Le soleil sous les armes. Kateb Yacine, Jean Sénac, Mohamed Dib | Kateb Yacine, Mohammed Dib, Jean Sénac, Habib Tengour
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Habib Tengour   
// Kateb Yacine Kateb YacineC’est par une œuvre unique en son genre, étrange, fracassante et «sauvage» que la littérature algérienne s’imposa au monde comme la nation était en train de le faire dans la lutte armée. En 1956, paraissait Nedjma, saluée comme un événement par les plus grands critiques parisiens. Son auteur, Kateb Yacine (1929-1989), avait déjà publié en 1946 un recueil de poèmes, Soliloques.
La personnalité de Kateb Yacine est de celles qui déchaînent les passions. Malgré les nombreux articles et études qui lui sont consacrés, l’auteur déroute toujours, impénétrable et limpide comme le peuple qui vibre en lui et le déchire. Il est le seul écrivain maghrébin à avoir été un mythe de son vivant. J’ai aimé Yacine grâce à Jacqueline Arnaud qui me le fit connaître. C’est aussi grâce à elle que j’ai compris l’intertextualité à l’œuvre dans les textes maghrébins.
Nedjma est un roman mais aussi un poème d’amour fou et une tragédie antique. Nedjma est femme au nom d’étoile, inatteignable, rebelle, indéchiffrable.
Pour une culture si profondément attachée au «culte du livre», Nedjma est le livre par excellence. Il faut le lire, se laisser emporter par son style étonnant-envoûtant, croire à ses mystères, l’aimer et s’en irriter pour que se dévoile cette inconnue, l’Algérie. Ou la femme aimée!
Aujourd’hui, ce texte qui passait pour complexe, voire alambiquée est simple à lire. Comme tous les textes précurseurs, il s’éclaire au fil des ans sans jamais se décharger de sa force. Nedjma a marqué toute la littérature maghrébine d’expression française. Les auteurs maghrébins n’ont plus jamais écrit comme auparavant.
En 1959, Kateb impose le théâtre algérien avec Le Cercle des représailles ou le drame algérien devient Tragédie aux accents d’Eschyle. En 1970, L’homme aux sandales de caoutchouc exprime une solidarité tangible avec le Vietnam en lutte contre l’impérialisme américain.
Ce théâtre, parce qu’écrit en français, n’est pas joué en Algérie et Kateb, après L’homme aux sandales de caoutchouc, n’écrira plus en français. Voulant être au plus prêt de son peuple, il se consacra entièrement à un théâtre en arabe dialectal. Une pièce exemplaire, un canevas souvent remanié, sera jouée dans tout le pays et les banlieues ouvrières des grandes villes européennes à forte concentration d’émigrés: Mohammed prends ta valise.
Par son théâtre populaire, Kateb pense sortir de «la gueule du loup» et retrouver peut-être «à la fois (sa) mère et son langage, les seuls trésors inaliénables» qu’il regrettait avoir perdus dans son dernier grand texte: Le Polygone étoilé (1966).

J’en ai voulu à Kateb pour avoir cessé d’écrire en français, sa langue d’écriture, son « butin de guerre » comme il aimait à dire. Son silence arrangeait tellement les épigones du pouvoir. En vérité Kateb bégayait mais ne se taisait pas. A partir de 1984, il se remit à écrire grâce à Jacqueline Arnaud. La mort vint trop tôt laissant l’œuvre inachevée… L’enterrement fut houleux. L’adieu à la Révolution. L’Algérie basculait dans la nuit.

La guerre de libération avait révélé des poètes comme Bachir Hadj Ali (1920-1991), Anna Gréki (1931-1966), Boualem Khalfa (né en 1923), Henri Kréa, Jean Sénac (1926-1973) et bien d’autres.
Les Chants pour le onze décembre (1961) de Bachir Hadj Ali eurent un grand retentissement. La poésie de Hadj Ali s’affirme comme militante et engagée; elle est aussi amoureuse et intimiste. Les poèmes recueillis dans Actuelles-partitions pour demain (1980) sont d’un dépouillement qui les apparenterait aux Haïku japonais:

Pluie
Sculpter des portiques
Affiner
Fleurs neigeuses
Eblouir
Et ciseler
Les veines


// Jean Sénac Jean SénacJean Sénac est sans doute le poète dont la production est la plus importante tant par sa qualité que quantitativement. Homme généreux, découvreur de jeunes talents, Sénac a vécu tous les drames, les joies et les déboires de l’algérianité. Une grande partie de son œuvre, déposée à la Bibliothèque Nationale d’Alger et aux Archives de la ville de Marseille, reste encore inédite. Les textes publiés, Poèmes (1954), Soleil sous les armes (1957), Matinale de mon peuple (1961), Citoyens de Beauté (1967), Avant-corps (1968), etc. nous font pénétrer dans un univers chaleureux et baroque illuminé d’un soleil fraternel. Sénac chante l’amour, la liberté et la beauté avec naïveté, grandiloquence parfois et un grand luxe d’images:

Et maintenant nous chanterons l’amour
Car il n’y a pas de Révolution sans Amour
(Citoyens de Beauté)

J’aime écrire parce que c’est
Te couvrir de caresses,
Nommer ta chair dans plus féroce au-delà,
Et boire, à même nos songes,
D’une même bouche épurée,
Ces mots fous de soleil et d’orange sanguine!
(Poèmes iliaques)

Invention frémissante, Eros,
Lorsque d’une enjambée tu biffes la plage,
Les baigneurs se retournent, émerveillés,
Jusqu’à ce qu’à nouveau tu jaillisses de l’écume
Poésie, Corps Total! (Avant-Corps)
 
La poésie de Sénac vibre de l’espoir dont l’Algérie est porteuse à ses yeux. La Révolution n’est pas un concept abstrait, bureaucratique mais corps palpitant et intériorité vécue. Les éléments de la nature sont aussi convoqués.

O frères!
J’ai vécu de votre dignité
Vous nous avez rendu quelques mots habitables
(Matinale de mon peuple)

Ce soir nous déclarons l’Algérie Terre Ouverte
Avec ses montagnes et sa mer,
Notre corps avec ses impasses.


L’assassinat du poète laissera l’œuvre inachevée et un grand désarroi chez tous les poètes qu’il accueillait familièrement:

Mes feux du quartier pauvre éclairent l’avenir
Cette année me sont parvenus les fanals de
Djamal Imaziten Hamid Nacer-Khodja
Boualem Abdoun Hamid Tibouchi
Abdelwahab Abdelghani Habib Tengour
Aïcha Bernier Abdelhamid Laghouati
Le rempart de Sebti celui de Bey tiennent bon
Bonne année donc
Route ascendante d’aloès
Du silex au jasmin le Signe se fortifie
(Akmoun le manifeste)
Chœur vertébral ― l’arc andalou! ―
Redent aux dents fraîches, jeunesse!
Alger-Reclus, 1971-1972



La plupart des grands noms de la littérature algérienne se sont fait connaître pendant la guerre de libération. Beaucoup sont morts ou se sont tus sans avoir accompli une œuvre.
// Mohamed Dib Mohamed DibSeul Mohammed Dib a poursuivi avec patience et sans fracas une œuvre sans compromission avec le pouvoir, dégagée des contingences idéologiques et du faux problème linguistique. Qui se souvient de la mer (1962) fut un tournant dans ses conceptions romanesques. Ce roman «fantastique» est un des plus beaux textes onirique de la littérature algérienne. Avec Les Terrasses d’Orsol (1985) Dib inaugurait sa trilogie nordique dans laquelle il approfondit sa vision humaniste du monde et inscrit sa quête dans un brouillage des repères. Neige et sable se confondent où toute trace est inutile.
Mohammed Dib a été un des rares écrivains algériens entièrement saisis par l’impérieuse nécessité de l’écriture. Il a exploré toutes les formes (roman, poésie, essai, nouvelle, conte, aphorisme, théâtre), dans plus d’une trentaine d’ouvrages, sans se préoccuper de mener avec brio l’exercice, guidé seulement par un souci de justesse du propos.


Les impasses de l’écriture
VOUS N’AVEZ NI TOUT DIT, comme vous aviez cru l’avoir fait, ni bien dit ce que vous aviez à dire. La déception vous attend toujours au bout.
La déception, le désespoir: les sentiments honorables qu’il vous soit donné d’éprouver devant l’œuvre achevée.
Tenter à nouveau l’aventure. Vous ne pouvez dès lors échapper à l’appel de l’œuvre à refaire. Qui sera cette fois parfaite.
Le désespoir, s’il se met de votre côté, double la mise et, donc, double votre chance.
La nouvelle œuvre en arrive, tant qu’on y travaille, même à occulter ce sentiment de désespoir. Parce qu’on espère, sans se l’avouer, qu’elle oblitérera toutes celles qui l’ont précédée.
La procédure de création garde toujours ce quelque chose d’irréductible comme un orgueil, ou un mal, caché.
Cette chose, qui ne change pas, qui résiste tel le noyau du fruit quand, dans le même temps, la chair se défait, une chose dont nous ne savons pas si elle est en nous ou quelque part ailleurs: c’est d’elle, aussi aveugle et privée de nom que nous la sentions, que tout part. Pour y revenir, après avoir fait le tour du cosmos?
C’est la parole sauvage du cosmos que l’écriture tente d’apprivoiser, mais sans en finir jamais avec elle.
Nous sommes ainsi infiniment traversés par le cosmos. Et par moment, nous pleurons pour lui.
Il est la robe de chambre de Balzac, dont nous aimerions tous nous revêtir.

Tlemcen ou les lieux de l’écriture (1994)


Mohammed Dib m’a appris la patience dans le travail d’écriture. A lester le superflu. Il faut savoir gager sa vie et espérer. L’œuvre s’acquiert dans une ascèse.

Je ne dirais rien de la suite. Je me suis attardé sur les prémisses de notre littérature parce que j’y trouve cette fécondité libératrice du texte à l’état brut. J’en tire une leçon essentielle: l’écrivain doit être au service du texte. L’écriture n’est pas l’expression égotiste de soi mais saisie d’un monde éphémère et, pour ce faire il faut répondre à toutes les exigences du mot.
 
 

 
Habib Tengour