Généalogie | Habib Tengour
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Habib Tengour   
 
Généalogie | Habib Tengour
Jean Amrouche
Ce n’est qu’après les fêtes du Centenaire (1) qu’une littérature authentiquement nationale, dégagée des poncifs et des stéréotypes folkloriques, empreinte d’une sensibilité artistique nouvelle, allait voir le jour en Algérie. Paradoxalement, c’est en langue française que la littérature manifesta son algérianité en rompant avec l’algérianisme colonial.

Deux noms importants marquent ses véritables débuts: Jean Amrouche (1906-1962) pour la poésie et Mouloud Feraoun (1913-1962) pour le roman.
Jean Amrouche est aujourd’hui quelque peu oublié, peut-être parce qu’il était chrétien? Etre déchiré, écorché, d’une culture sans complaisance, il aura, le premier, modelé la langue française au lyrisme de l’Eternel Jugurtha (titre de son essai paru en 1946). Dans ses trois recueils publiés, Cendres (1934), Etoile secrète (1937) et Chants berbères de Kabylie (1939), nulle place au folklore réducteur ni au provincialisme stérile ; le poème se déroule dans une pureté de style rarement atteinte par la poésie algérienne d’expression française. Malgré son ancrage dans le sillage mallarméen, Jean Amrouche exprima hautement, cachant sa douleur par la pudeur, la question du lieu et du destinataire de l’expression littéraire.

Note
Mes paroles émergent en moi
Comme les bulles irisées
Qui vont mourir sur les eaux tristes.

Je n’ai rien dit qui fût à moi,
Je n’ai rien dit qui fût de moi,
Ah! dites-moi l’origine
Des paroles qui chantent en moi!

Je n’ai pu créer des images
Ni charger les mots de magie,
Quelle main unissait les choses
Dans le néant de ma mémoire,
Les faisant éclater soudain
Dans les fruits d’un amour étrange?
Est-ce la main d’un Ange, en moi présente et absente?
Est-ce la main d’un Dieu veillant au delà de moi-même?
Qui me dira le destin de ces paroles d’inconnu?
De quoi sont-elles messagères?
De qui suis-je le messager?

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Mouloud Feraoun
Mouloud Feraoun est lui aussi un lyrique. Ses romans, Le fils du pauvre (1950), La terre et le sang (1953) et Les chemins qui montent (1957) sont simples, le réalisme y est émouvant, le quotidien poésie. L’amour de la terre natale, du village, des gens simples, honnêtes et travailleurs en est la marque profonde. Les écrits de Feraoun s’enracinent dans le terroir; ils évoqueront toujours cette vision du monde candide et laborieux qu’enseignaient ces instituteurs qui ont ouvert tant de cœurs enfantins à la vie.
En contact permanent avec ses villages kabyles de la montagne subissant les pires exactions, à l’écoute des gens simples comme des hauts dignitaires, sans le moindre complexe, il chercha patiemment à comprendre et ne pas se laisser piéger dans quelque engagement illusoire: «Pour moi, voyez-vous, le courage consiste à dire ce que je pense. Je n’ai pas failli à ce sentiment qui est aussi un devoir.» (01-11-58). Jusqu’à son assassinat par l’OAS, le 15 mars 1962, à El Biar, il garda toujours cette honnêteté intransigeante dans le témoignage tout en affirmant la nécessité inéluctable de l’indépendance de l’Algérie: «Il faudrait que nos enfants sachent à quel point leurs aînés ont souffert, à quel prix ils héritent d’un nom, d’une dignité, du droit de s’appeler Algériens sans courber la tête comme le frêle roseau de la fable!»
Son Journal 1955-1962 reste un texte unique dans la littérature algérienne. Plus que jamais aujourd’hui, il nous invite à réexaminer notre passé, à exorciser nos démons en ouvrant grand les yeux sur ce qui n’a rien de diabolique ou d’étranger et qui se terre en nous.
Avec la mort de Feraoun, le charme d’une enfance s’éteignait.
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Mouloud Mammeri
Deux autres grands écrivains débutaient en ces années 50: Mouloud Mammeri (1917-1987) avec ses romans La Colline oubliée (1952) et Le Sommeil du juste (1955), ainsi que Mohammed Dib (1920-2003) avec sa trilogie tlemcénienne, dans laquelle toute l’Algérie allait se reconnaître: La Grande Maison (1952), L’Incendie (1954) et Le Métier à tisser (1957).
Mammeri, je l’ai lu tard, en 1985 juste avant la rencontre d’Oran sur les littératures de la méditerranée, à mon grand regret. La Colline oubliée est une œuvre bouleversante où l’implacabilité du destin tragique enserre le héros qui s’écarte du clan. L’auteur y énonce sa propre mort à l’instar de l’oracle delphique. Mammeri ne s’est jamais tu. Il a investi l’anthropologie culturelle pour que vive la langue berbère et sa poésie populaire.
Quant à Dib, je n’ai jamais cessé de le fréquenter depuis que, lycéen, j’ai lu son recueil de nouvelles Au Café. Son œuvre a été pour moi le point d’appui nécessaire pour ne pas basculer dans un vide. C’était la première fois qu’un univers littéraire me parlait directement.

Le trait dominant de cette littérature est le réalisme, non pas la caricature d’un «réalisme socialiste» réducteur du monde et de la vie mais une véritable attention aux choses sans quoi toute écriture n’est plus qu’un jeu narcissique vain.

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(1)1930, année du centenaire de la colonisation de l’Algérie a été marqué par des festivités voulant marquer le retour définitif de la colonie dans le giron de la latinité Habib Tengour
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