La guerre des mémoires | Yassin Temlali
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Yassin Temlali   
 
La guerre des mémoires | Yassin Temlali
Benjamin Stora
«La mémoire procoloniale est en train de l’emporter sur la mémoire anti-coloniale»

La «révolte des banlieues françaises» a précipité sur la scène politique le débat sur une loi qui date de presque une année, la loi du 23 février 2005 dont l’article 4 stipule: «Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord». L’histoire coloniale de la France revient en force dans les débats politiques français. Comment l’expliquez-vous?
Dans les années 80, seulement un million de personnes, essentiellement des Algériens, vivaient en France. Aujourd’hui, la France compte sept ou huit millions de personnes issues des anciennes colonies, d’Afrique du Nord comme d’Afrique noire. Ceci est un fait nouveau.
Les jeunes issus de cette immigration post-coloniale, maghrébine et africaine, se posent des questions sur leurs origines et sur les raisons des discriminations dont ils sont victimes. Lorsqu’ils sont amenés à comprendre le pourquoi de ces discriminations, ils tombent inévitablement sur l’histoire coloniale. Ils y retrouvent des processus semblables de ségrégation et de mises à l’écart. Il y a de leur part une volonté de savoir d’où ils viennent qui se conjugue avec l’action de la société française qui, d’une certaine façon, porte sur les populations issues de l’immigration post-coloniale le même regard qu’elle portait sur les colonisés. Les descendants de l’immigration post-coloniale ne supportent pas ce regard. Ils voudraient être français à part entière.

Beaucoup d’historiens ont réagi à l’adoption de la loi du 23 février 2005 et demandé son abrogation. Qu’est-ce qui vous a fait le plus réagir dans ce texte?
L’adoption de cette loi a été à l’origine de deux attitudes différentes. La première est celle qui consiste à dire que l’histoire est séparée de la politique, qu’elle ne doit pas être un facteur de légitimation de l’Etat comme c’est trop souvent le cas dans des pays d’Afrique et du Maghreb et que le rôle des historiens n’est pas de servir l’Etat mais de faire progresser la connaissance. Cette attitude se résume en ceci: ce n’est pas à l’Etat d’écrire l’histoire.
La deuxième attitude consiste à penser que l’histoire ne peut pas être séparée des enjeux politiques. Pour ma part, je m’inscris dans la même conception de l’histoire qui était celle d’historiens français comme Michelet, au 19e siècle. Les historiens français du 19e siècle étaient pour ou contre la République. C’étaient des historiens engagés qui ne se contentaient pas de réclamer le droit d’établir la vérité scientifique sur les événements.
Je crois que la vérité scientifique s’établit à partir des engagements du présent. C’est à partir d’engagements politiques dans la Cité que s’élaborent les récits historiques. C’est ce qui me fait dire que la réhabilitation du système colonial ne pose pas seulement un problème de déontologie, celui de l’écriture de l’histoire par l’Etat. L’historien doit dire qu’il est contre le nazisme, le colonialisme et l’esclavagisme. Un historien ne vit pas en dehors des enjeux politiques de son temps. C’est pour cette raison que je m’oppose à la réhabilitation des démons du passé, du nazisme, du colonialisme ou de l’esclavagisme. La célébration des «bienfaits de la colonisation» est réactionnaire. Elle est un retour quarante ans en arrière. La décolonisation est un fait, les Etats indépendants aussi.

Qu’est-ce qui explique qu’on assiste aujourd’hui à cette offensive d’une partie de la société française qui célèbre l’«œuvre coloniale de la France»? Pourquoi aujourd’hui?
Parce que la politique et l’écriture de l’histoire sont l’œuvre de groupes humains. Ces groupes ont chacun une mémoire, une histoire et un vécu. Ils tentent d’écrire l’histoire en l’infléchissant dans un sens ou dans l’autre.
Il y a, en France, des groupes issus de l’immigration post-coloniale, mais il y a aussi d’autres groupes issus de l’histoire coloniale, comme les rapatriés d’Algérie par exemple, qui ont de cette histoire une conception différente, embellie. Ils sont plusieurs millions et ont toujours existé dans la société française.
Depuis une dizaine d’années, nous sommes entrés dans une guerre des mémoires qui oppose ceux qui célèbrent la colonisation et embellissent son histoire et ceux qui estiment qu’elle n’a pas été un bienfait pour la civilisation humaine. Toute la question est de savoir s’il faut entretenir cette guerre et «choisir son camp» ou dresser des passerelles entre ces deux mémoires différentes et trouver des espaces mémoriels communs.

Est-il possible aujourd’hui de trouver ces «espaces mémoriels communs»?
C’est tout le travail que j’ai initié en France depuis une dizaine d’années. Cela fait quinze ans que je travaille sur cette guerre des mémoires. Je n’ai pas attendu pour le faire la loi du 23 février 2005.
La question est de trouver des espaces mémoriels communs autour d’histoires qui n’ont pas été seulement des histoires d’affrontements et de ségrégations mais aussi des histoires culturelles. Des personnages comme Mouloud Feraoun, Jean Amrouche ou même Albert Camus ont été des personnages pluriels. C’est probablement autour de figures de la littérature qu’on pourra construire une mémoire commune.
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Selon un sondage CSA paru dans Le Figaro, 64% des Français approuvent l'article 4 de la loi du 23 février 2005. La loi est approuvée par 75% des électeurs de la majorité mais aussi, ce qui est surprenant, par 68% des sympathisants communistes et 55% des sympathisants socialistes. Qu’est-ce que ces chiffres indiquent, selon vous, de la conception qu’ont les Français aujourd’hui de l’histoire coloniale de leur pays?
Les résultats des sondages sont toujours sujets à caution, mais ce sont des indicateurs dont il faut tenir compte. Chacun des deux grands groupes qui s’affrontent dans cette guerre des mémoires recherche des alliés dans la société française. Force est de constater que le groupe porteur d’une mémoire pro-coloniale a plus d’alliés dans cette société que le groupe porteur d’une mémoire anti-coloniale. C’est là un constat. La mémoire pro-coloniale est en train de l’emporter.
Lorsqu’on dit que la colonisation a été une «œuvre positive», on dit dans la foulée que la décolonisation n’était pas nécessaire, que l’indépendance de l’Algérie, par exemple, a été une erreur. Ce qu’on remet en cause c’est l’existence d’un Etat algérien avec son drapeau, ses ambassades, etc. La critique que les porteurs de la mémoire pro-coloniale font de la politique algérienne n’est pas une critique ordinaire du même genre que celle qu’on ferait de la politique d’un pays d’Europe de l’Est ou d’Amérique latine. Elle remet en cause l’existence même de l’Etat algérien indépendant.

Peut-on affirmer que cette attitude se nourrit de la crise que vit actuellement l’Algérie?
Oui. A la faveur de cette crise-là, les nostalgiques de la colonisation se sont mis à dire: «Ils s’entretuent entre eux! C’est bien normal parce que nous sommes partis!» Il ne faut pas se raconter d’histoires: c’est aussi cela la France!
Le débat est à la fois difficile et dangereux. Il est dangereux en ce sens qu’en France, un pacte s’était établi sur la nécessité de la décolonisation. Ce pacte était clair avec le général De Gaulle. En 1962, le peuple français s’est prononcé massivement, à plus de 80%, pour l’indépendance de l’Algérie. Il estimait donc que les colonisés avaient eu raison de revendiquer leur séparation de la France. Dire aujourd’hui que la colonisation a été une «œuvre positive», c’est, qu’on le veuille ou non, remettre en question ce pacte, ce consensus. L’influence de la mémoire de la guerre d’Algérie qui est celle de l’extrême droite est en passe de s’étendre dans la société française.
Aujourd’hui, le débat ne doit pas porter sur les bienfaits de la colonisation. On doit plutôt s’interroger: pourquoi les colonisés n’ont-ils pas accepté la colonisation? Pourquoi ont-ils revendiqué leur indépendance? Le vrai débat est là.

Dans le préambule de l’accord de Nouméa, signé entre le gouvernement français et le Front de libération nationale kanak, on lit: «Le choc de la colonisation a constitué un traumatisme durable pour la population d'origine.» On lit aussi: La colonisation a porté atteinte à la dignité du peuple kanak qu'elle a privé de son identité.», etc. En 2005, l’Assemblée nationale française vote une loi qui célèbre la colonisation. Pourquoi ce double regard sur l’histoire?
A l’époque, il n’y avait pas encore cette guerre des mémoires. Aujourd’hui, on est en plein dedans. A l’époque, la majorité des Français pensaient que la décolonisation était nécessaire.
Il faut s’interroger sur les raisons de ce changement. Il n’est pas inséparable de la crise des Etats indépendants, anciennement colonisés. L’immigration massive en provenance des pays du Sud ne s’explique pas uniquement par la mondialisation économique mais aussi par le manque de démocratie politique dans ces pays-là. On ne peut simplifier la situation en affirmant que tout va bien au Sud et qu’au Nord, tout le monde est méchant. Lorsque des centaines de milliers votent avec leurs pieds et quittent l’Algérie, le Maroc et la Tunisie vers l’Europe, cela ne s’explique pas seulement par des raisons économiques. L’émigration est, d’une certaine façon, une expression de désespoir de la possibilité de changement dans son propre pays. (23/12/2005)
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