Mohamed Dib ou la luminosité d’une langue pleinement assumée | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
 
Mohamed Dib ou la luminosité d’une langue pleinement assumée | Nathalie Galesne
Mohamed Dib
Né en 1920 à Tlemcen, romancier et poète, Mohamed Dib appartient à la génération 52 qui fonde la littérature algérienne d’expression française, notamment avec sa trilogie Algérie: La grande maison (1952), L’incendie (1954), Le métier à tisser (1957). Avant de se consacrer pleinement à sa vie d’écrivain, Dib fait mille métiers: instituteur, comptable, journaliste à Alger Républicain, organe du Parti Communiste. Ces activités militantes irritent les autorités coloniales qui l’expulsent d’Algérie en 1959.

Il s’installe alors en France et commence à construire une œuvre extrêmement fertile ramifiée en genres multiples: romans, poèmes, nouvelles, théâtre… une œuvre qu’il distille sans discontinuité, jour après jour, déjouant ceux qui voudraient l’en détourner en se retranchant dans son appartement de la Celle–Saint-Cloud et en s’effaçant volontairement de la scène littéraire et de ses mondanités. Ainsi Mohamed Dib a édifié, pugnace et serein, un ensemble nourri par une création qui mêlait sa propre quête à celle des mots, dépassant ainsi par sa pratique le sempiternel débat sur les affres de l’exil, de la déchirure, et des comptes à rendre sur sa langue d’écriture.

«Le français est devenu ma langue adoptive» avait-il confié à un des rares journalistes à qui il avait ouvert la porte de son refuge. «Je me suis découvert et fait avec cette langue. Non pas de manière inconsciente et directe, comme ce qui se fait tout seul. C’est une marche, une longue marche.(...) La traversée d’une langue est une recherche de soi. Je suis toujours en marche vers cet horizon. Chaque livre est un pas de plus».

Par rapport à Albert Memmi et à Kateb Yacine, Mohamed Dib est sans doute le seul à assumer pleinement, sans fracture, le choix de cette langue de l’autre, comme le moteur même de sa création. C’est pour lui «un espace de liberté» dont il explore le territoire à chaque nouveau livre, inscrivant sa propre production dans une vision universelle de la littérature. Aspiration à l’Universel que ses détracteurs lui ont souvent reproché en soulignant la filiation européenne et occidentale de cette notion.

Cela n’a pas empêché Dib de s’aventurer sur des terres qu’il souhaitait sans confins. Si sa trilogie et son premier recueil de nouvelles «Au café» permettait de pénétrer la dureté de la réalité algérienne, le lecteus se retrouve, trente ans plus tard, dans «Le sommeil d’Eve» par exemple, catapulté dans l’univers d’un étrange limes, au bout du monde, dans une sorte de Nord mythique.

Le lecteur est aussi propulsé aux frontières de l’espace mental de deux personnages: une femmes, sorte d’héroïne durassienne en proie aux expériences extrêmes de l’amour (ou plutôt d’une possession) de la maternité, de la folie…un homme, Solh l’Algérien, l’Arabe dont les origines sont à peines évoquées dans la narration, sinon par touches à deux reprises seulement; Solh (soleil) qui est dans la belle allégorie de ce récit comme le Sud de cette femme, sa perte et son salut dans un même embrasement passionnel, son autre et son ailleurs.

Mohamed Dib, écrivain et explorateur au souffle long et lumineux, a interrompu «sa traversée de la langue française» au printemps 2003, laissant les littératures algériennes et françaises orphelines d’un de leurs grands auteurs. Nathalie Galesne
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