Le piège de la langue | Habib Tengour
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Habib Tengour   
 
Le piège de la langue | Habib Tengour
Malek Haddad
La littérature algérienne d’expression française est tourmentée par une mauvaise conscience, un remords souterrain et sournois, celui de «la langue étrangère» qui a muselé de nombreux auteurs, au grand réconfort de la bureaucratie en place. A l’indépendance, après son essai fort contesté: Les Zéros tournent en rond, Malek Haddad se condamna au silence en jetant le discrédit sur tous ceux qui perpétuaient l’aliénation coloniale par l’utilisation du français. Marginale dans une société «analphabète» où l’écrit est peu diffusé, quel espace cette littérature pouvait-elle espérer ? Les écrivains en langue arabe, de plus en plus nombreux grâce aux progrès de la scolarisation en arabe, se sentent fort de leur bon droit, légitimés par l’utilisation de la «langue nationale». Cependant, graphie arabe ou française, le problème de la coupure avec les langues parlées par le peuple, les langues maternelles, subsiste, réalité tragique et douloureuse sur laquelle se termine Le Polygone étoilé de Kateb Yacine:

Après de laborieux et peu brillants débuts, je prenais goût rapidement à la langue étrangère, et puis, fort amoureux d’une sémillante institutrice, j’allais jusqu’à rêver de résoudre, pour elle, à son insu, tous les problèmes proposés dans mon volume d’arithmétique!
Ma mère était trop fine pour ne pas s’émouvoir de l’infidélité qui fut ainsi faite. Et je la vois encore, toute froissée, m’arrachant à mes livres ― tu vas tomber malade! ― puis un soir, d’une voix candide, non sans tristesse, me disant: «puisque je ne dois plus te distraire de ton autre monde, apprends-moi donc la langue française…» Ainsi se referma le piège des Temps Modernes sur mes frêles racines, et j’enrage à présent de ma stupide fierté, le jour où, un journal français à la main, ma mère s’installa devant ma table de travail, lointaine comme jamais, pâle et silencieuse, comme si la petite main du cruel écolier lui faisait un devoir, puisqu’il était son fils, de s’imposer pour lui la camisole du silence, et même de le suivre au bout de son effort et de sa solitude ― dans la gueule du loup.
Jamais je n’ai cessé, même aux jours de succès près de l’institutrice de ressentir au fond de moi cette seconde rupture du lien ombilical, cet exil intérieur qui ne rapprochait plus l’écolier de sa mère que pour les arracher, chaque fois un peu plus, au murmure du sang, aux frémissements réprobateurs d’une langue bannie, secrètement, d’un même accord, aussitôt brisé que conclu…
Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les seuls trésors inaliénables ― et pourtant aliénés!

Ma génération a refusé l’enfermement dans le faux problème linguistique. Elle ne voulait pas se taire, «conscience malheureuse» dans sa propre terre libérée. Elle savait que l’avenir était à la langue arabe qu’elle désacralisait. Elle refusait de se mutiler pour la satisfaction de bureaucrates véreux. En effet, l’écriture, lorsqu’elle est résolument en quête de cette chose subtile qui ne se résume pas à un simple reflet, se joue de la langue. Elle est, jouissance ou douleur, transgression de toute norme dans un égarement méthodique. Elle s’aventure au delà du tracé sur la page blanche. L’épreuve a ses risques. Le pouvoir politique somme l’écrivain de produire du langage signifiant dans les mots de la tribu, lexique jalousement répertorié et conservé ; et gare à lui si sa langue perfide l’ouvre à une parole singulière qui mettrait en fureur les ancêtres en brisant le cercle enchanté des effusions communautaires. On ne veut pas de trouble ici ! Lui commence à savoir, parce qu’il y a eu Kateb et Dib et Sénac comme les mots masquent, défigurent, éloignent, transportent ailleurs ou enferment dans un mutisme. Ce savoir ne lui est d’aucune utilité puisque dans son cheminement d’écriture il ne peut faire autrement. Les mots sont toujours là, chevillés au corps. On s’en accommode; peu importe les façons! Chacun mène sa vie, à l’écart des traces du campement. Il n’y a rien à tirer des dépouilles du clan!

Sénac a le premier contribué à faire connaître cette « nouvelle vague » dans une plaquette retentissante: Anthologie de la nouvelle poésie algérienne (1). Beaucoup d’encre et de sang ont coulé depuis…

«La poétesse algérienne de demain» dont rêvait Sénac tarde à se dévoiler.

(1) Editions Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1971. A propos de ces poètes présentés par Sénac, Bachir Hadj Ali écrit: «Nous écoutons des voix, un chant polyphonique de tonalités différentes. Douloureux destin que celui de ces poèmes, emmurés dans le silence, écartelés entre des annonces publicitaires, pour prix de leur publication ! Ils arrivent à nous comme «ces enfants du péché» dont on admirerait la beauté, mais dont il ne conviendrait pas de parler». Habib Tengour
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