Le 28 octobre 1989. Disparition de l’auteur de Nedjma | Kateb Yacine, Nedjma, Mohamad prend ta valise, La Palestine Trahie, la voix des femmes, la guerre de deux mille ans, le roi de l’Ouest, Ghania Khelifi, Boudjemaa Kareche, Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   

//Kateb YacineKateb YacineLe contexte

Le 28 octobre 1989, Kateb Yacine quittait la galaxie littéraire dans laquelle il avait fait irruption de manière fulgurante, quelques 33 ans plus tôt avec Nedjma. Ecrit en 1956, alors que la guerre de libération fait rage, ce premier roman est une allégorie féconde qui amalgame les éclats poétiques d’une Algérie en devenir. Le récit irradie sous le jour d’une révolution formelle que Kateb Yacine poursuivra, plus tard, en abandonnant la langue française, son «butin de guerre», et en tournant le dos à l’arabe littéraire. Il veut inventer une écriture nouvelle irriguée par la langue du peuple. Interrompant deux décennies d’exil en France et de nomadisme de par le monde, l’écrivain rentre en Algérie où il jette les bases d’un théâtre politique. De 1970 à 1977, il écrit plusieurs pièces en arabe dialectal – Mohamad prend ta valise, La Palestine Trahie, la voix des femmes, la guerre de deux mille ans, le roi de l’Ouest. Avec la troupe qu’il a fondée : l’ACT (l’Action Culturelle des Travailleurs), il sillonne les routes de l’Algérie profonde. A la fin des années 1970, sa popularité, le soutien qu’il apporte aux combats des féministes et des berbérophones attirent sur lui la foudre du régime et des islamistes. L’ACT est dissoute en 1979, Kateb Yacine prend ensuite la direction d’un petit théâtre à Sidi Bel Abbès. En 1988, il accompagne le soulèvement de la jeunesse algérienne réprimé dans le sang. Cette « ruade de l’histoire», comme il l’appelle, le renvoie à une autre répression sanglante, celle de la manifestation anticoloniale de Sétif à laquelle, collégien, il assista le 8 mai 1945 avant d’être emprisonné dans les geôles françaises. Au-delà de son immense talent, c’est sans doute sa probité et sa simplicité, ses analyses prophétiques et son engagement sans faille, d’abord dans le mouvement indépendantiste puis dans le combat pour la démocratie, qui firent de l’auteur de Nedjma une figure mythique pour bon nombre d’Algériens.

 

//Ghania KhelifiGhania KhelifiLe témoin

Ghania Khelifi

Ghania Khelifi apprit la mort de Kateb Yacine en Algérie où elle finissait son DESS sur l’œuvre et le parcours de ce grand intellectuel. Ce travail deviendra en 1991 la première exposition consacrée à l’écrivain. Intitulée « Kateb Yacine, poèmes et éclats », la rétrospective fut présentée dans le hall de la cinémathèque d’Alger au tout début de la décennie noire. Aujourd’hui, Ghania Khelifi vit et travaille en France où elle est journaliste et chargée de mission égalité Hommes-Femmes.

 

Le témoignage

« Le 28 octobre 1989, un des meilleurs amis de Kateb Yacine m’a téléphoné et m’a dit ‘Yacine c’est fini’, il venait de mourir en France. Je me suis aussitôt rendue chez lui à Alger dans ce petit appartement très modeste qui était un lieu de passage pour les artistes, les écrivains, les gens de tous les horizons… Tout le monde pleurait, cette veillée improvisée laissait échapper un vrai désarroi, c’était plus que de la tristesse…

Je me souviens qu’il y avait de nombreux jeunes, qui n’avaient peut-être jamais lu Nedjma, mais qui connaissaient la pensée de Kateb Yacine. A ce moment précis, nous partagions tous un même sentiment : Kateb Yacine partait au moment où on avait le plus besoin de lui pour accompagner le changement, tenir tête au pouvoir, aux conservateurs de tous bords. Nous nous sommes sentis brutalement orphelins.

 

Héros populaire

Tout ce ‘petit peuple’ de Kateb Yacine s’est retrouvé le jour de son enterrement, il y avait beaucoup de femmes, de jeunes, sa famille, tous ceux avec qui il avait travaillé au théâtre, beaucoup de militants… La levée du corps a eu lieu chez lui. Les femmes ont accompagné le cercueil au cimetière, ce qui ne se fait jamais en Algérie. C’était extraordinaire : youyous et applaudissements crépitaient dans le cortège, certains chantaient L’Internationale, d’autres l’hymne algérien. Kateb Yacine a eu les funérailles d’un héros national sans les officiels qui se sont abstenus de lui rendre un dernier hommage. Nous traversions une période charnière. Sous la pression de la rue, le régime était sur le point de laisser la voie libre au pluralisme politique et à une nouvelle Constitution. En 1988, l’armée avait tiré sur les manifestants, il y avait eu des morts. C’était un bouleversement total.

Kateb Yacine, malgré sa maladie, était très présent dans ce mouvement pour la démocratie, il écoutait beaucoup. Il en était devenu le symbole parce qu’il avait annoncé avant tout le monde la révolte des jeunes, le combat des femmes, celui de la cause berbériste. Il avait aussi dénoncé les limites du parti unique, la montée de l’islamisme ces ‘minarets qui ne décollent jamais’ disait-il à propos des mosquées. Ses analyses étaient attendues, écoutées par le peuple car Kateb Yacine n’était pas l’intellectuel de l’élite, il était foncièrement libre et indépendant. C’est lui qui nous a donné le courage et l’énergie de nous exprimer et de revendiquer notre liberté même face à l’ennemi le plus redoutable ou la dictature la plus répressive. Il était militant du multiculturalisme et des identités nationales. Il nous a aider à prendre conscience de notre diversité culturelle écrasée par les caciques qui avaient dévié la révolution de manière unilatérale en décidant qu’il n’y aurait qu’une seule langue - l’arabe- et qu’une seule religion –l’islam. Les dirigeants s’adressaient aux Algériens en arabe classique, c’est à dire dans une langue qu’ils ne comprenaient pas, ce qui était ressenti comme une forme de mépris et d’exclusion. Une des grandes blessures du peuple algérien est d’avoir été coupé de ses ancêtres. L’œuvre de Kateb Yacine revenait sur cette confiscation. Son théâtre écrit en dialecte algérien était profond, tout sauf du vaudeville pratiqué par la télévision publique. Il retraçait l’histoire de l’Algérie, de la résistance des berbères, évoquait la Palestine. Son projet d’écriture n’a jamais été perçu comme celui d’un intellectuel débarquant de Paris et se mettant à torturer l’arabe. Il avait une vraie légitimité.

Sa disparition a été pour moi une double peine, à sa perte s’ajoutait une immense déception, celle de ne pas avoir son approbation sur le travail que j’étais en train de réaliser sur lui. J’avais rencontré Kateb Yacine quelques mois avant sa mort en marge d’un rassemblement à Alger en 1988. Il était très affaibli. Cette rencontre m’avait marquée car j’avais en face de moi un homme simple presque humble alors que je parlais à un monument de la littérature universelle !

 

Militant de la liberté

Je lui avais expliqué ma démarche et lui avais demandé de m’apporter son aide. Il avait accepté. Je voulais retracer sa vie d’homme, de militant de la liberté, d’écrivain aussi bien sûr. Mon DESS de conservateur de bibliothèque était articulé sur un projet d’exposition. A l’époque je n’avais encore ni lieu, ni date pour l’exposition, mais j’avais collectionné déjà un grand nombre de matériaux : témoignages, photographies, témoignages inédits, bulletin scolaires, épistolaires, livres, magazines, toiles, affiches de ses pièces, petits mots qu’il laissait à ses amis quand il était de passage chez eux…

 

Dimension Humaine

Sachant que je ne reverrai plus Kateb Yacine, j’ai hésité à poursuivre mes recherches. Ali Zamoum, un de ses amis et ancien responsable de la révolution algérienne, m’a encouragée à aller de l’avant avec un argument fort: tous les documents que je collecterai seraient utiles pour la Fondation Kateb Yacine qu’il voulait créer.

Mais une fois l’exposition prête, personne n’en a voulu par peur des représailles de la part des islamistes, pour qui Kateb Yacine représentait le diable. Lui qui traitait les imams de tartuffe, défendait les femmes, s’en prenait à l’hégémonie de l’arabe classique, la langue du Coran, lui qui dénonçait tous les fondamentalismes.

Je me suis donc retrouvée avec mon exposition sur les bras jusqu’au jour où un grand monsieur, Boudjemaa Kareche, directeur de la cinémathèque d’Alger, a décidé de mette à disposition cet espace unique ouvert à tout le monde que Kateb Yacine affectionnait particulièrement. Contre toute attente, l’exposition a eu beaucoup de succès. Les gens qui l’entrapercevaient de la rue rentaient, curieux de découvrir la dimension humaine de l’écrivain mythique. Sur le livre d’or de l’exposition, j’ai eu plus de commentaires positifs que négatifs, à peine quelques insultes sur  ‘cet athée’ et ‘ce communiste’. Kateb Yacine avait réussi à parler à son peuple malgré le parasitage entretenu par le pouvoir et les conservateurs durant des années. »

 


 

Le 28 octobre 1989. Disparition de l’auteur de Nedjma | Kateb Yacine, Nedjma, Mohamad prend ta valise, La Palestine Trahie, la voix des femmes, la guerre de deux mille ans, le roi de l’Ouest, Ghania Khelifi, Boudjemaa Kareche, Nathalie GalesnePropos recueillis par Nathalie Galesne

05/10/2013

Article publié dans le N° 74 du Courrier de l’Atlas. Octobre 2013