Une enfance juive en Méditerranée musulmane. Textes recueillis par Leïla Sebbar | Nadia Khouri-Dagher, Tobie Nathan, Groppi, Leïla Sebbar, ean-Luc Allouche, Daniel Mesguich, Daniel Sibony, Nine Moati, Aldo Naouri
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Nadia Khouri-Dagher   

Voilà un livre qui touchera au coeur tous ceux qui ont passé leur enfance dans l’un des pays du Maghreb ou du Moyen-Orient, quelle que soit leur religion. Et tous ceux qui ont vécu heureux dans ces pays, qu’ils soient enfants du pays ou pas.

Une enfance juive en Méditerranée musulmane. Textes recueillis par Leïla Sebbar | Nadia Khouri-Dagher, Tobie Nathan, Groppi, Leïla Sebbar, ean-Luc Allouche, Daniel Mesguich, Daniel Sibony, Nine Moati, Aldo NaouriL’idée excellente - et simplissime - de Leïla Sebbar, écrivain-fétiche de la petite maison d’édition Bleu Autour, qui a publié bon nombre des ouvrages de l’écrivaine franco-algérienne, est de demander à une trentaine de personnalités, de diverses disciplines, de la médecine au droit en passant par l’ethnologie, de raconter leurs souvenirs d’enfance dans ces pays de Méditerranée musulmane qui vont du Maroc à la Turquie. On lira avec beaucoup de plaisir les récits pleins d’émotion, inédits et illustrés pour chacun d’une photo fournie par les auteurs, de personnalités telles que Jean-Luc Allouche, Daniel Mesguich, Daniel Sibony, Nine Moati ou Aldo Naouri.

La première chose qui frappe dans ces récits, est que les souvenirs d’enfance de ces hommes et femmes nés dans des familles juives dans ces pays, ressemblent énormément à ceux de leurs frères musulmans et chrétiens des mêmes pays. Pour une raison très simple, c’est que les souvenirs d’enfance sont d’abord des souvenirs du quotidien: les premiers mots et le langage qu’on parlait à la maison, les plats qu’on aimait manger, ceux que la mère préparait, les chansons entendues à la radio, les jeux joués dans la rue avec les petits voisins. Et que ce quotidien était, à peu de choses près, le même que ses petits voisins musulmans ou chrétiens - car il y avait de nombreux Français, Italiens, Maltais, Grecs ou autres dans ces pays autrefois.

Ainsi lorsque Tobie Nathan, qui a grandi dans le quartier populaire de Abbasseya au Caire, évoque avec gourmandise le “foul ou ta’meya” (fèves et falafel) qui sont le plat populaire typique du peuple égyptien, la “gallabeya” (djellaba) blanche d’un grand-père qu’il appelait “ya geddi” comme tous les petits Egyptiens, ou la confiture de dattes et d’oranges amères que préprait sa maman. Ou lorsque Nine Moati, grandie à Tunis, évoque avec délices les couscous, tajines et makrouds des jours de fête, ou les musiques qui étaient à la mode alors - Habiba Msika, Raoul Journo, Ali Riahi - plats et vedettes partagés par tous les Tunisiens, qu’ils soient juifs ou musulmans. Ou encore lorsque le cinéaste Yves Turquier, né à Beyrouth, se rappelle le parfum des galettes de thym (mana’iches) et des pizzas à la viande (lahm bi ‘ajine), plats typiquement libanais, et qui, petit, ne voyait aucune différence entre lui et ses petits amis du même âge: “ils avaient une maman et un papa comme moi, ils allaient à l’école comme moi, ils mangeaient comme moi, ils dormaient dans leur lit comme moi”...

//© babelmed© babelmedLe deuxième fait à noter - que l’on peut aisément déduire du premier - est le multi-confessionnalisme pacifique qui régnait dans ces années d’avant les Indépendances arabes, où sont situées la plupart de ces souvenirs d’enfance. Ainsi le meilleur ami d’Yves Turquier était Ahmed, le fils du boulanger, et la meilleure amie d’Annie Goldmann, grandie à Mateur en Tunisie, était Beya, la fille de l’épicier. Nine Moati avait même un parrain musulman, “Mohamed B.”. Mireille Cohen-Massouda, au Caire, évoque la figure de Mohamed, le domestique qui “faisait partie de la maison, en connaissait toutes les coutumes”. Son grand-père, avocat, lisait le Coran car il était souvent appelé à plaider selon la Loi Coranique, en arabe, pour des clients musulmans. Et son père, dentiste, choisit d’installer son cabinet dans l’immeuble du célèbre pâtissier Groppi, place Soliman Pacha: “il avait opté pour les lieux que fréquentaient les grands bourgeois, qu’ils soient chrétiens, juifs, coptes ou musulmans”.

Ce formidable brassage des populations, et le fait que beaucoup de familles juives étaient “occidentalisées”, parlant dans nombre de pays le français à la maison (langue de l’occupant colonial et des classes éduquées), explique d’ailleurs le rapport très variable, selon les familles, de ces anciens enfants à la religion juive, à l’hébreu, ou à une simple identité juive. Ainsi dans la famille d’Annie Goldmann, le père est totalement laïque, voire athée, et ne pratique pas la religion. Le seul lien à l’identité juive, ce sont les fêtes, et les plats que prépare alors sa mère. Et la petite Annie, qui parle français à la maison comme nombre de familles tunisiennes éduquées, ignore même l’existence de l’hébreu. Dans la plupart des récits, lorsque l’hébreu apparaît, il l’est comme langue liturgique. Mais même alors, il n’est pas partagé par tous: ainsi Mireille Cohen-Massouda raconte-t-elle qu’avec ses soeurs, en tant que filles, elles étaient “maintenues en-dehors de la religion (...) elles pour qui l’hébreu était réellement de l’hébreu”...

//Chouchana BoukhobzaChouchana BoukhobzaEt même la création de l’Etat d’Israël, ou les Indépendances, sont vécues très différemment selon les familles des uns et des autres. Ainsi lorsqu’en 1948 l’injonction est faite au père de Mireille Cohen-Massouda de quitter l’Egypte, celui-ci “fait intervenir le Roi (Farouk), à la table duquel il était tous les soirs, à son cercle de jeu, pour l’annuler”... Et les parents de Chouchana Boukhobza, qui ont vécu toute leur vie à Sfax en Tunisie, “ne souhaitaient pas partir”: “ils aimaient leur zenka, ils aimaient leurs voisins, ils raffolaient des fruits de cette terre”. Emigrés à Paris, ils continuent de vivre comme en Tunisie, préparant la harissa et faisant sécher les guirlandes de piment en été, le grand-père déambulant en saroual à la maison, si bien que “dans l’immeuble, on nous appelait les Tunisiens”: “On mangeait du couscous, des halelem, de la pkila, des nikitouche, des merguez, de la hasbana, de la koukla, de l’akoud. Chez nous, pas de pot-au-feu, pas de cassoulet, pas de foie gras, de tartes ou de crêpes”. Elle résume: “Nous avions quitté la Tunisie, mais la Tunisie ne voulait pas nous quitter”...

Et c’est bien ce pays qui “colle à la peau” de chacun et chacune, qui est finalement ce que l’on retient le plus de ce livre très touchant, car plein des émotions pures et intenses de l’enfance. Nine Moati ose exprimer cet attachement fou à son pays natal - mais chacun l’exprime à sa façon, ne serait-ce que pour avoir accepté de témoigner dans cet ouvrage: “A chacun de mes retours j’ai l’impression de rentrer à la maison. Voir le sourire des femmes, l’attention, la gentillesse, l’affection de chacun, la beauté du Bou Kornine, la mer, les cyprès, l’odeur du jasmin, les bougainvillées violets qui recouvrent les murs blancs, oui c’est pour cela que la Tunisie restera toujours le pays de mon coeur”...

Une enfance juive en Méditerranée musulmane.
Textes inédits, recueillis par Leïla Sebbar, Editions Bleu Autour, 2012
Textes, et photos d’enfance de: Jean-Luc Allouche, André Azoulay, Joëlle Bahloul, Lizi Behmoaras, Marcel Benabou, Albert Bensoussan, Ami Bouganim, Chochana Boukhobza, Patrick Chemla, Alice Cherki, Mireille Cohen-Massouda, Rita Rachel Cohen, Roger Dadoun, Anny Dayan-Rosenman, Lucien Elia, Moris Farhi, Annie Goldmann, Hubert Haddad, Lucette Heller-Goldenberg, Ida Kummer, Roni Margulies, Line Meller-Saïd, Daniel Mesguich, Nine Moati, Aldo Naouri, Tobie Nathan, Rosie Pinhas-Delpuech, Nicole S. Serfaty, Daniel Sibony, Guy Sitbon, Benjamin Stora, Ralph Toledano, Dany Toubiana, Yves Turquier.



Nadia Khouri-Dagher
28/05/2012

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