Une longue nuit d'absence, Yahia Belaskri | Yahia Belaskri, Mohamed Yefsah, Oran, Yasmina Khadra, Anouar Benmalek, Maïssa Bey, Ed. Vents d’Ailleurs, Gilbert Meynier, Tahar KhalfouneiRemmo, L'Harmattan
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Mohamed Yefsah   
 

Une longue nuit coloniale blanchit ?

Yahia Belaskri, romancier franco-aUne longue nuit d'absence, Yahia Belaskri | Yahia Belaskri, Mohamed Yefsah, Oran, Yasmina Khadra, Anouar Benmalek, Maïssa Bey, Ed. Vents d’Ailleurs, Gilbert Meynier, Tahar KhalfouneiRemmo, L'Harmattanlgérien, publie « Une longue nuit d'absence », son dernier roman après ses deux précédents titres, « Le Bus dans la ville » et « Si tu cherches la pluie, elle vient d'en haut ». L’intrigue de ce dernier roman est bien séduisante en lisant la présentation de la quatrième de couverture annonçant l'histoire d'un jeune républicain espagnol, qui s'est enfui en Algérie après la victoire de Franco.

 

Durant la guerre civile (1936-1939), Paco s'est engagé dans l'armée républicaine, porté par ses convictions, son audace et son intelligence. Paquito, alias Enrique Semitier, devenu Paco, prend le large sur un bateau chargé de ses camarades, de femmes et d'enfants. Ils débarquent à Oran, ville littorale de l'ouest de l'Algérie, alors colonie française. L'accueil est rude. Le romancier revient sur cet épisode des vaincus, parqués dans des camps, comme d'ailleurs un peu partout où les espagnols se sont réfugiés. Le roman alterne entre des chapitres qui se déroulent en Espagne et d'autres à Oran. Ils retracent ainsi la guerre civile, la vie et l'engagement de Paco, ainsi que sa condition d'exilé, son combat et sa nouvelle vie algérienne. A Oran, il retrouve la communauté, les couleurs, les parfums de son pays natal. Paco, éperdu d’amour pour Léonor qu'il épouse en pleine guerre, est un homme courageux, mais blessé par la défaite et la séparation d'avec les siens. Cependant, plus tard, après bien des aléas et des moments difficiles, Paco s'installe dans la vie de la colonie, aidé par ses camarades du parti communiste. Il réussit à faire venir Léonor. Ensemble, ils fondent une famille. Au fil du temps, ils s'attachent à cette ville, malgré leur nostalgie de la patrie perdue.

 

Une longue nuit d'absence, Yahia Belaskri | Yahia Belaskri, Mohamed Yefsah, Oran, Yasmina Khadra, Anouar Benmalek, Maïssa Bey, Ed. Vents d’Ailleurs, Gilbert Meynier, Tahar KhalfouneiRemmo, L'Harmattan« Une longue nuit d'absence » est aussi un récit d'une profonde nostalgie d'Oran. Yahia Belaskri, lui-même, a grandi dans cette ville où il a travaillé en tant que responsable des ressources humaines, dans plusieurs entreprises algériennes, après des études de sociologie et avant de se tourner vers le journalisme. Il a quitté l'Algérie en 1990 pour s'installer en France. Ce roman est par ailleurs le récit du regret des différentes communautés (française, espagnole, juive ou autres), parties au seuil de l'indépendance algérienne (1962). De cette ville, sur laquelle le romancier tient un discours plus qu'il ne la décrit, le récit donne à lire une relation entre communautés qu'incarne Paco et ses amitiés. De l'attachement ombilical et de l'amour de ses différents habitants pour Oran, il ressort l'invention romanesque d'une fraternité, qui en réalité si elle a existé fut très minoritaire. Oran, par extension l'Algérie, est montrée sans ses colonisés, malgré la présence de personnages « indigènes ». Plus précisément, elle est présentée sans les rouages du système colonial.

 

Dans « Une longue nuit d'absence », les liens d'amour, de fraternité sont coupés et trahis par la violence aveugle. Le romancier renvoie dos-à-dos le colonisé et le colonisateur, en les logeant à la même enseigne. La violence de la guerre, comme tombée du ciel dans le récit, vient briser les relations entre les communautés, relations fantasmées jaillies de l'imagination de plusieurs romanciers algériens. « Paco ne comprend pas l'avertissement [de son ami algérien] car des Français innocents, il y en a aussi, il le sait, et s'attaquer à des civils ne sert qu'à creuser le fossé entre les gens » (p. 130). C'est dans ce genre de discours angéliques et répétés que Paco perd sa consistance, lui l'enfant et soldat de la guerre civile espagnole. La lutte armée de son groupe, anciens républicains espagnols et militants communistes, contre l'OAS est justifiée, mais laisse comprendre qu'il est contre la violence. A l'avant dernier chapitre, le romancier se focalise sur la violence et présente un conflit qui oppose surtout, dans un face-à-face meurtrier, les membres de l'OAS d'extrême droite et des « Algériens revanchards » (p. 138). La colonisation en fait est porteuse dans sa genèse même de l'oppression, de l'exploitation, du contrôle et de l’élimination des civils.

 

Une tendance de la littérature algérienne contemporaine, qui s’est intensifiée à l’occasion du cinquantenaire de l'indépendance, réinvente depuis une décennie l'Histoire de l'Algérie par la fiction, par les thématiques d'amours brisés et de nostalgie du mélange de communautés. Des écrivains croient ainsi élucider le passé, mais regardent en fin de compte à travers les reflets d'un miroir brisé, plus justement d'un minuscule bout du miroir, au lieu de tenter de recoller l'ensemble, comme peuvent le faire certains écrivains de génie du roman historique. Cette littérature est un discours idéologique et l'expression d'un regard présent remodelant le passé. Après « Ce que le jour doit à la nuit » de Yasmina Khadra, « Le Rapt » de Anouar Benmalek, « Bleu, blanc, vert » de Maïssa Bey pour ne citer que ces trois auteurs, « Une longue nuit d'absence » de Yahia Belaskri confirme cette tendance. La vision culturaliste sur l'Algérie contemporaine persiste encore chez nombre d'artistes, de romanciers et d'analystes. Ils pensent et imaginent que l'origine du drame de la décennie noire algérienne (1992-2002) vient inéluctablement d'une diversité présentée comme effacée volontairement par la guerre de libération, et d'une problématique d'identité.

 

Quant aux sujets de l'attachement et de l'amour (thématiques du couple mixte ou de l'amour du pays dans cette littérature), le narrateur les aborde par la voix du personnage représentant le mouvement de libération, qui déclare à son ami Paco : « Nous allons construire ensemble, dit Néhari. Ce pays est aussi le tien et de tous ceux qui l'aiment » (p. 143). Ce genre de discours suggère que le mouvement de libération national a posé le problème de l'indépendance en terme de sentiment et qu'il nie l'attachement des colons à l'Algérie. En ce sens, « Une longue nuit d'absence » est dans l'air du temps, à l'image des romans qui s'adressent à un lectorat occidental. Cette tendance exprime, sur un autre plan, le désenchantement, assumé ou latent, par rapport à l'Algérie indépendante. Paco illustre bien ce désenchantement, lui qui est resté en Algérie après l'indépendance, mais a rapidement choisi l'exil en Corse (une autre colonie française !), avant son retour en Espagne.

 

Yahia Belaskri, dans plusieurs parties de son récit tenant plus de la chronique et du style journalistique, a voulu donner une épaisseur historique et factuelle à son roman. « Tuer un instituteur est un drame terrible, affirme-t-il [Paco]. C'est ce qu'a fait le FLN le 1er novembre » (p.116), précise le narrateur. Cet événement réel a été manipulé à l'époque par le Gouvernement français et la presse. Plusieurs historiens ont à présent précisé cet épisode, une bavure qui a eu lieu dans l'est algérien. Lors de l'arrêt d'un autocar, aux gorges de Tighanimine dans les Aurès, par un groupe de maquisards, une rafale de mitrailleuse, destinée à riposter à l'agent algérien de la colonisation, le caïd Hadj Sadok, a touché l'instituteur Guy Monnerot qui décède sur le champ. Bien que l'auteur ait choisi le présent en tant que temps de narration, le narrateur omniscient semble plutôt évoquer le passé. Et Paco apparaît comme le personnage porteur de la vision de l'auteur sur l'Histoire. L’encensement de la communauté espagnole va jusqu’à faire oublier qu’Oran, avant l'arrivée des français, fut une colonie espagnole durant presque trois siècles, avec son lot de résistances et de batailles.

 

Paco serait-il devenu colonialiste ? Sa rapide ascension sociale - il est patron d'un garage de mécanique automobile et propriétaire d'une maison - le donnent à penser. Le discours ambigu de Paco sur l'Algérie et celui du narrateur sur la communauté espagnole peuvent s'expliquer par ce que les historiens qualifient de « Creole people » ou « Creole pioneers », en étudiant la colonisation de l’Amérique et l'installation des colons1. En s'établissant dans les pays sous domination étrangère, les populations opprimées, pour des raisons religieuses, sociales ou politiques dans leur culture d'origine, épousent rapidement l'idéologie coloniale, à l'image de ces quelques communards installés en Algérie au XIXe siècle, ou encore d'une grande partie des colons d'origine sociale modeste.

 

Sur un autre plan, relevant purement de la maîtrise de l'intrigue, le romancier se perd dans des dates et rend confuse la chronologie de son récit. « Parti en mars 1936, il [ Paco] est venu une première fois en Espagne en 1968 » (p.152). Or dès le début du roman, le narrateur décrit le départ de ce personnage en 1939. Il est d'ailleurs retourné deux fois, après le débarquement américain à Oran, dans les années 40. Quant à Léonor, elle est donnée pour morte en 1996 (p.153), alors que quelques pages plus tard, le narrateur avance une autre date : « Quand il [Paco] s'installe en 1976, après la mort de Franco, à Nerja, après trente-sept d'errance, c'est un homme fatigué qui aspire au repos et n'aura que dix ans de répit avant de perdre Léonor » (p.157). Hormis ces exemples, plusieurs autres confusions ou discours contradictoires, marquent ce roman. « Jeunes hommes venus à la guerre par accident, hasard ou révolte, enfants d'ouvriers ou de paysans, lancés dans la bataille sans comprendre » (p.13), avance le narrateur, alors qu'il s'agit d'un engagement de conviction dans l'armée républicaine, qui plus est avec des grades de lieutenant et lieutenant-colonel, de pilote ou d'espion comme Paco.

 

Autant ce roman rend hommage aux républicains espagnols, autant il laisse le sentiment que la colonisation fut l'histoire d’une incompréhension et d'un malentendu. Malheureusement dans « Une longue nuit d'absence », les épisodes oranais ternissent les épisodes espagnols, par l'absence de la nuit coloniale. Yahia Belaskri a pourtant une belle plume qui mérite de meilleures intrigues... Il est à rappeler enfin qu'une centaine de militants algériens, sujet très peu étudié par les historiens, ont donné leur vie pour que vive la révolution espagnole, qui fut l'espoir des opprimés et des peuples.

 



Mohammed Yefsah

20/04/2013

 

 

Yahia Belaskri, Une longue nuit d’absence,

Ed. Vents d’Ailleurs. 158 pages

15,20 euros.

 

 

 

1 A ce sujet, voir l'instructif article de l'historien Gilbert Meynier, Traces de temps long et épilogue colonial, in Tahar Khalfoune et Gilbert Meynier, Repenser l'Algérie dans l'Histoire, Bibliothèque de l'iRemmo, Ed. L'Harmattan, Paris, 2013.