Assia Djebar: portrait | Assia Djebar, Marie-José Hoyet, Salman Rushdie, Lise Gauvin
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Marie-José Hoyet   
 
Assia Djebar: portrait | Assia Djebar, Marie-José Hoyet, Salman Rushdie, Lise Gauvin
Assia Djebar
Parmi les nombreuses stratégies possibles, malgré les tentatives de plus en plus fréquentes de se libérer de la dimension autobiographique à travers le prisme de la fiction, c’est encore souvent par le biais de l’autobiographie, partielle ou revisitée, et du témoignage avec une forte implication de l’auteur, que les romancières maghrébines essaient de faire émerger la voix féminine “ensevelie”, véritable obsession comme le clame haut et fort Assia Djebar dès le titre de son dernier essai, Ces voix qui m’assiègent (1999). Animée de ce qu’elle nomme elle-même le “désir sauvage de ne pas oublier», Assia Djebar s’est assignée le devoir de libérer la parole féminine, de réactiver toutes les voix de femmes afin d’empêcher leur disparition définitive.

Le caractère exemplaire de la recherche de cette théoricienne, romancière et réalisatrice de films rend son itinéraire - non exempt de paradoxes -particulièrement complexe et “mouvant”.
Si, à propos de sa langue d’écriture, elle affirme que le français, bien que “langue marâtre»(1), est devenu sa «langue de mémoire», dans sa vie elle avoue “sauter d’une langue à l’autre” dans un mouvement incessant, qu’elle tente dans ses romans de restituer par les dialogues de ses personnages où ce ne sont plus seulement quatre langues qui sont en présence (on y trouve également l’arabe populaire, de la rue, l’arabe masculin, etc.) mais où ce sont plutôt une multitude de discours, et en particulier celui de l’arabe féminin, de “l’arabe souterrain”, qui l’interpellent:

En 1979 [...], je prends conscience de mon choix définitif d’une écriture francophone qui est, pour moi alors, la seule de nécessité: celle de l’espace en français de ma langue d’écrivain n’exclut pas les autres langues maternelles que je porte en moi, sans les écrire.(2)

J’écris donc, et en français, langue de l’ancien colonisateur, qui est devenue néanmoins et irréversiblement celle de ma pensée, tandis que je continue à aimer, à souffrir, également à prier, (quand parfois je prie) en arabe, ma langue maternelle. Je crois, en outre, que ma langue de souche, celle de tout le Maghreb – je veux dire la langue berbère, celle d’Antinéa, la reine des Touaregs où le matriarcat fut longtemps de règle, celle de Jugurtha qui a porté au plus haut l’esprit de résistance contre l’impérialisme romain –, cette langue donc que je ne peux oublier, dont la scansion m´est toujours présente et que, pourtant, je ne parle pas, est la forme même où, malgré moi et en moi, je dis «non»: comme femme, et surtout, me semble-t-il, dans mon effort durable d’écrivain.
Langue, dirais-je, de l’irréductibilité. [...]
(3)

Assia Djebar explore les rapports d’affectivité entre les langues et tente de retrouver pour chaque personnage de ses romans, même secondaire, une langue nécessairement hybride, métissée qui se croise avec d’autres en un véritable “tournoi verbal”:

Mma, conversant intérieurement en mots menus avec elle, dans son parler à elle, un mélange de dialecte de la rue algéroise, de mots raffinés, elle née à la Casbah et qui dédaignait le parler rude des montagnes voisines.(4)

Mais il reste d’autres langues, privées, à usage strictement personnel, à inventer à l’infini afin de créer une tension à l’intérieur du texte, car le vrai problème se pose en terme d’imaginaire, qu’il s’organise à partir de récits plus ou moins autobiogaphiques ou de structures fictionnelles, dans une langue ou dans une autre:
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Un alphabet que je n’employais ni pour parler ni pour écrire, mais pour passer les frontières(5)

C’est alors que devient opérationnel le recours à un concept comme celui de l’entre-deux exploité, avec des variantes, par nombre d’écrivains postcoloniaux. Concept ambigu car que désigne-t-il au juste? un espace de rupture? un espace intermédiaire? ou plutôt un espace de mise en relation destiné à réduire la distance entre deux mondes:

Pourquoi l’entre-deux langues? Pourquoi pas l’entre–langues, au pluriel? Pourquoi pas “sur les marges” de la langue (de n’importe quelle langue, celle qu’on prend à la va-vite, celle qu’on a sous la main), sur les marges donc et refuser d’aller jusqu’à son centre, à son moyeu, à son feu…(6)

Malgré un certain pessimisme, il n’y a aucune forme de renoncement, chez Djebar mais au contraire une ouverture à de nouvelles pluralités, à commencer par un concept emprunté à une langue neutre pour elle, qui peut avoir un sens différent selon le sujet qui le prononce (ici un Algérien qui revient dans son pays après de nombreuses années en France) et selon le lieu d’où on le prononce:

“Homeland”, le mot, étrangement, en anglais, chantait ou dansait en moi.(7)

En effet, “Homeland” évoque sans conteste les Imaginary homelands(8) , les patries imaginaires de Salman Rushdie (qui dans son essai nous invite toutefois à la prudence en nous rappellant que le mot a un tout autre sens en Afrique du Sud où il ne renvoie qu’à une sorte d’exil intérieur). Le concept de patrie, qui ne peut de toute évidence être dit ici ni en français ni en arabe, est alors rapproché par le narrateur du mot berbère “Imazighen” qui désigne les ancêtres, la patrie des ancêtres, dans une acception plus mythique qu’historique, ce qui permet de faire l’impasse sur les deux langues principales du pays.
Le mouvement pendulaire s’élargit à l’infini, oscillant d’un extrême à l’autre, ce qui permet à Djebar de démontrer que par l’imagination créatrice il est possible de contourner de manière inédite les dualismes réducteurs.

Cette dynamique, indissociable du thème du retour comme de celui du voyage et de l’errance, aboutit chez Djebar à la perception d’une “surconscience linguistique”(9) , comme l’a baptisée Lise Gauvin, sans commune mesure avec le questionnement qu’on peut rencontrer chez d’autres écrivains maghrébins. Le lien étroit entre le linguistique et le spatial (souvent annoncé dans les titres: Alger, Médine, Oran, Strasbourg, etc.) permet à la romancière une mise en abyme des langues, des temporalités et les lieux. Celles-ci se fondent alors en un vertige qui apparaît au plan même de l’organisation des récits qui consiste en un “enchassement de langues véhiculées par des narrateurs qui font profession d’errrance et dont la reterritorialisation s’opère dans l’espace mobile de la forme romanesque, mais une forme dont la dynamique est celle d’un engendrement perpétuel de sens possibles et différés”.(10)
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1) A. Djebar, L’Amour, la Fantasia, Paris, Albin Michel, 1995, p. 240.

2) A. Djebar, Ces voix qui m’assiègent, Paris, Albin Michel, 1999, p. 39.

3) A. Djebar, Le désir sauvage de ne pas oublier, Le Monde, 26 octobre 2000.

4) A. Djebar, La disparition de la langue française, Paris, Albin Michel, 2003, p. 27.

5) A. Djebar, Vaste est la prison, Paris, Albin Michel, 1995, p. 117.

6) A. Djebar, Ces voix qui m’assiègent, op. cit., p. 30.

7) A. Djebar, La disparition de la langue française, op. cit., p. 13

8) Cf. S. Rushdie, Patries imaginaires, Paris, 10/18, 1995.

9) Cf. L. Gauvin, L’écrivain francophone à la croisée des langues, Paris, Karthala, 1997.

10) Ch. Bonn, “L’ici et l’ailleurs dans le roman algérien” in Littératures postcoloniales et représentations de l’ailleurs (J. Bessière et J.-M. Moura eds), Paris, Champion, 1999, p. 218. ________________________________________________________________
Marie-José Hoyet