Jacqueline Risset, Assia Djebar : regards croisés | Assia Djebar, Fatima-Zohra Imalayen, Jacqueline Risset, La Divine Comédie, Académie française
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Nathalie Galesne   

//Assia Djebar Assia Djebar

Deux grandes dames des lettres viennent de quitter la scène littéraire où elles avaient oeuvré à travers l’écriture, la traduction, le cinéma et l’enseignement pendant quatre décennies. A l’occasion de la disparition de l’écrivaine algérienne ce 7 févier, Babelmed republie le témoignage de Jacqueline Risset, décédée le 3 septembre 2014 à Rome, sur l’élection de son amie à L’académie Française.

 

16 juin 2005, élection d’Assia Djebar à l’Académie française

Le contexte

« Dès l’âge de mes quinze ans, raconte Assia Djebar, j’ai adhéré à une conception fervente de la littérature. ‘J’écris pour me parcourir’ disait le poète Henri Michaux. J’ai adopté, en silence, cette devise ». Et de fait, lorsqu’elle entre à l’Académie française le 16 juin 2005, Assia Djebar, alias Fatima-Zohra Imalayen, a derrière elle une œuvre foisonnante. Ecrivain de langue française internationalement reconnue, auteure d’essais, de romans, de poésies, de pièces de théâtre, d’opéras, elle réalisa aussi plusieurs films avant d’opter définitivement pour l’écriture. Elle enseigne de nombreuses années, d’abord l’histoire en Algérie puis la littérature aux Etats-Unis. Elle est actuellement professeur à la ‘New York University’.

Au delà de l’immense talent qu’elle récompense, l’élection d’Assia Djebar au fauteuil 5, précédemment occupé par le juriste Georges Vedel, revêt une portée hautement symbolique. Tout d’abord parce que la nouvelle arrivée est une femme, genre largement minoritaire au sein de cette ‘vénérable’ institution créée en 1635 par le Cardinal Richelieu. Seul six dames sur trente-huit académiciens y siègent. Enfin, et c’est sans doute l’aspect le plus saillant de cette nomination, Assia djebar est algérienne. Un demi siècle après le début de la guerre d’Algérie, cette gratification est donc particulièrement significative puisqu’elle reconnaît l’apport fondamental aux lettres françaises d’une création irriguée par les cultures arabes et berbères, bannies par le système colonial.

«Mon écriture en français est ensemencée par les sons et les rythmes de l’origine», dit Assia Djebar dans le discours qu’elle prononça le jour de sa réception à l’Académie française, et qu’elle dédia à ses ‘amis disparus’ : « m’avait saisie la sensation presque physique que vos portes ne s’ouvraient pas pour moi seule, ni pour mes seuls livres, mais pour les ombres encore vives de mes confrères — écrivains, journalistes, intellectuels, femmes et hommes d’Algérie qui, dans la décennie quatre-vingt-dix ont payé de leur vie le fait d’écrire, d’exposer leurs idées ou tout simplement d’enseigner... en langue française. »

 

Le témoin

Jacqueline Risset

//Jacqueline RissetJacqueline RissetPoétesse, écrivain, auteur d’une traduction de référence de La Divine Comédie de Dante, professeur à l’Université Roma 3, Jacqueline Risset rencontre Assia Djebar à l’Ecole normale supérieure de jeunes filles de Sèvres. Les deux jeunes femmes tissent alors un lien d’amitié et une complicité intellectuelle féconde qui les accompagnent depuis plus d’un demi siècle. Jacqueline Risset a publié, en février dernier, « les instants, les éclairs », (éd. Gallimard) ; sa traduction des « Rimes » de Dante sortira en octobre prochain (éd. Flammarion).

Le témoignage

Le 16 juin 2005 est une journée mémorable, surtout si l’on pense à qui était Assia à l’époque où nous fréquentions ensemble l’Ecole normale supérieure. C’était une rebelle, réfractaire à tout ce qui y avait d’académique et de passéiste dans l’enseignement français. Nous étions très amies. Assia était joyeuse, nous avons beaucoup ri ensemble, c’était une gourmande qui nous offrait des gâteaux dont elle raffolait les soirs de Ramadan. Bien qu’elle eût le même âge que nous, elle nous semblait beaucoup plus mûre que les adolescents français car elle était dotée d’une réflexivité particulière. Sans doute parce qu’elle avait cette expérience de l’Algérie déjà longuement méditée, doublée d’un questionnement intérieur sur son rapport à la France.

Il lui est arrivé de me raconter plusieurs fois ce matin où son père l’amena à l’école française. Elle lui en était très reconnaissante estimant que cette décision avait été déterminante dans son cheminement de personne libre. Cette dualité culturelle et linguistique entre la France et l’Algérie sera centrale dans la tension littéraire que renferme son écriture. La description des femmes de sa famille y est récurrente. Sa réflexion sur les langues aussi : le français qu’elle devait à son père instituteur, l’arabe qu’elle avait étudié à partir de sa double vocation d’historienne et d’écrivain, et le berbère -langue de la mère- directement rattaché à l’expérience familiale de l’enfance. ‘Les enfants sont tous des linguistes’ disait Roman Jakobson, mais ils perdent leur capacité en grandissant, sauf ceux qui l’approfondissent. C’est le cas d’Assia qui a conservé les perceptions intenses de ce qu’est une langue en les interrogeant et en les approfondissant à l’âge adulte.

Assia nous a annoncé sa nomination à l’Académie française en riant, sans doute avait-elle en mémoire la manière dont, étudiantes, nous tournions en dérision ce lieu qui nous paraissait l’essence même de ce qu’il y avait de plus conservateur dans la culture française. Inattendue, son élection a introduit au sein de cette institution une dimension nouvelle fondée sur la reconnaissance d’un écrivain qui avait emprunté un chemin vers la France tout en restant fidèle à ses propres racines. Je me souviens que le jour où elle a été reçue au fauteuil de Georges Vedel, Assia n’a pas sacrifié à cette habitude des académiciens qui consiste à faire un long éloge de leur prédécesseur. Elle a préféré, en revanche, évoquer sa relation aux différentes cultures qui ont nourri son écriture, racontant des petits passages de son existence et du rôle fondamental que la langue française a eu dans son parcours. Elle avait mûri précisément l’idée que si elle n’y avait pas eu accès, elle n’aurait pas bénéficié de cette double entrée dans le monde adulte et aurait fini par avoir le sort des femmes de sa famille qui étaient, certes, des personnalités très intéressantes, mais qui avaient été bloquées dans la réalisation d’elles-mêmes. Elle a d’ailleurs écrit avec beaucoup de pénétration sur les limitations de la liberté féminine, en particulier sur ce que pouvait représenter le voile comme fermeture, comme clôture, comme empêchement du développement de soi. Elle l’a fait de façon extrêmement sincère et hardie, à la fin du XXème siècle, dans une période où sévissait en Algérie une guerre d’une cruauté insensée visant, entre autres, les femmes. Dans cette nuit que traversait son pays, Assia a perdu plusieurs ami(e)s qui ont été assassiné (e)s, crimes qu’elle a dénoncés de façon très courageuse.

Avec son élection, l’Académie française a montré qu’elle reconnaissait l’apport essentiel de la francophonie, ce français venu d’ailleurs. Ce qui est remarquable chez Assia, ce n’est pas seulement les nouvelles questions et les nouvelles perspectives qu’elle a introduites dans le champ littéraire, c’est aussi cette virtuosité avec laquelle elle manie la langue française. Son écriture est très belle, vaste, riche, érudite. A travers celle-ci, elle n’a eu cesse tout au long de son œuvre de cultiver et d’interroger les acquis fondamentaux qu’elle s’était forgée à l’Ecole normale supérieure. Je me rappelle qu’elle avait été particulièrement sensible à ce que je lui racontais de la relation de Dante à la langue. Bien qu’il fût imprégné de latin, comme tous les doctes et intellectuels du Moyen-Age qui communiquaient dans cette langue, il décida d’écrire le premier grand poème de la culture italienne en langue vulgaire, ce qui fut une révolution. Assia Djebar fut frappée par cette expérience de Dante qui choisit d’écrire dans la langue de l’enfance et non pas dans la langue officielle de son époque. Elle s’empara de cette problématique médiévale pour la repenser dans une perspective absolument moderne et définir son propre rapport aux différents versants du verbe.

Je me suis énormément réjouie de l’entrée d’Assia à l’académie française. Elle méritait cette distinction honorifique qui la compensait des moments douloureux qu’elle avait traversés, y compris ceux qu’elle vécut à l’école normale supérieure où elle fit ses études dans les pires moments de la guerre d’Algérie. Ainsi la jeune étudiante, brillante et déterminée qu’elle était, décida de ne pas passer l’agrégation pour exprimer son indignation et son désaveu vis à vis de la politique coloniale que la France menait dans son pays. Ce fut téméraire de sa part puisque en ne se présentant pas à ce concours, elle renonçait à sa carrière et à un avenir assuré du point de vue financier. Cette reconnaissance que la France lui témoignera quelques cinquante ans plus tard, n’est que justice rendue!

 


 

Nathalie Galesne

Article publié dans le N° du Courrier de l’Atlas de juin 2014