Alger, 1951, un pays dans l’attente, photographies inédites d’Etienne Sved | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
  Alger, 1951, un pays dans l’attente, photographies inédites d’Etienne Sved | Yassin Temlali 1951. L’Algérie est «calme». L’«Organisation spéciale», aile armée du Parti du peuple algérien, est démantelée depuis un an, mais le temps de la «colonisation paisible», des fausses promesses d’«amélioration de la vie des indigènes» a vécu. Pas seulement en Algérie, en Indochine aussi. Les généraux français demandent déjà des renforts pour battre la rébellion vietnamienne.

C’est à ce moment-là qu’Etienne Sved (2), photographe hongrois vivant en France, débarque dans l’Algérois. Il n’y vient pas pour faire des photos mais en stricte visite familiale. Il ne résistera pas longtemps au désir d’offrir à son appareil la réalité complexe du pays. Alger, 1951 est un petit tracé en images de son parcours. Six semaines, six cents instantanés. Le livre nous en restitue une partie, longuement commentées par l’historien français, Benjamin Stora, et deux écrivains algériens, Malek Alloula et Maïssa Bey (3).

Alger: les indigènes enfin visibles
Etienne Sved débarque au port d’Alger en mars 1951. De périple en périple, son itinéraire s’étire vers l’Est, en même temps que son regard s’affranchit d’une certaine «vision exotique» du pays, dont il était, vraisemblablement, moins imprégné que d’autres photographes de l’Algérie coloniale.

Dans la Capitale, il photographie quelques inévitables lieux-symboles: le port et, depuis le port, le front de mer, l’Amirauté... Mais tout de suite, ce sont les gens qui l’intéressent. Et lorsque son objectif s’ouvre à des hommes et des femmes, ce ne sont pas des «Européens», gros propriétaires ou petits fonctionnaires, mais des «Algériens musulmans». Ils sont là, aux abords de la ville coloniale, sommeillant sur le front de mer ou marchant sur la place du Gouvernement. L’Alger des colons n’est là qu’à travers l’architecture, en décor extérieur. Le colon n’est pas invité à ce festin d’images. Le festin n’a pas lieu dans le jardin ombragé d’une villa mauresque.

Après l’Alger pied-noir, son port et ses places d’armes, Etienne Sved tourne le dos à la mer, se tourne vers la Casbah. Des hommes et des femmes dévalant les escaliers de la vieille ville ou entrant dans une vielle demeure tapie dans l’ombre. Vue sur la mosquée des Juifs, la synagogue : séparation nette des espaces, solitude solennelle du temple israélite dans cette rue de marché. Et, partout, des garçons et des filles, attroupés près d’une fontaine ou serrés les uns contre les autres dans une ruelle sombre, attendant d’être happés par l’objectif : léger étonnement, regards discrètement heureux de s’offrir au photographe.

Malek Alloula explique ainsi l’originalité de la démarche d’Etienne Sved, comparée à celle de photographes qui, avant lui, avaient arpenté ce même Alger coupé par des barbelés invisibles en deux univers parallèles: une ville européenne qui cerne la ville arabe et l’étouffe: «[Il] peut donner l’impression d’honorer une théorique dette photographique. Dans cette traversée d’Alger, […] il refera parfois quasiment les mêmes plans. Malgré cette politesse de surface, on s’aperçoit très vite qu’[il] porte un autre regard sur les êtres et les lieux.»
Alger, 1951, un pays dans l’attente, photographies inédites d’Etienne Sved | Yassin Temlali Portrait de l’arrière-pays paysan
Malek Alloula donne de ce regard « décalé » plusieurs exemples, dont celui d’une photo « banale » de la place du Gouvernement, dominée par la statue équestre du duc d’Orléans: «La place n’est plus cette vaste esplanade désertique bordée de ses mosquées […]. [Etienne Sved] y voit un manège aux hautes balançoires prises bruyamment d’assaut par des enfants hurleurs. […] Des gens qui s’arrêtent pour bavarder, fumer […]. Le duc d’Orléans, sur son piédestal, est lui aussi, parmi d’autres, un passant de cette place. Il a perdu de son hiératisme hautain.»

Ce «regard original» se radicalisera davantage lorsque Etienne Sved quittera Alger pour la Kabylie du Djurdjura. Portraits de paysans affairés, de vieillards aux moustaches de légende, l’étal d’un marchand. Pas l’ombre d’un Kabyle typique aux yeux clairs, oisif, dans son burnous blanc, mais des Kabyles en plein labeur. Il y a un bien un colon mais il est en costume-cravate, venu probablement inspecter ses terres, et l’air satisfait avec lequel il fixe l’objectif contraste avec l’allure besogneuse du fellah à côté, indifférent, tout à ses labours.

Après la Kabylie, Etienne Sved met le cap sur la plaine limitrophe, pays de pasteurs et de paysans où on sent déjà le souffle chaud du désert. C’est Sidi Aissa, où le photographe rend visibles ceux qu’on ne voyait que sous les traits de caïds arabes repus souriant aux sous-préfets européens. On voit les cafés maures, les paysans qui «descendent en ville» une fois par semaine, le marché aux bestiaux, les vestes élimées des maquignons, les enfants déguenillés. Tâches improbables dans la sérénité du bourg colonial.

Puis, enfin, avant le retour à Alger, c’est vers Boussaâda, première oasis sur la route du Sahara oriental, que se dirige la caravane solitaire du photographe. Non pas le Boussaâda pied-noir, propret et débonnaire, mais la ville arabe, ses terrasses et ses ruelles. Les magnifiques palmeraies bordées d’un oued capricieux mais aussi les gens: vieillards oisifs, paupières baissées sous le soleil d’hiver, garçons en kachabia et chéchia, filles en foulards multicolores. Les blancs mausolées austères mais aussi la vie quotidienne: vendeurs, rémouleurs, cordonniers, guérisseur et patient aussi dépenaillés l’un que l’autre. Rien d’agressif. Juste la misère, la misère ordinaire.
Alger, 1951, un pays dans l’attente, photographies inédites d’Etienne Sved | Yassin Temlali Le «poids des images ordinaires»
Le résultat de ce voyage n’est ainsi pas une «carte postale». Comme le note Benjamin Stora, Etienne Sved prend le contre-pied de l’iconographie coloniale, «avec les villes et leurs mairies en face de l’école, des habitants posant devant un kiosque à musique, des allées de platanes bien ordonnées». Il n’a fait le portrait d’aucun dirigeant nationaliste mais ses instantanés «apparaissent comme un écho réaliste aux événements […] qui ont marqué l’Algérie» de cette époque. Quelque chose de soumis dans les regards prouve qu’on ne peut pas aller plus loin dans la soumission. Le calme d’avant la tempête, ce calme dans lequel s’engourdissait le «Gouvernement général» avant d’être surpris par l’insurrection.

Les images d’Etienne Sved illustrent le «poids des images faibles», ordinaires, juge Benjamin Stora: la vie des «Algériens musulmans» sous la colonisation, avec ses rumeurs et ses silences, paysans et artisans absorbés par leur tâche, leur dénuement dont seule l’image peut témoigner jamais la parole. Photos strictement réalistes. On n’y retrouve pas, écrit Maïssa Bey, de portraits de «jeunes filles […] aux longues tresses sombres et aux cheveux dénoués, ces femmes lascives et offertes ou apeurées et réticentes». A peine, dans une rue de Boussaâda, une grand-mère, surprise dans une allée presque vide, et le profil volé d’une jeune mère avec ses enfants. A peine, à Alger, trois silhouettes en haik, inattendues, sur un quai du port… Les belles Mauresques languides, dans l’Algérie de 1951, n’étaient visibles qu’à un œil orientaliste.

L’exotisme est battu. L’exotique est un sentiment «préalable» et pour ainsi dire factice. Il s’approprie son objet, l’immobilise, le statufie. Il est incompatible avec une véritable sensibilité. La sensibilité, elle, rend l’objet en ce qu’il est, dans son propre mouvement, du dehors. La sensibilité peut être radicalement réaliste. C’est ce qu’Etienne Sved, en six semaines de voyage photographique, a admirablement démontré.



Notes
1 - Alger, 1951, un pays dans l’attente, photographies d’Etienne Sved, Textes de Malek Alloula, Maïssa Bey et Benjamin Stora. Coédite par Le Bec-en-l’air (France) et Barzakh Editions (Algérie), 2005.
2 - Etienne Sved (1914-1996). Né en Hongrie en 1914, il fuit son pays, à l’arrivée des nazis et se réfugie en Egypte, en 1938. De ce long séjour, il rapporte une collection de photos qui, dans un livre, L’Egypte face à face, le révèlera au grand public. Etienne Sved s’est installé en 1946 en France, où il mènera une brillante carrière de photographe et de graphiste.
3 - Benjmain Stora est professeur des universités à Paris, spécialiste de l’histoire du Maghreb et de la colonisation française. Ses dernières publications sont: La guerre d’Algérie, ouvrage collectif co-dirigé avec Mohamed Harbi, Robert Laffont, 2004 et Le livre mémoire de l’histoire: réflexion sur le livre et la guerre d’Algérie, coédité par Le Préau des collines (France) et Chihab (Algérie).
Maïssa Bey a été lauréate du Prix de la Société des gens de lettres en 1999. Son dernier roman est Surtout ne te retourne pas, coédité par L’Aube (France) et Barzakh (Algérie)
Malek Alloula est poète et essayiste. Il s’est révélé comme critique d’art à travers son livre Le Harem colonial (Slatkine, 1980). Il a publié en 2005 L’Accès au corps, poème (Horlieu). Yassin Temlali
(25/02/2006)
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