"Après 42 années". Poésie de Khaled Mattawa | Khaled Mattawa
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Khaled Mattawa   

Cinq ans : putsch, dictateur au pouvoir,
couvre-feu et ville sous éteignoir,
coup d’état sans effusion de sang, disent
beaucoup, qui y voient du positif.
Jeune, timide, timonier solitaire, pieusement incliné, le dictateur
Cache dans son regard l’astre mort de la mégalomanie.
Pas question d’aller au pain ou au journal.
Impossible de sortir de chez soi, d’aller chez ses amis.
Le poste tonne la haine, vomit du chant à glacer le sang.
On aurait dû voir clair :
mainmise sur usines construites, vol de maisons, fermeture de journaux,
journalistes assassinés, décennies de tueries : 42 années.
Et tout ça, maintenant, c’est derrière nous.
« Derrière nous » vous dites, comme ça, après 42 années ?
J’avais cinq ans : le dictateur prend mon frère.
C’est derrière moi : 42 années.
Moitié couvert de sang, moitié sardonique, on croirait voir
Joker dans Batman.
Mains en avant, doigts vers le haut
pour dire « un moment, du calme, attendez ! ».
Attendez 42 années –– cinq ans : mon père tué
à la porte d’un hôtel.
Sans effusion de sang, le coup d’état :
le pays pris comme une pauvre adolescente
mariée de force et qui espère un gentil mari.
Interlude : écran blanc qui aveugle autant
qu’un million de soleils.
La mort est partout ; à pleins poumons.
C’était comment entre les mains d’un de ses hommes ?
Doigts arrachés, testicules au chalumeau,
Pendu à une corde à linge, jambes lestées par la maîtresse du dictateur ?
Combien de gens ses hommes ont-ils tués à longueur de décennies ?
Et les crânes fracassés, les charniers, les morts qu’on ne compte plus ?
De quoi et de qui, Ô fils de mon pays, tenez-vous cette si impavide cruauté ?
De lui, dit-on, des 42 années, des 42 années sous sa coupe.
Qui vous à inculqué cet héroïsme de têtes brûlées ?
Cette non-existence qui était nôtre sous son règne, notre existence de morts-vivants.
Vivant ! on le veut vivant ! répète-t-on à l’envi.
Pour qu’il goûte à ses propres remèdes ?
Vivant ! vivant !
Et tous ceux qui n’en reviennent pas d’avoir mis la main dessus.
Leurs Allah Akbar de surprise, à tue-tête.
Qu’ai-je fait, Ô Dieu, pour avoir eu l’honneur d’attraper un rat comme ça?
On n’en revient pas, on s’exclame.
Le cauchemar –– C’EST FINI, crient-ils –– le jeu de nuit à forcer les portes, arrêter le fils ;
le jeu de jour aux bonnes manières –– on vous le ramène dans quelques heures ––
On vous le rendra dans 42 années…
Serait-il si facile –– C’EST FINI–– d’attraper un rat de 69 ans ?
Un clown en tenue couleur de rat, tignasse, perruque,
pistolet d’or de gamin qui joue les héros, bottes de cowboy…
Notre histoire résumée à ça ?
Non.
Parce que, quelque part, des soleils ne brillaient jamais,
quelque part, l’air saturé de mort était troué,
et que nous avons su retenir notre souffle et vivre notre vie.
Ô Dieu, la fin d’une époque serait-ce si facile ?
Aux meurtre enlèvement assassinat massacre égorgement test vaginal pour celles qu’il veut sauter viol vaginal viol anal des dissidents qu’il veut humilier –– humiliation dénigrement flagellations délocalisées transferts de fonds sur pétroliers eau bouillante sur la tête implorante des bonnes marques au fer rouge sur la chair des domestiques gorges tranchées côtes brisées pieds frappés à en gonfler comme des melons cadavres pendus sur les places publiques.
Cinq ans : mon frère, disparu,
Treize, vingt, soixante-seize ans : jamais pu
voir mon premier jour.
Et maintenant, quoi ?
Une seule minute : et toute cette histoire, rattrapée
Au fond d’un trou à rat, l’histoire faite rat,
cachée dans une buse d’égout.
Une histoire qui brûle les mains.
La voir finir comme ça, comme par enchantement ––
Douleur : insupportable d’être trop noire, trop légère, trop froide.
Surprise : insupportable, fatale si prolongée outre mesure.
Mort de ses blessures, paraît-il.
Non, non, tout simplement abattu.
Son magnétisme a peut-être fait sortir le mal du cœur des hommes,
ses mains, des mains pour dire « un moment, attendez ! »,
plongées dans leurs poumons à leur tordre et nouer l’âme à vif,
ce magnétisme qui attire maintenant la cruauté à lui.
Non, non, tout simplement abattu.
J’ai cru entendre « mort de ses blessures »…
C’est trop pour un homme, jeune, devenu tueur malgré lui,
un homme, jeune, qui a fait ce que des millions voulaient faire.
L’écharper, dit un jour l’amie de ma mère,
en mille morceaux : prière de six millions de cœurs ––
Ô Dieu, fais que je puisse le voir mort !
une seule balle, ou deux ; trois selon certains
malgré les doigts implorants, maculés de leur propre sang.
Étonné, le dictateur, comme s’il n’avait jamais vu ni entendu parler de sang,
étonné de se voir saigner si on le coupe.
Une seule balle, deux, ou trois et finie la comédie ;
lu le livre des malheurs ;
capturée, malmenée, la bête enragée, balle dans la tête.
Ô Dieu, notre histoire, là, fourrée dans un frigo comme une charogne ?
Ô Dieu, quelle futilité notre vie, quand tant peut se retrouver poussière, enterrée, perdue, oubliée, au fond d’un trou !
Non, non, parce que
quelque part, à nouveau, brille sur nous un soleil de chez nous .
Et qu’à nouveau, on a de quoi respirer.
Et maintenant, quoi ?
On se lave les mains,
et on se vêt de lin candide.
Il n’y aura d’« après » qu’une fois dites les prières, pour tous les morts.




Traduction Jean Migrenne, réalisée à partir du texte enregistré et diffusé en ligne par Khaled Mattawa


Poète et professeur d’expression littéraire à l’Université du Michigan, Khaled Mattawa, originaire de Benghazi, vient de publier un recueil de poésie intitulé Tocqueville. Déjà parus en français (revue Europe), ‘Chant du cœur’, Écho et Élixir 2 (Les taxis du Caire)’, ‘Écho et Élixir 4’, ‘Après des années d’interdiction de parler de la Lune’.
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