Archéologie | Habib Tengour
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Habib Tengour   
 
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Apulée d'or
Peut-on parler d’une littérature algérienne spécifique? Cette littérature n’est-elle pas qu’une des «expressions maghrébines»(1)? Le Maghreb est à la fois une réalité et un mythe; il n’en est que plus vrai! Un des paramètres importants de la spécificité est la langue. Il y a bien un/des parler(s) algérien(s) mais les textes littéraires sont écrits soit en arabe littéral soit en français, les «dialectes» servant seulement à véhiculer la tradition orale.(2)
De plus, l’expression littéraire de l’algérianité au sens moderne, celui qui se confond avec l’Etat-nation, est récente ; elle est en fait étroitement liée au mouvement national du début du siècle.
La Numidie a cependant fécondé des œuvres littéraires de grande envergure. Apulée de Madaure (125-180) ou Saint-Augustin de Thagaste (354-430) ont laissé des textes qui n’ont rien perdu de leur fraîcheur ou de leur pugnacité. Ecrits en latin, L’Ane d’or ou les Confessions alimentent le patrimoine occidental. Si les Algérianistes de l’Ecole d’Alger s’en délectaient, les Algériens, jusqu’à une période toute récente, ne s’en préoccupaient guère. La coupure avec l’empire romain a été une rupture radicale, reléguant l’Afrique dans un sud irrémédiablement étrange(r).
Arabité et islam n’ont pas cessé depuis la fin du VIIème siècle de façonner les populations berbères de l’Ifriqiya et du Maghreb. La langue arabe a remplacé le latin dans sa fonction scripturaire. Le Maghreb Central (Algérie) n’a jamais été considéré comme un haut lieu de l’écriture. On allait s’épanouir et se réaliser chez le voisin, au Caire, en Andalousie ou au Levant.
«La fuite des cerveaux» est une vieille histoire!
Il y eut, bien sûr, des ville comme Tahert, Tlemcen ou Bédjaia… de pâles foyers…
Du XIVème au XIXème siècle, avec les progrès de l’arabisation du Maghreb, une poésie populaire va se constituer peu à peu dans une sorte de Koinè arabe maghrébine, forgée par les poètes locaux (meddah).(3) Cette poésie est très appréciée, aujourd’hui encore, par la population algérienne. Nombreux sont ceux, toutes catégories sociales confondues, qui vous récitent les vers de Sidi Lakhdar Ben Khlûf, de Ben Msâyeb, de Ben Triki, De Benssuiket, de Mostfa Ben Brahim, de Mohammad Ben Sahla, etc.(4)
C’est cette poésie qui, à mon sens, exprime la maghrébinité et l’algérianité dans un langage imagé, riche et luxuriant mais trop souvent stéréotypé. Les thèmes développés sont l’éloge (madh) du Prophète et de ses dix compagnons, l’amour mystique, les vertus religieuses, la patience devant les vicissitudes de la vie, la mort et le Jour Dernier.
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Abd el-Kader
A partir du XVIème siècle, en Algérie, la poésie populaire exalte les vertus chevaleresques et guerrières et la lutte contre l’infidèle, car la menace espagnole est réelle. Sidi Lakhdar Ben Khlûf a laissé un poème célèbre en 99 vers sur la bataille de Mazagran (Qissat Mazagrân ma’lûma) à laquelle il participa lui-même en 1558. Le poème chanté a bercé mon enfance…
Au XIXème siècle, la résistance à la conquête française eut des chantres digne de renom tel Mohammed Belkheir (1835-1905).
L’amour terrestre, les jeux érotiques et le plaisir des sens sont aussi de grands thèmes du chi’r melhûn. Les vers célébrant des bien-aimées aux noms de l’expression littéraire de l’algérianité au sens moderne, celui qui se confond avec l’Etat-nation, est récente; elle est en fait étroitement liée au mouvement national du début du siècle.
La Numidie a cependant fécondé des œuvres littéraires de grande envergure., el-‘âliyâ, Fatma aux cils peints, Sâ’diya, etc. font rêver de nombreux amateurs de châ’bi(5). Ce sont ces textes revisités qui fécondent le raï.

La littérature en langue berbère, essentiellement orale, a conservé le nom du fameux barde Si Mohand U M’hand que les travaux de Mouloud Feraoun et de Mouloud Mammeri ont contribué à faire connaître aux non-berbérophones.

L’émir Abd el-Kader, chanté par Rimbaud lycéen et célébré par le jeune Yacine, occupe une place à part. Ancêtre encombrant, trop complexe pour cadrer avec quelque image d’Epinal du panthéon national(iste), il est relégué aux oubliettes. On peut le considérer à juste titre comme un des précurseurs de la renaissance (Nahda) dans les lettres arabes. Ses écrits poétiques de jeunesse avait un lyrisme épique exaltant. Mais c’est dans l’exil à Damas, qu’il va relire Ibn ‘Arabi et ses écrits mystiques à la subtilité déroutante renouvellent entièrement un genre très répandu dans la littérature arabe classique. ________________________________________________________________

1) Nom donné à la revue de la coordination internationale des chercheurs sur les littératures maghrébines, présidée par Charles Bonn.
2) La poésie populaire retranscrite en arabe maghrébin (chi’r melhûn), malgré son importance capitale, reste considérée par beaucoup de tenants de la langue classique comme un genre «dégradé». Le terme de melhûn qui qualifie cette poésie signifie commettre des fautes et des barbarismes en langue arabe. Il indique dans le même temps que cette poésie est composée pour le chant!
3) Ce goût pour la poésie est signalé par Léon l’Africain dans sa Description de l’Afrique: «Ils aiment la poésie et récitent, dans leur arabe vulgaire, des vers très élégants, encore que cette langue soit aujourd’hui corrompue. Un poète de quelque renom est fort prisé des seigneurs qui lui donnent d’importantes gratifications. Je ne saurais vous exprimer quelle pureté et quelle grâce ils mettent dans leurs vers.»
4) Ces poètes sont tous originaires de l’Ouest Algérien. Le chi’r melhûn était particulièrement développé dans les régions de Fez et Meknès au Maroc, dans l’Ouest Algérien (le Dahra) ainsi que dans la région de Biskra (le Hodna). Une communauté d’inspiration est aisément discernable. Cette catégorie de chi’r melhûn est d’un genre très élaboré et presque classique comparée à la poésie populaire proprement dite qui est couramment récitée dans l’ensemble du Maghreb.
5) Chant traditionnel, dit populaire, particulièrement développé à Alger et à Mostaganem.

Habib Tengour

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