), conseille aux jeunes de ne plus trop compter sur l’Etat: «Il est temps maintenant qu’on fasse notre petit chemin tout seul.» Quel modèle de réussite propose-t-il à ces cadets paumés, livrés à eux-mêmes? Celui d’investisseurs entreprenants, pionniers irréels qui partent de rien pour conquérir le monde et la fortune (12). Il conclut ses conseils d’aîné expérimenté sur une note authentiquement bouteflikienne: «Les gens disent: ‘L’Etat ne fait rien’. Mais l’Etat n’a plus les moyens!» A sa décharge que, comparé aux idéologues officiels, sa défense du libéralisme a le mérite de la cohérence. Elle accorde la place qui lui sied aux libertés politiques et individuelles et dénonce violemment le système algérien de passe-droits qui se substitue au droit.
Boualem Sansal a commenté l’interdiction de son pamphlet en regrettant que les idées qu’il y développe ne puissent pas prêter à débat en Algérie. Il n’a pas tort. Ces idées peuvent, en effet, être à l’origine d’intéressantes polémiques. Non seulement sur l’autisme du régime et sur son système de censure-répression dont l’auteur n’est pas la première victime, mais aussi sur un autre autisme, celui des «élites modernistes» enfermés dans l’univers de leurs poncifs paternalistes et dont les colères, à bien les observer, ne sont pas aussi subversives qu’il n’y paraît.
________________________________________________________________
(*)Avis aux internautes algériens : des extraits d’«Poste restante: Alger» peuvent être lus sur www.dzlitt.com

Notes:

1 - «Le livre de Boualem Sansal censuré», article de Fayçal Métaoui, paru dans El Watan (édition du 6 juin 2006).
2 – Selon El Watan (article cité), ces derniers mois, plusieurs éditions du Monde diplomatique, de «Jeune Afrique l’Intelligent» et de L’Express ont été interdites de vente sur le territoire algérien.
3 - Entretien avec Ali Hanifi, publié le 6 mai 2006 sur www.dzlitt.com (site consacré à la littérature algérienne).
4 - Entretien avec Ali Ghanem paru dans «Le Quotidien d'Oran» (édition des 8-10 mai 2003).
5 - «Je reste au ministère parce que je tiens à garder un pied dans le réel. Vivre comme ça de fiction, écrire de la fiction puis en parler ensuite à longueur de journée, à la longue, c’est appauvrissant.» Entretien avec Ali Ghanem, «Le Quotidien d'Oran» (édition du 24 septembre 2000).
6 - Entretien déjà cité avec Ali Ghanem, Le Quotidien d’Oran (édition du 24 septembre en 2000).
7 - Ahmed Hanifi, introduction à l’interview citée plus haut de Boualem Sansal (www.dzlitt.com).
8 - «Boualem Sansal, le conteur insolite», El Watan (édition du 15 septembre 2005).
9 - Entretien déjà cité avec Ali Ghanem, Le Quotidien d’Oran (édition des 8-10 mai 2003).
10 - Parue le 24 septembre 2000.
11 - L’économiste Abdelhamid Temmar, actuel ministre des participations de l’Etat, est considéré comme un des principaux théoriciens du libéralisme algérien.
12 - «L’Algérie, jusqu’à présent, était faite par les politiques, par les partis au pouvoir, il est temps qu’elle soit faite par les citoyens eux-mêmes, pour accéder à la citoyenneté et puis bâtir. On commence à voir ça sur le plan économique. Il y a des gens qui investissent, qui galèrent en Algérie, mais qui avancent.» Entretien déjà cité avec Ali Ghanem, Le Quotidien d’Oran (édition du 24.septembre 2000).

Oeuvre de Boualem Sansal
LE SERMENT DES BARBARES [1999], 400 pages. Collection blanche, Gallimard -rom.
(Le même ouvrage, 464 pages sous couv. ill. Collection Folio (No 3507) (2001), Gallimard -rom.)
L'ENFANT FOU DE L'ARBRE CREUX [2000], 304 pages. Collection blanche, Gallimard -rom.
(Le même ouvrage, 368 pages sous couv. ill. Collection Folio (No 3641) (2002), Gallimard –rom).
DIS-MOI LE PARADIS [2003], 320 pages. Collection blanche, Gallimard -rom.
HARRAGA [2005], 272 pages. Collection blanche, Gallimard –rom
POSTE RESTANTE: ALGER. Lettre de colère et d'espoir à mes compatriotes [2006], 64 pages. Hors série Connaissance, Gallimard -ess.



Yassin Temlali
(13/06/2006)