Kateb Yacine, l’écriture et la déchirure | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
Kateb Yacine, l’écriture et la déchirure | Nathalie Galesne
Alors que la guerre d’Algérie fait rage -on est en 1957- c’est cette fois un jeune écrivain algérien qui renverse les rôles en s’adressant à Albert Camus, dont – faut-il le rappeler- les positions par rapport à l’Algérie heurtèrent bon nombre d’Algériens. Il a 28 ans, le style de sa lettre est parcouru du même souffle, poétique et crépusculaire, que son premier roman paru un an plus tôt. «Exilés du même royaume», écrit-il à Camus, «nous voici comme deux frères ennemis, drapés dans l’orgueil de la possession renonçante, ayant superbement rejeté l’héritage pour ne pas avoir à le partager. Mais voici que ce bel héritage devient le lieu hanté où sont assassinées jusqu’aux ombres de la Famille et de la Tribu, selon les deux tranchants de notre verbe pourtant unique».(1)

Ce «verbe pourtant unique», c’est bien la langue française à laquelle fait allusion Kateb Yacine en l’évoquant sous les traits cruels d’une vérité contradictoire: une même langue pour abriter des réalités, des passions, des désirs, des visions, des projets qui s’opposent mais cohabitent néanmoins dans une même dimension linguistique.

La critique algérienne, et en particulier les travaux de Naget Khadda, ont mis en évidence la claire référence de Nedjma à «L’étranger». Usant tantôt de la parodie et du renversement de situation, Kateb Yacine aurait procédé dans son récit à un retournement de la perspective coloniale mise en scène dans le chef-d’oeuvre de Camus (2).

Quoiqu’il en soit l’écriture de ce premier roman est innervée et irradie sous le jour d’une petite révolution formelle qui inscrit définitivement la production maghrébine dans la modernité et l’avant-garde littéraire. Cette révolution a un nom, elle s’appelle Nedjma (étoile en arabe), l’héroïne mythique qui donne son nom au récit de Kateb Yacine. Kateb (écrivain en arabe) fait ainsi avec Nedjma une entrée fulgurante en littérature.

Car ce récit est bel et bien en rupture avec le roman maghrébin telle qu’il s’est donné à lire jusque là, et dont la veine réaliste s’attachait essentiellement à rendre au mieux les caractéristiques et les rouages de la société maghrébine (pauvreté, colonialisme, etc.). Rejetant l’écriture réaliste qui n’aurait pu lui «faire toucher le fond de ce qu’(il) avait à dire» (3), Kateb Yacine inaugure avec Nedjma un genre que les critiques situeront volontiers dans la mouvance du «nouveau roman» alors que le jeune auteur est beaucoup plus séduit et influencé par des auteurs américains tels que Faulkner dont on sait qu’il relut l’oeuvre en pleine rédaction de Nedjma.

Nedjma, l’étoile au centre de sa galaxie romanesque, ne prend jamais la parole, mais c’est bien autour d’elle que pivotent et confluent les multiples narrations du récit, à l’intérieur des différents espaces temporels, et restitués dans un enchevêtrement de voix qui rompt, de manière radicale, la perspective narrative du roman traditionnel axé sur un narrateur unique.

Nedjma, c’est à la fois la femme et l’Algérie mythique, une Algérie à naître, coincée entre le passé des ancêtres et la crue réalité d’une modernité que les «hoquétements» de l’histoire lui ont refusé, mais c’est aussi et surtout, comme le souligne Habib Salha dans l’étude qu’il consacre au Maghreb littéraire, «une odyssée maghrébine», une tentative d’amalgamer, dans l’éclatement, une unité poétique associé à un devenir maghrébin:
Kateb Yacine, l’écriture et la déchirure | Nathalie Galesne
Kateb Yacine
«L’écriture de Kateb Yacine s’efforce toujours de laisser voir son mouvement, sa propagation, sa titubation; aussi le projet éthique se double-t-il d’une réflexion esthétique sur les signes matriciels d’une terre et d’une culture. Que cherche l’auteur de l’odyssée maghrébine? Faire confluer les villes et les hommes, les genres et les discours, refuser les limites du théâtre classique, recoller les morceaux de la jarre millénaire, écrire l’impensé d’une identité plurielle, dire l’impensable. Comment renouer avec la modernité? Que faire pour devenir sujet de l’Histoire? Toutes ces interrogations, le voyageur nomades se les pose. Et l’oeuvre en fragments, loin d’effacer les signes d’un Maghreb historique, géographique, semble, au contraire, le dire avec une insistance remarquable...»(4)

Cette innovation de la forme romanesque maghrébine tient aussi du fait que Nedjma prend sa source dans les premières poésies écrites par le jeune Kateb en 1945 à l’âge de 15 ans et publié par un imprimeur que l’auteur rencontre au petit matin dans un bar de Annaba. Il est en faillite et veut clore en beauté son activité. Soliloques est réédité un demi-siècle plus tard par les éditions la Découverte en 1988. «Ces poèmes de jeunesse», écrit alors Kateb Yacine dans l’avant-propos du recueil «datent de presque un demi-siècle. On y retrouve deux thèmes majeurs: L’amour et la révolution, dans une première ébauche qui allait suivre. En un mot, Soliloques, ce n’est pas encore Nedjma, mais c’est son acte de naissance».

Peut-on être l’écrivain d’un seul livre? Dans le cas de Kateb Yacine, perçu la plupart du temps exclusivement à travers Nedjma, la question n’est pas dénuée de pertinence. Certes, ce dernier a produit d’autres récits en langue française, et a construit à l’exemple de Dib qu’il a connu et fréquenté en Algérie (les deux hommes travaillaient tous deux à Alger Républicain) une oeuvre multiforme: théâtre, poésie, roman....Mais la relation qu’il entretient avec la langue française est totalement opposée à celle de Dib. C’est une position de fracture, de passage et d’abandon qui se révèle dans le parcours tourmenté de sa carrière littéraire. Le français est pour lui une langue de transition et d’aliénation dont il a souhaité se défaire totalement au profit de l’arabe parlé et du théâtre populaire. Révolutionnaire convaincu, comment pourrait-il s’adresser au peuple algérien en français ?

Son projet est encore plus vaste. Un peu à la façon de «voyous comme Villon et Rabelais qui ont fait la littérature française, la langue française même», il veut inventer, en tournant le dos à l’arabe littéraire, une nouvelle écriture algérienne qui se nourrirait de la langue du peuple : le dialecte ou le berbère:

«Si j’ai été obligé, dit-il dans un entretien réalisé par Hafid Gafaiti(5), de me couler dans la langue française une première fois et je suis conscient qu’il s’agit d’une aliénation, pourquoi irais-je renouveler cette aliénation en arabe, parce que l’arabe n’est pas ma langue non plus. (...) Je préfère les langues de la vie, parce que la littérature , pour moi, c’est la vie. La force de Faulkner par exemple, ce n’est pas les belles phrases, il n’écrit pas en anglais littéraire. L’anglais de Faulkner, c’est le jargon, l’argot des nègres des Etats-unis. Les vrais écrivains vont chercher les choses comme elles sont dans la vie. La langue on ne l’adore pas. Il faut écrire la langue du peuple et de la vie. Je pense qu’il est très possible pour les Algériens qui écrivent en français de franchir cette étape soit vers l’arabe, soit vers le berbère, en tout cas vers une langue populaire».

Kateb Yacine finit donc, après 10 ans d’exil en France par «réussir» son retour en Algérie où il se consacra à l’écriture théâtrale, en arabe dialectal, langue qu’il put modeler et recréer grâce au travail collectif qu’il entreprit avec la troupe de théâtre qu’il dirigeait à Alger.

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Notes:

1.Kateb Yacine, Nedjma, (préface de Gilles Carpentier)Editions du Seuil, 1956

2.Charles Bon, Kateb Yacine, Nedjma, Etudes littéraires, Puf, 1990

3.op. cit.

4.Habib Salha, «Le Maghreb littéraire», dans Ecrire le Maghreb (collectif), Faculté des lettres de Manouba, Cérès édition, 1997

5.Kateb Yacine, un homme, une œuvre, un pays. Entretien réalisée par Hafid Gafaiti, voix multiples, Laphomic, 1986 Nathalie Galesne
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