L’Emir Abdelkader, apôtre de la fraternité de Mustapha Chérif  | Mustapha Chérif, Editions Odile, Emir Abdelkader, cimetière El Alya d’Alger, Canal de Suez, Arthur Rimbaud
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Djalila Dechache   

L’Emir Abdelkader, apôtre de la fraternité de Mustapha Chérif  | Mustapha Chérif, Editions Odile, Emir Abdelkader, cimetière El Alya d’Alger, Canal de Suez, Arthur RimbaudDe nombreux ouvrages ont été édités ces dernières années sur l’Emir Abdelkader. A la faveur de l’Année de l’Algérie de 2003, expositions, colloques, spectacles et ouvrages ont été proposés en France et en Algérie. Les écrivains se sont bien souvent arrêtés sur l’aspect biographique ou sur un pan de son parcours, le réduisant tantôt au guerrier, tantôt au mystique, à l’homme de plume ou encore au cavalier.

Mustapha Cherif, philosophe, professeur à l’Université d’Alger, spécialiste du dialogue des cultures, membre de la Fondation Emir Abdelkader, islamologue, lauréat du prix Unesco de la culture arabe et du dialogue interculturel (2013) et auteur de l’ouvrage qui vient de paraitre démontre que l’Emir Abdelkader est tout cela à la fois. C’est un plaisir de lire son ouvrage, d’entrer dans la clarté de son esprit, la richesse et à l’étendue de son savoir.

Le livre paraît dans l’édition française à un moment difficile pour les musulmans de France et de l’ensemble du monde pourrait-on dire. En effet, dès lors qu’une religion subit un amalgame entre ce qu’elle est, ce qu’elle représente et ceux qui la défendent et la pratiquent, il y a lieu de sérieusement s’inquiéter sur le vivre ensemble.

Le livre se compose de 7 chapitres, savamment équilibrés qui s’attachent à démontrer combien la démarche quotidienne, l’engagement et les combats, les faits historiques et les textes mystiques et politiques de l’Emir Abdelkader ont un socle commun, celui du visionnaire d’une société fraternelle dans le respect des religions de chacun. Il traduit l’unité d’un homme de stature et de destinée exceptionnelle.

« Ne demandez jamais quelle est l'origine d'un homme, interrogez plutôt sa vie, ses actes, son courage, ses qualités et vous saurez qui il est. » (Emir Abd el-Kader)

Il a passé toute sa vie en exil comme prisonnier de la France à partir du 23 décembre 1847, jusqu’à ce que ses cendres ne soient rapatriées depuis Damas en Algérie en 1966, au cimetière El Alya d’Alger. Ce transfert, commandé par le Président Boumediene marque la volonté de le hisser au rang des hautes figures nationales du pays indépendant depuis peu.

Face à une forme de «  génocide » culturel lors de la colonisation française (le mot est de l’auteur) l’Emir Abdelkader l’Algérien, tel que le nommait les Syriens, agissait.

Il fut l’instigateur du premier État algérien. Lorsqu’il est cerné de toutes parts par l’envahisseur français qui détruit sa ville, il en crée une qui sera mobile, la smala composée de près de 30.000 personnes.

L’organisation en cercles concentriques de la smala permettait d’organiser les journées avec des espaces dévolus aux activités des hommes, des femmes, des enfants et des bêtes. Chacun avait un rôle précis encadré par un responsable, lui-même par un chef et par un calife selon l’orientation géographique.

Il vivait la spiritualité pleinement en l’associant à sa vie quotidienne de telle sorte qu’il était en harmonie avec sa pensée et ses actes. C’est la meilleure réponse que puisse donner un homme de cœur et d’esprit.

Il n’aura de cesse que de suivre la voie mohammadienne, c'est-à-dire celle du Prophète Mohamed parce que tout d’abord par son origine il est chérif, c'est-à-dire descendant du prophète, il fait partie de la noblesse de plume par son père chef par ailleurs de la zaouïa quadiriyya et enfin il est lettré et très cultivé. Une bibliothèque familiale composée de livres rares, d’incunables, de manuscrits enluminés a été livrée à la soldatesque française sans état d’âme. Une petite poignée a été récupérée et se trouve au Musée Condé de Chantilly.

Il écrit de la poésie sur le mètre et le rythme de la poésie classique antéislamique. Plus tard il écrira des épîtres et son fameux ouvrage mystique « Livre des haltes », en complémentarité avec l’œuvre du grand philosophe andalou, Mohieddine Ibn Arabi (le vivificateur de la religion) dont il suivra également les enseignements à sept siècles de distance en éditant une partie de l’œuvre « Les illuminations mekkoises » dès son arrivée à Damas.

En pleine gloire lorsqu’ il remporte des batailles, il fonde le droit des prisonniers qui est considéré comme l’ancêtre du droit humanitaire, avec sa mère Lalla Zohra qui le secondera toute sa vie durant. « Abd el Kader a renvoyé sans condition, sans échange, tous nos prisonniers. Il leur a dit : « Je n’ai plus de quoi vous nourrir, je ne veux pas vous tuer, je vous renvoie. Le trait est beau pour un barbare ». (Lettre du Maréchal Saint-Arnaud).

Enfin l’un des autres points importants qui fit date dans le parcours de l’Emir Abdelkader fut le sauvetage de milliers de chrétiens damascènes lors d’une émeute druze sur le Mont-Liban en 1860. Toutes les ambassades présentes cette année là le décorèrent et l’honorèrent pour ce geste sans nul autre pareil.

« Plus que jamais, nous avons besoin de cette pensée », écrit Mustapha Chérif à propos de l’émir « éveilleur des consciences pour les deux mondes » dont le rêve fut partagé après lui, nous dit-il, par bon nombre de pacifistes tels Mahatma Ghandi ou Martin Luther King

Ce n’est pas par hasard si dans son engagement en faveur du Canal de Suez, sollicité par F. de Lesseps, l’Emir Abdelkader a vu au plan symbolique et au plan réel cette consécration du rapprochement de l’Orient et de l’Occident en référence au verset 100 de la sourate 23 : «  Les gens de l’isthme sont entre l’ici-bas et l’au-delà. Derrière eux cependant il y a le monde intermédiaire jusqu’au jour où ils seront sauvés. ».

Les Algériens qui connaissent mal l’homme et l’histoire, le jugent sans savoir au plus juste ce qui s’est passé. Ils s’empressent de parler de trahison en restant à la surface des événements et se focalisent sur l’épisode de son intronisation à une loge de la Franc-maçonnerie. Quand bien même cela serait vrai, même si des chercheurs, dans le sillon de Bruno Etienne, s’évertuent à le démontrer, cela ne change rien à ce qu’il a fait et ce qu’il laisse en terme de réflexion, d’héritage, de jalons posés pour notre présent et le futur des hommes.

« Si les musulmans et les chrétiens avaient voulu me prêter leur attention, j'aurais fait cesser leurs querelles; ils seraient devenus, extérieurement et intérieurement des frères ». Emir Abdelkader.

Qu’il soit comparé à Jésus-Christ par la Maréchal Bugeaud ou baptisé de Jugurtha par Arthur Rimbaud, l’émir Abdelkader a, tout au long de sa vie et après également, suscité la fascination chez ceux qui l’ont approché, têtes couronnées et notables jusqu’aux artisans qui lui ont apporté une aide lors de sa captivité amboisienne. En regardant les portraits faits de lui on s’aperçoit qu’il est tantôt peint tel un barbare hirsute avant que le peintre ne l’ait vu puis d’apparence christique, avec des yeux très clairs et une peau laiteuse, après qu’il l’ait vu.

Dire que l’émir Abdelkader est l’apôtre de la fraternité est le titre le plus juste que l’on puisse lui donner à travers le temps. C’est une dominante qui manque cruellement aujourd’hui que tous les idéaux sont tombés. Ce livre important devrait combler les adeptes de sa pensée, ceux qui le découvriront et enfin taire ses détracteurs.

 


 

Djalila Dechache

19/03/2016

Mustapha Chérif, L’Emir Abdelkader, apôtre de la fraternité, Editions Odile Jacob, 2016