Entretien avec Marilyn Hacker à son retour de Tripoli | Cécile Oumhani, Khaled Mattawa, Jean Migrenne
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Cécile Oumhani   

Marilyn Hacker est l’une des grandes voix de la poésie américaine contemporaine. Elle vit entre Paris et New York. Sa fidélité à ses engagements, que ce soit pour la cause palestinienne ou pour le printemps arabe est indéfectible.

Traversée de passion pour la vie, sa poésie est à la fois lucide et désespérée. Elle est marquée par une recherche formelle très poussée, qui explore des formes fixes, telles que le sonnet ou le pantoum et use de métriques anciennes. En même temps, elle s’inscrit au cœur du quotidien, au plus près des êtres, des lieux. On peut lire en français La rue palimpseste, une traduction de Claire Malroux, qui regroupe des poèmes parus dans trois de ses recueils, publiée aux éditions de La Différence en 2005 et récompensée par le Prix Max Jacob en 2006. Marilyn Hacker a reçu le Prix International Argana 2011 à Casablanca cet hiver. Traductrice de Guy Goffette, Vénus Khoury-Ghata, Amina Saïd, Habib Tengour..., elle collabore aussi avec une infatigable énergie à la revue Siècle 21, ainsi qu’à Europe.
Elle a accepté de répondre à nos questions sur le festival international de poésie auquel elle a participé à Tripoli en Libye du 28 au 30 avril dernier.

//Marilyn Hacker dans une maison de bergers berbères avec le poète palestinien Zakaria Mohammed et le poète irlandais Matthew Sweeney. (photo prise par Carolyn Forché, poète américaine)Marilyn Hacker dans une maison de bergers berbères avec le poète palestinien Zakaria Mohammed et le poète irlandais Matthew Sweeney. (photo prise par Carolyn Forché, poète américaine)

Vous venez de participer au festival international de poésie qui s’est tenu à Tripoli en Libye. Quelles ont été vos impressions à votre arrivée dans la capitale libyenne, quelques mois après la fin du régime de Kadhafi?
Nous sommes arrivés (Habib Tengour, la poète syrienne Rasha Omran et moi-même avions voyagé ensemble, et passé trois heures à l’aéroport de Carthage à attendre le vol de correspondance) tard par une nuit un peu chaotique. Mais la fatigue a disparu à la vue de Khaled Mattawa, mon vieil ami, qui nous attendait avant la douane, et un peu plus tard à la vue de Tripoli sous un ciel de lune croissante, les traces de destruction remplacées par tous les signes d’une ville croissante elle aussi – et la mer. Nos bagages ont dû passer encore par la sécurité avant de quitter l’aéroport : j’ai pensé qu’on cherchait des armes, mais j’ai appris bientôt qu’il s’agissait d’une recherche, hélas, de boissons alcooliques… Margaret Obank, la rédactrice en chef de la revue anglaise Banipal a donc vu sa bouteille de whisky écossais « single malt » confisquée et le poète allemand Ulrich Schreiber a perdu une bouteille de bon vin turc qu’il avait acheté à Istanbul, d’où il arrivait. On nous a dit que les bouteilles ont été remises dans les mains des voyageurs dès leur départ – je n’en sais rien !

Vous avez sans doute rencontré beaucoup de poètes venus de plusieurs pays à cette occasion?

Il y avait plusieurs poètes libyens, dont ’Ashûr Etwebe, un des deux organisateurs, et aussi des poètes venus de partout dans le monde arabe : parmi eux, Iman Mersal, Egyptienne (qui vit au Canada), Abdelwahab al-Moualeh de Tunisie, Nujoum al-Ghanem des Emirats, Zakaria Mohammed, Palestinien, Taher Riyad de Jordanie, Ahmad al-Mullah d’Arabie saoudite, Rasha Omran, Syrienne (maintenant en exil au Caire), mais aussi Carolyn Forché, Christopher Merrill et Tony Hoagland des Etats-Unis, James Byrne d’Angleterre, Matthew Sweeney d’Irlande, Ulrich Schreiber d’Allemagne et Habib Tengour, Franco-Algérien et poète de langue française. L’arabe et l’anglais étaient les deux langues « privilégiées » du festival, au moins pour les conférences, qui se déroulaient dans une ou l’autre de ces deux langues, et étaient traduites simultanément dans l’autre (arabe>anglais ou anglais>arabe) par l’infatigable Khaled Mattawa.

Vous m’avez dit que le poète Khaled Mattawa était l’un des organisateurs de ce festival. Nul doute que célébrer ainsi la poésie dans la Libye de l’après-Kadhafi était un symbole très fort?

Surtout pour Khaled, qui a émigré seul de Benghazi aux Etats-Unis à l’âge de 17 ans (il en a maintenant 47 ou 48), où il a vite abandonné des études d’ingénieur pour rejoindre une faculté de lettres. Il est devenu poète de langue anglaise (auteur de quatre recueils excellents) et traducteur de poésie arabe contemporaine vers l’anglais (de Sa’adi Yussef, d’Iman Mersal, d’Adonis, entre autres). Il a fait des voyages fréquents dans son pays natal, où sa famille vit toujours, aussi bien que la famille de sa femme Rïm, sculptrice (qui a beaucoup contribué à l’organisation du festival) ; il a suivi la révolution de près (il avait des parents proches très impliqués) et il était devenu un interlocuteur pour la presse américaine. Il ne sous-estime pas les risques pour son pays – de l’islamisme aussi bien que de la pression politique occidentale -- mais il a de grands espoirs.

Vous avez participé à des lectures, entendu des poètes d’horizons variés lire leurs poèmes. Les révoltes arabes ont-elle fait émerger une nouvelle poésie?

C’est trop tôt pour le dire, bien que je puisse vous signaler deux poèmes qui sont parus dans le dernier numéro de la revue Siècle 21, « Après 42 années » de Khaled Mattawa, traduit de l’anglais par Jean Migrenne (ci-dessous dans ce dossier), et « Tunisie : exercice d’écriture le 14 janvier 2011 » de Moncef Ouahibi, traduit de l’arabe par l’auteur. Les Tunisiens ont scandé le poème libérateur d’Abu al-Qasim as-Shabbi dans les rues ; les Syriens se rappellent le grand poème désabusé de Nizar Qabbani, écrit en 1967… et nous avons tous les mots de Darwich à l’esprit. Mais il y a aussi la jeune blogueuse syrienne Tal al -Mallouha qui a été arrêtée par les services de renseignements syriens fin décembre 2009, à l’âge de 17 ans – à cause d’un poème sur la libération de la Palestine qu’elle a écrit et mis sur son blog. Elle a été condamnée, le 14 février 2011 à cinq ans de prison pour «divulgation d'information à État étranger» -et Hayat al-Qurmezi, étudiante, 20 ans, de Bahrein, emprisonnée pour avoir lu son poème contre le gouvernement à une manifestation. Elle a été libérée. Tal est toujours en prison.

Quel accueil le public a-t-il réservé à ces lectures? Avez-vous eu des occasions d ‘échanger avec lui?

Le public, bien que restreint (ce n’était pas un festival à la Medellin où, on me dit qu’il y a des milliers de spectateurs) était chaleureux et enthouiaste. Le ministre de la culture et de la société civile a fait venir des musiciens traditionnels pour jouer avant la première lecture, sous l’Arc de Marc- Aurèle ; il a fait un court discours, fleuri et chaleureux, pour accueillir les poètes. La presse libyenne et arabe était présente, et le festival était suivi sur la télé locale.
http://fr.cntv.cn/program/journal/20120502/109154.shtml
http://arablit.wordpress.com/2012/04/30/scenes-from-the-tripoli-international-poetry-fest/

Quels visages offre la vie à Tripoli aujourd’hui?

La circulation automobile est chaotique et bruyante, et je n’ai vu que deux policiers en uniforme en train de la contrôler en quatre jours. Pour le moment, la poste ne fonctionne pas. C’est à dire que Tripoli a l’air d’une ville méditerranéenne plus ou moins normale ! Il y avait des traces des bombardements tout autour de la périphérie de la ville, où se trouvaient l’ensemble des immeubles du gouvernement de Kadhafi – on construit dans le même quartier des immeubles residentiels nouveaux, des appartements pour la classe moyenne et ouvrière. Il y a des graffitis partout – « Libye libre » « Garde la tête haute, tu es un Libyen libre » -- des « Allahu akbar » aussi. Et des jeunes thouar en treillis, barbus mais autant à la Che qu’à la mode salafiste, qui faisaient office de gendarmes ou qui se promenaient, souriants, mais souvent armés. La plupart des femmes libyennes portent le foulard, mais pas toutes. Une des poètes parmi nous s’habillait habituellement d’un jean moulant et une jolie tunique avec une écharpe en soie sur les épaules, mais quand elle faisait une lecture publique où une conférence, elle se couvrait la tête avec l’écharpe, plus ou moins comme une autre femme aurait mis des boucles d’oreilles : pour être plus habillée. On a besoin des éboueurs, des broyeurs d’ordures, de faire réparer les pavés – mais malgré cela, la vieille ville est vivante, les boutiques et échoppes sont ouvertes, et des femmes et des hommes s’y précipitent matin et soir. Bien entendu on savait que nous, les invités étrangers, nous étions bien accueillis , mais on a très bien mangé, dans des petits restaurants populaires proche du souk, et dans des restaurants familiaux pleins de Tripolitains qui étaient bien accueillis eux aussi. Les pâtisseries libyennes sont excellentes.

Quelles sont les préoccupations des Libyens actuellement?
De vivre leur vie ! De voir leur pays rejoindre la communauté des pays libres, avec tout ce que ça implique comme échanges.

Quels sont vos souvenirs les plus marquants de ce voyage?
Les visites qu’on a pu faire au théâtre et au temple romains de Sabaratha, et à un village berbère à la montagne, étaient merveilleuses, mais ce que distinguait ce voyage d’un parcours ordinaire à l’étranger, c’étaient les rencontres, les échanges, quotidiens et tard dans la nuit, entre des écrivains d’horizons différents.

Pourquoi est-il important pour un poète d’aller en Libye aujourd’hui?
Il me semble important pour des écrivains (le poète est un écrivain comme les autres), des journalistes, d’y aller et de voir pour eux-mêmes ce qui s’y passe, si c’est possible. On a tendance maintenant dans la presse européenne ou nord-américaine de gauche à utiliser la Libye comme le “mauvais exemple” du printemps arabe, à cause de l’intervention de l’OTAN, le premier mauvais exemple ; le deuxième étant la Syrie actuelle, où la presse occidentale voudrait voir le pedigree de chaque opposant…et la Palestine, orpheline éternelle qui attend toujours son printemps à elle. Je ne soutiens pas l’intervention nord occidentale, qui n’est jamais désintéressée, dans les affaires des autres. Mais la Libye n’est pas l’Irak, elle n’a pas été envahie, elle semblait en train de se remettre sur pied, et les Libyens que j’ai rencontrés étaient bien contents de respirer librement et reprendre leur vie quotidienne. Le tourisme pourrait être un fléau; pourtant des visites aux villes et aux sites historiques libyens seraient bienvenus aujourd’hui, bénéfiques aux gens du pays aussi bien qu’aux visiteurs. J’espère que bientôt des visites à caractère universitaire – des étudiants de langue et de littérature arabe, des étudiants ou des amateurs d’archéologie et d’histoire – seront possibles. J’espère aussi, avec Khaled et ‘Ashur, que le festival de 2012 n’aura été que le premier.



Propos recueillis par Cécile Oumhani
09/06/2012