"Chouf " de Sébastien Joanniez  | Sébastien Joanniez, trilogie théâtrale, compagnie Arnica, Emilie Flacher, Maison des Métallos, Editions espaces 34
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Djalila Dechache   

"Chouf " de Sébastien Joanniez  | Sébastien Joanniez, trilogie théâtrale, compagnie Arnica, Emilie Flacher, Maison des Métallos, Editions espaces 34Comment parler des Algériens sans tomber dans des lieux communs ? Que dire de l'Algérie ? Comment qualifier la France ? Que retenir de cette histoire commune entre la ces deux pays ? Colonisation, guerre, émigration : trois réalités, trois brûlures qui résonnent dans l'esprit de beaucoup.

A la faveur d'une rencontre entre un auteur, Sébastien Joanniez et la compagnie Arnica, une création multiple est née. Tout d 'abord un texte "Chouf ", une trilogie théâtrale "Ecris-moi un spectacle" , très justement sous-titrée " 3 spectacles autour du lien franco-algérien", et -pourrait-on ajouter- algéro-français pour souligner un univers, une manière de voir, de dire, de transmettre.

" En Algérie à l’époque on dansait sur un volcan, on le savait mais on était heureux, tous ensemble les deux pieds dans le feu ".

Parlons du texte : ce qui agit immédiatement à sa lecture vient de sa construction, situations du quotidien, touches légères de bribes de souvenirs qui apparaissent et disparaissent, rappelant la technique du fondu enchaîné utilisée au cinéma, à la manière de Godard ou Truffaut.

On aimerait revenir en arrière mais on est déjà pris par ce qui va suivre.......un peu comme la mémoire, différente en fonction des jours et pourtant la même dès lors que des choses remontent à la surface que l'on croyait évanouies, il suffit de si peu pour que tout revienne et submerge...

C'est ce qui caractérise l'écriture de Sébastien Joanniez qui a effectué des voyages entre les deux pays, rapportant des fragments de vie avec beaucoup de délicatesse poétique, que ce soient des mots, des mains, des entretiens, des photos, des voix et des visages "issus de rencontres ou totalement inventés".

Son style favorise la lecture à voix haute comme un monologue intérieur surgissant d'un silence enfoui.

Organisé en trois parties aux titres réalistes comme tirés de l'oralité, le livre se transforme en pelote de laine, faisant, défaisant, refaisant l'histoire. Il le fallait pour que l'horizon apparaisse, des anciens, des parents vers les enfants.

Parfois il n'y a qu'un mot ou si peu laissant la place à toute une vie de peine, de sacrifice, de solidarité : " moi j'avais pas la balançoire dans mon jardin, mais le voisin oui, mes enfants ils aillaient se balancer chez lui ...".

Des dessins à l'encre de chine d'Aurélie Blanchin sont inspirés de ses carnets de voyage en Algérie et des marionnettes d'Emilie Flacher.

Ecris-moi un mouton

Programmée lors de la 8ème Biennale des Arts de la Marionnette à la Maison des Métallos à Paris, initiée par la Maison du Théâtre de Jasseron, cette trilogie est présentée par la compagnie Arnica. Le metteur en scène, Emilie Flacher, cherche à offrir " un théâtre de marionnettes et d'objets qui parle du monde d'aujourd'hui".

Il fallait le faire ; on a trop vu les mêmes films et documentaires avec des images d'archives dépourvues de son. Or comment raconter ces postures de conquérants, le bruit des bombes et des mitraillettes, la torture, la population décimée, la terre ravagée, les hommes transformés en chair à canons, le traitement du corps des femmes… Et surtout comment vivre avec tout cela : fardeau des parents, séquelles, silences, stigmates qui se retransmettent...

On dirait rien longtemps (puis tout à coup tout)

En premier lieu, ce sont les hommes, les militaires, l'armée française, il faut du temps pour nommer les événements de la guerre. Dans le noir de la petite salle, le décor est planté : une simple lampe, un casque militaire, un béret, une vieille radio, une carte michelin, une valise, celle qui a fait des guerres....

Et les marionnettes prennent leur place, de chiffon, de toile de jute, les femmes de harkis dans les camps " France ou Algérie, j'ai jamais le pays qu'il faut " .

Des soldats qui n'avaient jamais vu la mer, traversée en bateau, fièvre et délire durant les hospitalisations......des blessures indélébiles.

On vivrait tous ensemble (mais séparément)

Puis, l'émigration dans les cités de transit précédant les barres de HLM, on demande des bras pour reconstruire : "On nous appelle les arabes pourtant c'est loin l'Arabie"......Une bande son laisse échapper des airs de musique Châabi, de Rap, des discours prometteurs d'hommes politiques

Des blocs d'habitation interchangeables, modulables comme la main-d'oeuvre à coup d'hommes seuls et de regroupement familial. Mais tout le monde vieillit, avec ces pathologies de l'exil, la vie des mines et des travaux difficiles, "j'ai la maladie qui tousse", les enfants grandissent, forcément en rébellion, la haine, les ghettos, le rejet, les violences. L'actualité s'en fait largement l'écho et ne retient que cela.

On en croirait pas ses yeux (au début)

Pour finir, il s’agit d’une pure fiction disent les auteurs, un Algérien, Smaïl Béranger, accède au pouvoir municipal par levote démocratique sous bannière de la république française au moment de la Révolution de 2024.

La réalité de 2015 est parlante, de plus en plus d'élus politiques "issus de la diversité " prennent place avec le ruban tricolore, participent au jeu démocratique et cela ne va pas s'arrêter.Il est sûr que cette poussée va s'accentuer et bouleverser profondément le paysage politique français ; elle va aller de pair avec celle des diplômés, des inventeurs ou artistes de plus en plus nombreux, porteurs d'attentes et de projets nouveaux.

L'usage et l'échelle des marionnettes minimisent l'horreur de la guerre mais ne minimisent pas la peine que l'on ressent. Elles sont réalisées de manière expressive sans excès de telle sorte que l'identification se fait en douceur. La scénographie fonctionne au delà de ce que l'on pourrait penser.

Plus on s'approche de ce monde de lilliputiens, plus on a l'impression de rentrer dans le coeur du sujet avec des yeux d'enfants.

Cette trilogie issue du livre de Sébastien Joanniez est une réussite : elle permet de parler aux grands et aux plus jeunes de cette histoire qui scelle à jamais le destin des Algériens et des Français.

 


 

Djalila Dechache

10/06/2015

 

*Chouf (regarde) texte de Sébastien Joanniez, Editions espaces 34, 2014.