"Rengas de Syrie". Poésie de Marilyn Hacker  | Marilyn Hacker
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Marilyn Hacker   

Au volant de son
plateau chargé de moutons
dans les Qualamoun

son regard court la montagne,
ses pensées vont à ses frères

restés à Kirkūk.
Passer, c’était travailler,
ils passent aujourd’hui

en apprentis réfugiés,
en exilés malgré eux.

*

Camp de réfugiés,
banlieue de Damas, trois cents
kilomètres, Zainab

descend les degrés du temple
de Baal comme son homonyme

Zénobie rebelle
devant les légions de Rome
Sanuqawimu !

Le foulard blanc qui la couvre
lui fait une couronne de reine.  

*

Quatre-vingt quatorze
ans, son père va mourir sans
jamais la revoir.

Au café les exilés
suivent l’insurrection de loin.

Question au mari :
––Qui va gouverner après
ta révolution ?

Les hauteurs de Lattaquié,
Le vieillard aimé, la hantent.

*
Chams appelle sa mère
Elle a un code pour répondre :
––Hier, de la pluie

et le vent froid des montagnes
a descendu les poteaux.

Le courant revient.
La manif en vidéo
Passe sur son Apple :

Pas moyen de reconnaître
Son jeune frère dans cette marée.

*

Poète, il donne dans
l’américain : il manie
ellipse et non-dit,

il restreint, donne aux mots simples
des profondeurs qui étonnent,

mais son et structure
restent ancrés dans le terroir,
capables de se trans-

former, de s’épanouir
en folles mais logiques variantes.

*

Pour rentrer enfin
elle sollicite un visa
comme d’habitude.

Au bureau de l’ambassade
on lui demande : ––journaliste ?

Dire que non, cela
n’est pas tout à fait exact :
qui sait ce qu’elle peut

écrire  ? Elle dit non quand même :
ça n’empêche pas le refus.

*

Le sourire du gosse
au visage rond, la photo
du corps torturé,

dix mille affiches sur les murs,
ont fait florès sur Youtube.

Coupure d’Internet
le vendredi : c’est le jour
où les rues sont pleines.

Où sont Joumana, Imân ?
Eina Najîb wa Ahmad ?

*

Le téléphone sonne
chez Reem. Ça sonne et ça sonne.
Personne pour répondre.

Elle fait son marché ou elle
est à la bibliothèque.

Sonne tard le soir, sonne
le matin de bonne heure mais
personne ne répond.

Partie au village dans sa
Famille ? Mais elle n’en a pas.

*

Sa mère dit à Chams
que trois soldats ont frappé.
Ils voulaient son fils.

S’il a fini son service,
il est encore réserviste.

Et on les rappelle.
––Parti en Angleterre. Il
Ne rentrera pas.

Il ne pensait pas rentrer,
n’imaginait pas l’exil.

*

Tweet de Syrie Libre :
son cousin veut téléphones
et clés USB,

Turkish Airlines pour deux jours
à Istanbul sous passeport

français pour y voir
un inconnu et parler
comme aux premiers jours,

revivre adolescence, langue
maternelle et contrebande.

*

À Damas dans une
pizzeria elles traduisaient
Plath, empilaient les soucoupes,

café turc sur café turc
jusqu’à la tombée du jour.

Une année après,
coupure d’un des deux portables.
Plus d’appel possible––

l’autre, loin, traduit aujourd’hui
un silence sans poésie.



Marilyn Hacker
Traduction en français de Jean Migrenne

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