Algérie: Fatwa contre Kamel Daoud | Kamel Daoud, El Watan, Fayçal Métaoui, Sofiane Hadjadj, Selma Hellal, Adlène Meddi, Sid Ahmed Semiane
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El Watan   

//zoom | © AFPzoom | © AFPL’appel au meurtre du pseudo-imam salafiste Hamadache contre l’écrivain et journaliste Kamel Daoud a créé une onde de choc dans la société, mais a aussi mis à nu l’indigence du régime face au fanatisme et les silences complices d’une certaine élite soupçonneuse et dépassée.

-Kamel Daoud : «Nous ne laisserons jamais passer cela»

«L’enquête a été enclenchée mercredi par le parquet, ici à Oran, et les services de sécurité m’ont indiqué que l’affaire est prise en charge», a déclaré hier l’auteur et journaliste Kamel Daoud à El Watan Week-end, qui compte aussi poursuivre la chaîne de télévision privée Ennahar TV après la diffusion en direct des appels au meurtre du salafiste Abdelfatah Hamadache. Le chroniqueur du Quotidien d’Oran a indiqué aussi que plusieurs titres de la presse privée se sont constitués partie civile contre Hamadache. Par ailleurs, l’auteur de Meursault, contre-enquête se dit «déterminé à ne pas lâcher cette personne qui l’a menacé», car «il s’agit d’un test, ils veulent tester nos réactions, mais nous ne laisserons jamais passer cela». «C’est une occasion civique, une occasion unique, pour montrer que cela ne sera pas possible». «Si je remets en cause la réconciliation nationale, je vais en prison. Mais quand un fou remet en cause mon droit à la vie, il profite de l’impunité. La réconciliation le protège, mais ne me protège pas», s’indigne l’écrivain. «Et cet élan de solidarité, extraordinaire, que dire d’autre ?, poursuit Kamel Daoud. L’enjeu est nous tous, nos enfants. Beaucoup de gens ont compris que l’enjeu est énorme et que les années 1990 sont une menace permanente, une possibilité si on baisse les bras». Est-ce que le journaliste craint pour sa vie ? «J’ai peur, mais je suis surtout en colère, atterré par tant de violence, de bêtise et de haine, sommes-nous condamnés à un Moyen-Age sans fin ?».

                                                                

-Fayçal Métaoui : "Silence complice"

La justice algérienne, celle qui détient injustement le jeune journaliste Abdelsamie Abdelhay, en détention provisoire à Tébessa, garde le silence sur l’appel au meurtre lancé par un faux imam nommé Abdelfatah Hamadache contre le journaliste et écrivain Kamel Daoud. Cette justice qui ne dit rien est complice. Le ministre de la Justice, interpellé publiquement par un groupe d’artistes et d’intellectuels, a eu une curieuse déclaration, hier à l’APN, Chambre basse du Parlement, sur cette sensible affaire. «Il faut consacrer l’Etat de droit en Algérie. Si quelqu’un se sent victime d’un préjudice, il peut déposer une plainte devant la justice», a déclaré Tayeb Louh, cité par le site TSA. Qu’en est-il de l’appel au meurtre assumé publiquement par Hamadache, y compris à l’antenne d’Ennahar TV ? Que dire de l’incitation à la haine ? Tayeb Louh, qui ne semble pas saisir la gravité de la situation, n’a rien à dire. Aucune position. Mais à quoi sert donc un ministre de la Justice ? Et qui protège un citoyen algérien d’une fatwa meurtrière même fausse et infondée ? Il est évident que la responsabilité de l’Etat algérien est pleinement engagée au cas où il arriverait un malheur au journaliste et écrivain.

Qu’un ministre de la Justice fasse dans la fuite en avant, ou qu’un ministre de l’Intérieur se taise relève de comportements scandaleux de responsables incapables d’être à la hauteur de leurs missions. Quand on n’a pas le courage d’assumer une position politique et de défendre des principes universellement partagés, on démissionne et on disparaît du champ de vision. Le silence de certains cercles intellectuels, artistiques, littéraires et universitaires sur les menaces sérieuses contre la vie de Kamel Daoud est également une attitude honteuse.

Les petites jalousies, la lâcheté, l’inconscience, l’incapacité de comprendre les enjeux, le refus de se positionner et de s’engager sur les chemins de l’Histoire sont des maladies qui collent désormais à ces cercles, très à l’aise dans le dénigrement, la critique de salon et la distribution des cartes de la moralité. Cela a été largement vérifié lors du débat politique avant l’élection présidentielle d’avril 2014 et après l’attaque du faux mufti d’Ennahar TV, Chemseddine, contre le film El Wahrani de Lyès Salem.

Hamadache, qui n’a pas lu les livres de Kamel Daoud, et Chemseddine, qui n’a pas vu le film de Lyès Salem, se sont permis d’ouvrir le feu et d’exprimer leur aversion de la libre pensée et de la création artistique. Ils ont publiquement assumé leur action. Une action condamnable et en décalage avec la marche du monde actuel.Qu’en est-il de ceux censés se prononcer en faveur des libertés, de l’art et de la culture ? Où sont donc passés les défenseurs de la démocratie, de la liberté d’expression, de la liberté de conscience et de la liberté d’opinion ? En Algérie, le courage est devenu une denrée rare. C’est un constat. Froid. Toujours est-il que l’indifférence face à l’appel au meurtre contre Kamel Daoud ressemble à une autre forme de complicité.

Demain, personne ne dira qu’il n’était pas au courant. Reste ce comportement regrettable des télévisions privées algériennes qui relaient d’une manière irresponsable et contraire à la loi les appels au meurtre. Hamadache habite les plateaux de ces télés depuis des mois, contrairement Kamel Daoud qui n’a jamais eu droit à la parole. Libre à ces chaînes d’avoir un choix politique et idéologique, mais il leur est interdit de pousser au crime quelle que soient les raisons et d’ouvrir la porte aux abus et à la violence. Inutile de rappeler que le champ audiovisuel algérien a besoin en urgence d’une régulation selon les normes universelles.

                                                                       

-Sofiane Hadjadj et Selma Hellal, éditions Barzakh : "Traquer les «traîtres»"

Aujourd’hui, en Algérie, l’artiste, le journaliste, l’écrivain, l’historien, est attaqué avec une violence inouïe, remis en cause non seulement dans sa démarche créative et intellectuelle, mais jusque dans son droit à vivre – puisque c’est leur mort, pour certains d’entre eux, qui est publiquement réclamée par leurs détracteurs. Appels à la haine, insultes et accusations lancés par des individus, ou groupes de gens, autoproclamés détenteurs exclusifs de la vérité, de la norme, et s’érigeant en garants de l’ordre moral.Quand la création et la recherche sont menacées par la bien-pensance et l’instrumentalisation du débat public, comment ne pas penser, avec effroi, aux prémices de l’horreur des années 1990 ?L’écrivain et chroniqueur Kamel Daoud est, depuis mardi, la cible d’une attaque qui réveille les pires réminiscences. Abdelfatah Hamadache, imam salafiste, chef d’un parti non agréé (Front de la Sahwa islamique salafiste libre) a décrété, mardi 16 décembre, sur sa page facebook, que Kamel Daoud était un écrivain «apostat» et  «mécréant», ennemi de l’islam, et il appelle «le régime algérien à le punir comme il se doit, en le condamnant à mort».

Inquiétude, malaise

Mais laissons de côté un instant le cas de Kamel Daoud. Car, juste avant lui il y a eu Lyès Salem, réalisateur du film L’Oranais, violemment attaqué par le très médiatique Cheikh Chemsou (sans que celui-ci ait vu le film) au prétexte qu’il donnait une mauvaise image des moudjahidine (notamment présentés comme des consommateurs d’alcool). Accusation relayée par certains membres de l’Organisation nationale des enfants de chouhada (ONEC) et de l’Organisation nationale de la société civile (ONSC) qui ont écrit une lettre ouverte au président de la République pour lui demander d’interdire la diffusion du film en Algérie.

Dans le même ordre d’idées – avec les nuances et précautions qui s’imposent – il y a quelques jours à peine, le livre de l’anthropologue Meriem Bouzid Sababou, consacré au rituel de la célébration de la fête de Achoura, la S’beiba, à Djanet (paru aux éditions CNRPAH en 2013), a fait l’objet d’une autre polémique : «des notables» et «des jeunes» de Djanet, lit-on dans la presse, ont adressé une lettre au Premier ministre, avec copie à la ministre de la Culture, où ils demandent que le livre, jugé diffamatoire, soit retiré du marché. Ils reprochent à l’auteure d’avoir laissé entendre que des femmes touarègues ont pu se prostituer pendant la période de la colonisation.

Résultat, le Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH) d’Alger, sous la pression, a accepté de retirer le livre. De quoi s’agit-il ? Qu’est-ce qui permet à des personnes, imams, «jeunes», «groupes», «associations» ou «notables» de s’ériger en garants de la juste version des faits de l’histoire, de se subsister au créateur ou à l’historien, en s’immisçant dans son travail et s’arrogeant le droit de se prononcer sur le caractère «licite» ou «véridique» d’une œuvre ? En outre, à quoi obéit cette posture consistant à saisir l’Etat, à le sommer de réagir, comme s’il était défaillant ? Pourquoi ces gens-là cherchent-ils à se substituer à la seule instance censée régir les règles de la société et du vivre ensemble ? Et pourquoi donc l’Etat (ministères de la Culture, de la Communication), dans les trois cas, semble obtempérer, ouvertement ou implicitement (par son silence), à ces injonctions ?

Rappel (de bon sens) : ces œuvres sont le fruit soit d’une recherche (comme pour Meriem Bouzid), soit d’une pensée subjective et/ou d’une création artistique (Kamel Daoud et Lyès Salem), qui, chacune, dans leur élaboration, obéit à des codes bien précis, propres à son domaine : la rigueur et l’objectivité, le travail de terrain, le recoupement des archives et des sources dans le premier cas ; le déploiement de l’imaginaire et la revendication de la singularité dans le second. Qui sont ces gens alors pour prétendre juger ces travaux, ces œuvres en pratiquant une double ingérence : la leur, et celle de l’Etat qu’ils interpellent afin que celui-ci les censure et/ou les punisse ? Quelle légitimité ont-ils ? En conséquence de quoi, ce qui devrait relever de la fête de l’esprit, ce qui devrait nous procurer joie et fierté car il nous intègre dans la grande famille de l’imaginaire universel se trouve terni, abîmé et devient l’objet d’instrumentalisation, de musellement et plus grave encore donne lieu à un appel au meurtre. Tristesse.

L’ère du soupçon

En amont, c’est de «soupçon» généralisé qu’il s’agit. Le débat intellectuel ou public en Algérie semble fatalement graviter autour d’un seul enjeu et réduit à une seule question : celui de la «traîtrise». Dans le cas de Kamel Daoud, une partie de l’intelligentsia a marqué son opposition à l’égard de l’auteur/chroniqueur non par le biais d’interventions construites, ni sur la base d’une lecture critique de son roman, Meursault, contre-enquête (la plupart d’entre eux ne l’ont pas lu), mais en faisant son procès insidieux, frisant l’insulte et la diffamation, et, in fine, en laissant planer le soupçon qu’il est un «traître». Voilà le mot fatal ! Traître à quoi en vérité ? Un chroniqueur, un écrivain, un artiste est mis en demeure de justifier son «patriotisme» à tout prix. Mais qui définit ce qu’est un patriote ? Cette notion de «traître» renvoie bien évidemment à la guerre de Libération et ce n’est pas pour rien que l’insulte suprême reste celle qui consiste à être traité de «harki», mot qui a bel et bien été jeté à la face de Kamel Daoud par cette même intelligentsia.

Est-il seulement possible aujourd’hui, en Algérie, d’avoir une parole créatrice, c’est-à-dire absolument singulière, possiblement excessive voire outrancière, sans qu’un procès d’intention ne soit fait à son auteur, et que celui-ci soit accusé de blasphème, de traîtrise ou d’être un «vendu» à l’Occident ? Ou faut-il se faire le porte-voix des idéologies et groupes (d’intérêt) divers qui structurent et divisent trop profondément la société : la gauche panarabe, l’islamisme radical, le nationalisme étroit, le berbérisme frileux, les milieux d’affaires véreux, etc. ? Ce sont ces groupes qui s’arrogent aujourd’hui le droit de dire qui est un bon musulman, un moudjahid avéré, un «vrai» Kabyle, un nationaliste authentique et, au-delà, ce qu’est un historien agréé ou un artiste autorisé.

Enfin, fondamentalement, dans ce contexte de régression et de violence sourde – bien d‘autres citoyens souffrent autrement plus du non-droit – il est permis de se demander, avec angoisse et gravité : où se trouve donc, ici, le citoyen dont l’existence est normalement garantie par la Constitution ? Où est donc l’Etat de droit ? Où sont les libertés publiques et la liberté d’expression ? Quel sens et quel horizon communs dessine-t-on pour nous ?

                                                                

-Adlène Meddi : "La haine, alliée du pouvoir"

Alors que les groupes islamistes armés assassinaient en masse en Algérie au milieu des années 1990, un ministre de la République, Sassi Lamouri, chargé des Affaires religieuses, n’a-t-il pas eu ces mots scandaleux : «Pourquoi assassinez-vous des policiers, ce ne sont pas des communistes ?» Ce n’est pas ici un rappel anecdotique, mais un indicateur de la vraie nature rétrograde et arriériste du pouvoir algérien. Un pouvoir qui ne pouvait que s’appuyer sur les courants les plus intégristes et les plus fascisants de la société pour imposer ses options et qui, donc, a créé l’environnement objectif permettant à un obscur imam de quartier de condamner à mort impunément un auteur-journaliste, et de crier sa haine contre tout ce qui n’obéit pas à sa vision wahhabite.

Un pouvoir incapable de créer des référents civilisationnels nourris de nos identités multiples, préférant bricoler des approches idéologiques incendiaires, comme ce fut le cas à Ghardaïa, où des imams ont appelé à tuer les Ibadites. Cette incapacité du régime à apaiser les tensions et le passif des années 1990 s’enracine dans son manque de légitimité, son arrogance et son déni de la société, la laissant livrée aux charlatans et aux apprentis sorciers qui décident de la vie et de la mort d’innocents, exactement comme le faisaient avant le GIA, l’AIS, le GSPC, etc., ou aujourd’hui Aqmi et Daech. Et quand un officier de police à Oran hésite un moment avant d’enregistrer la plainte de Kamel Daoud mercredi matin, c’est que l’idéologie intégriste a gangrené toutes les structures de l’Etat, qui voit dans la bigoterie hypocrite la meilleure et l’unique manière de vivre sa foi.

L’hésitation de ce policier, dont l’appareil à qui il appartient agit souvent comme une police des mœurs, démontre que le travail de propagande des médias pro-pouvoir, qui ont distillé la haine de l’autre au service du régime et des puissances réactionnaires étrangères, a porté ses fruits. Ces médias ont dressé les Algériens les uns contre les autres, s’attaquant aux croyances et aux convictions, criminalisant même les autres rites musulmans, au point qu’on annonce fièrement en une que les gendarmes font des descentes dans les universités pour «traquer» des chiites algériens, comme s’il s’agissait d’une bande de terroristes !

Ces médias de la haine, qui comme par hasard sont les plus fervents soutiens du régime qui leur rend si bien en termes financiers, tentent depuis plus d’une décennie de détruire le bon sens et le vivre ensemble des Algériens, voulant imposer une moralité bigote comme unique échelle de valeur dans la société : il ne s’agit plus de s’adresser à des citoyens, mais à des croyants, pour paraphraser Kamel Daoud, et seule l’orthodoxie inspirée du wahhabisme compte pour évaluer une personne ou une situation. Ces dérives dangereuses, terreau du terrorisme qui n’arrête pas de recruter dans notre pays, sont en premier lieu de la responsabilité du régime qui n’a pas voulu transformer l’essai de la victoire militaire contre les groupes armés et a préféré négocier sur le dos des victimes, au point de laisser impunis les criminels (qui peuvent même organiser une «université d’été») et d’humilier toutes les forces, civiles ou militaires, qui ont combattu le terrorisme intégriste. Voilà le prix que nous allons payer, collectivement, aujourd’hui qu’un homme condamne à mort un journaliste, un écrivain, en direct sur une télé privée, sans que le pouvoir ne bouge le petit doigt. C’est plus qu’une complicité : la main du pouvoir tient aussi fermement le couteau du boucher.

                                                                 

-Sid Ahmed Semiane, auteur : «Non, je ne suis pas Kamel Daoud…»

Un appel au meurtre. Un appel au meurtre publié, signé et assumé publiquement et fièrement par son auteur, l’étrange M. Hamadache, sinistre charlatan, névrosé du hadith qui, sans être mandaté, se désigne avocat d’office de Dieu sur Terre, se joignant ainsi à un plus large collectif d’avocats de Dieu dans le monde musulman, collectif plus proche du crime organisé et de la terreur que de la parole apaisée de la foi. Un pas a été franchi. Un pas de plus que personne n’avait osé franchir jusque-là, du moins de cette manière. L’appel au meurtre est une affaire sérieuse, même quand il est proféré par un sombre imbécile, parce qu’il existera toujours plus imbécile pour le mettre à exécution, d’où le danger. La balle est déjà sortie de son canon. Le chien a été activé.

Dans le fonctionnement d’un Etat sérieux, cette affaire est prise en charge dans les minutes mêmes où elle se profile par les plus hautes autorités. Elle concerne en premier lieu la police et la justice, deux institutions dont les mécanismes sont suffisamment rodés pour en saisir immédiatement toute la gravité et ainsi dégoupiller toute forme de menace éventuelle, en apportant les réponses les plus rapides et les mieux adaptées. Mais comme cette affaire est politique aussi, c’est celle du gouvernement.

Un appel au meurtre relève de la responsabilité de l’Etat et de ses institutions. L’affaire Kamel Daoud ou celle de Lyes Salem, depuis quelques semaines, nous plongent au cœur de la déliquescence de cet Etat. De son affaissement. Et de la difficulté à le mettre debout. Ces deux affaires posent de manière grave le problème de la légitimité du pouvoir politique et de la fragilité, de l’émiettement même de ses institutions.

Le vrai problème, son nœud gordien, n’est pas M. Hamadache. Soyons sérieux. Le vrai problème est l’état de santé de l’Etat algérien. Le vrai problème n’est pas de savoir pourquoi ce salafiste, dans sa version la plus radicale, la plus caricaturale, a appelé au meurtre, mais comment est-il possible d’appeler au meurtre sans en être inquiété ? Il y a vingt ans, les appels au meurtre étaient anonymes, ils portaient en bas de pages des acronymes d’organisations criminelles. Ces appels étaient affichés clandestinement sur les façades des mosquées ou ailleurs. Aujourd’hui, ils sont signés et les auteurs ne se cachent pas au maquis, dans des grottes, mais habitent chez eux, juste en face de chez vous. C’est un voisin de palier.  

Il n’est pas du tout étonnant qu’aujourd’hui cet homme, ce sinistre personnage, condamne à mort publiquement un écrivain. C’est dans la logique même de l’effondrement de l’Etat qui, chaque jour, s’affaisse un peu plus. C’est un procédé physique. Le principe de la poulie, le corps de l’Etat dégringole, celui de l’inquisition et de la maffia remonte. Le dernier des maçons vous le dira.Mais, au-delà de la déliquescence de l’Etat en phase terminale, diagnostic établi et avéré depuis longtemps, il y a un autre effondrement, tout aussi inquiétant, c’est celui de l’éthique et d’une certaine idée de la démocratie.

Pendant plusieurs semaines, nous avons été confrontés à la haine et la hargne baveuse, dans le verbe et le geste, d’une armée vociférante, parfois d’amis, qui, loin d’être de parfaits islamistes ou les prototypes du barbouze marginal, se retrouvaient de facto sur la même ligne de front que les prédicateurs les plus zélés, les fanatiques les plus extrémistes ou les plus retors des fonctionnaires de l’Etat policier. Une odieuse campagne a été menée contre Kamel Daoud, dans les bistrots branchés de l’intelligentsia algéroise et sur les réseaux sociaux du Net.

Cet homme, qui écrit avec talent depuis 20 ans, a été du jour au lendemain qualifié de néo-colon, d’intellectuel à la solde de la France, d’auxiliaire du sionisme, de vendu à l’Occident… Les raisons ? Nous ne sommes pas d’accord avec ce qu’il écrit, disent-ils. Etrange perception des choses.

Cette haine n’a pas appelé au meurtre, c’est vrai, mais son réquisitoire était suffisamment à charge pour permettre à un sombre crétin de le faire. Et là, nous sommes dans l’effondrement de l’éthique et d’une certaine idée de la démocratie.En quoi un appel au meurtre est-il une information qu’il faut relayer en donnant la parole à celui qui la profère pour qu’il la confirme à satiété ?Dans ce jeu malsain de la démocratie fermée, Echourouk et Ennahar, ces deux médias plus proches de l’esprit génocidaire de la radio des Mille collines au Rwanda que d’une quelconque déontologie professionnelle, le font pourtant allègrement, en toute impunité, rajoutant ainsi de la confusion à la confusion.

Ces deux médias racistes, haineux, irrationnels, dont le fantasme est à mi-chemin entre l’Etat policier et l’Etat intégriste, soutiennent l’appel au meurtre et invitent d’autres personnalités pour en approuver la justesse. Pas uniquement des islamistes agités, comme on pourrait le croire. Boudjedra Rachid enfonce le clou et sert de caution «laïque» une fetwa religieuse des plus odieuses, appelant à l’extermination d’un homme. D’un écrivain. Là aussi, nous sommes dans l’effondrement de l’éthique et d’une certaine idée de la démocratie.

Boudjedra, au crépuscule de sa carrière d’écrivain, offre la piètre image d’un guignol aigri, un pitre sans épaisseur, sans grandeur d’âme, sans générosité intellectuelle, proférant des âneries, des imbécillités, des contre-vérités, des approximations douteuses et des certitudes tragiques pour un écrivain. Il est le revers imbécile et athée du fanatique obtus. Triste époque.

Sur les réseaux sociaux des gens s’activent pour apporter leur soutien. Mais pourtant là aussi, dans cette manière même d’apporter son soutien, il y a un effondrement de l’éthique et d’une certaine idée de la démocratie. Deux manières de faire s’affrontent. Il y a ceux qui se reconnaissent en Kamel Daoud, s’identifient à lui en abusant du slogan : «Nous sommes tous des Kamel Daoud», et les autres, ceux qui nuancent leur propos, expriment leurs désaccords et se démarquent avec l’ensemble ou une partie des idées de Kamel Daoud, mais qui, chemin faisant, offrent tout de même leur soutien.

Cette mythique envolée voltairienne, dont la véracité est de plus en plus contestée, qui consiste à dire que je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais que je me battrai pour que vous puissiez le dire, est un poncif stupide de la paresse et d’une certaine manière de l’arrogance.  «Je ne partage pas toutes les idées de Kamel Daoud, mais je suis solidaire de lui… parce qu’il a été condamné à mort»… Merci pour la bonté. Notre solidarité est biaisée. Elle met en exergue notre générosité d’âme, notre suffisante tolérance, mais pas l’entière et libre possibilité à Kamel Daoud de pouvoir exprimer les idées les plus contestées et les plus contestables, si nécessaire. En somme, le droit à l’outrage. Et Dieu, pourquoi cette obsession à vouloir partager les opinions de l’autre ? Cette obsession à vouloir partager coûte que coûte l’opinion de l’autre est malsaine. Elle construit le terrain vague de la pensée unique et de l’unicité de la pensée. Il est plus intéressant de ne pas les partager, les opinions, ça crée de la richesse.

Je ne partage pas les opinions de personnes, même si toutes les opinions peuvent me partager…Je ne suis pas Kamel Daoud, je suis (au mieux ou au pire, c’est selon) son frère. Peu importe si je partage ou pas ses opinions, pourquoi faut-il d’ailleurs que je précise ce détail, aujourd’hui, quand un sinistre personnage appelant au meurtre m’en donne le La ?Ses idées ne sont pas les miennes, c’est normal puisqu’elles sont les siennes. Les opinions ne sont pas faites pour être partagées, c’est une grossière erreur, elles sont là pour être discutées. Pour être malmenées. On partage des repas. Des émotions. On partage une fraternité, mais pas les opinions.

L’opinion est singulière, même si elle a des possibilités de croiser sur son chemin des sosies. Une opinion n’est pas un dogme. Une idéologie. Une secte. Un parti. Une charte ou un programme politique. Une opinion, c’est une idée versatile (par définition), une réflexion toujours en devenir, une idée électron pas forcément juste, mais juste une idée. Une opinion, ce n’est pas une religion. Ce n’est pas un piquet de grève qu’on maintient au-dessus de nos têtes jusqu’à satisfaction de l’ensemble de nos revendications.Se battre pour la ressemblance, la gémellité, le clonage de la pensée est une erreur. Il faut se battre pour la différence, la dissemblance, l’altérité, la singularité, Il ne faut pas que la pensée nous fasse plaisir, il faut qu’elle nous fouette, pour nous sortir de l’esclavage de la paresse. Il faut que nous soyons plus apaisés dans notre appréhension du monde. C’est tout.

Toutes les idées de Kamel Daoud que je partage, à la limite et en exagérant à peine, ne m’intéressent pas. Elles ne m’apportent rien, ou si peu, elles encombrent mon cerveau, c’est tout. Elles se superposent à celles qui étaient déjà en moi. Celles qui m’intéressent, c’est celles qui me font bondir de mon siège, c’est celles qui me font hurler, celles avec lesquelles nous nous sommes, et à chaque fois, engueulés avec délectation, poussant l’autre dans ses derniers retranchements. C’est celles qui me poussent à réfléchir plus, qui m’ouvrent de nouvelles portes dans ma propre réflexion, parce que différente de la sienne. Ce que je ne partage pas me nourrit, et ce qui me nourrit me partage, me fragmente.

Si je dis que je suis Kamel Daoud, j’enlève à l’autre la possibilité d’être ce que seul lui peut se prévaloir d’être, c’est  à dire être Kamel Daoud. Je ne suis pas Kamel Daoud et je ne veux pas l’être. Kamel Daoud est une voix unique qui doit exister seulement en tant que telle. C’est une intelligence et une mécanique singulière.Nous voulons que l’autre nous ressemble, que ce qu’il écrit nous agrée, que ce qu’il filme nous apaise, que ce qu’il pense nous rassure… L’autre n’est pas l’autre mais une excroissance de soi validée par soi.Nous voulons une démocratie avec les vestiges du parti unique. Nous voulons la pluralité dans l’uniformité la plus sinistre.Et gare à celui qui quitte la tribu. Nous sommes dans la tribu. Nous ne voulons pas être dans la cité, nous voulons le village.Nous ne voulons pas penser, nous voulons acquiescer, dodeliner de la tête, comme par nostalgie de l’ancien temps, lors de ses bavardages stériles de la télévision unique, où quand un homme parlait les autres bougeaient la tête en signe de consentement. La politesse n’est pas un signe de bonne santé démocratique. Pensons à comment vivre ensemble en étant différents, pas en étant semblables. Vivre ensemble dans la consanguinité de la pensée et des gènes est une maladie. Une redoutable maladie. C’est pour tout cela que je ne suis pas Kamel Daoud. Je refuse de l’être. Kamel est un autre destin. Une autre voix. Une autre singularité. D’où tout son intérêt.

 


El Watan